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© Yuki Shimizu / Shinshokan

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- Index des Titres et des Auteurs -

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Yuki Shimizu

* Love Mode 1 -----------------* Love Mode 2------------------- * Recipe----------------- * Ze 6

* Love Mode 3 -----------------* Love Mode 4------------------- * Ze 1- ------------------ * Ze 7

* Love Mode 5 -----------------* Love Mode 6------------------- * Ze 2 ------------------- * Ze 8

* Love Mode 7 -----------------* Love Mode 8------------------- * Ze 3 ------------------- * Ze 9

* Love Mode 9 -----------------* Love Mode 10----------------- * Ze 4

* Love Mode 10 - 2ème partie ------* Love Mode 11-------- * Ze 5

 

 

© Yuki Shimizu

Ze 5

("Droiture" vol.5)

 

Auteur: Yuki Shimizu

Références: Dear + Comics

Nombre de Volumes: 8 en cours

 

Intrigue: Ryûseï Kitamura, jeune Maître Kotodama qui a été élevé en-dehors du clan Mitô, vit actuellement sous la protection de Yashiro Genma pour lequel, officiellement ou dans l'ombre, il se charge de tâches embarrassantes. Celles-ci consistent entre autres à faire disparaître les cadavres des hommes d'affaires véreux ou autres yakuzas que les membres du clan Mitô ont été payés pour exécuter par la magie du Kotodama. Le soir-même où Kotoha a détruit toute une aile de la résidence de Waki par la faute des jumeaux, Genma charge justement Ryûseï de la besogne ingrate d'enterrer un mort sur le terrain d'un immeuble en construction. Les Maîtres Kotodama n'avaient-ils pas reçu pour consigne d'éviter d'utiliser leur "art" durant la période de maintenance des Kamis ? peste le jeune homme, tout en se disant avec ironie que les habitants du futur immeuble ne se douteront certainement jamais de ce qui est enfoui sous leurs pieds ! Et inutile d'espérer pour ses travaux d'enfouissage une quelconque aide de son Kami Moriya ! Avec ses allures de jeune cadre d'élite et son complet-veston impeccable, le fier Kami refuse catégoriquement d'effectuer toute tâche requiérant un effort physique, rétorquant que ce genre de travail n'entre pas dans ses attributions !

Tandis que Ryûseï reste seul sur le chantier, Moriya étant parti lui chercher des cigarettes dans leur voiture, le jeune homme est soudain attaqué par un inconnu portant un casque de moto et armé d'une barre de fer. Pour avoir cru que c'était son Kami qui revenait en entendant des pas derrière lui, Ryûseï n'a pas le temps de parer le coup, qui l'atteint à la tête. Puis, son forfait accompli, le motard s'enfuit sans demander son reste. En voyant la moto bondir hors du chantier comme si son conducteur avait le diable aux trousses, Moriya pressent immédiatement qu'il vient de se passer quelque chose de grave. Vite, il se précipite vers l'endroit où il avait laissé son maître, pour retrouver celui-ci affalé sur le sol, du sang s'écoulant de sa blessure à la tête. Les jours de Ryûseï ne sont néanmoins pas en danger, comme en témoigne la façon dont il jure contre son agresseur; et quand son Kami lui demande s'il a une idée de son identité, si le jeune homme répond négativement, cela ne l'empêche pas de deviner tout au moins les raisons de cette attaque: pour que son agresseur soit venu l'assaillir spécialement à cet endroit, c'est qu'il savait l'y trouver, alors nul doute que cela a un rapport avec Genma et son business douteux ! Décidément, peste Ryûseï, ce n'est pas son jour de chance: d'abord il fait des kilomètres pour se rendre chez Waki pour apprendre finalement que la maintenance des Kamis est annulée, ensuite on lui donne la tâche ingrate d'enterrer le cadavre d'un type assassiné, et pour parachever le tableau, voilà qu'un inconnu lui fend le crâne !

Moriya a beau conseiller à son maître de se calmer pour ne pas aggraver sa blessure, cela ne fait que mettre le jeune homme encore plus en rogne. Il finit néanmoins par se montrer raisonnable en ordonnant à son Kami de le soigner au plus vite. "Que préférez-vous ? demande alors Moriya. Que j'entre un doigt en vous ou que je le fasse en utilisant ma bouche ?" Bien sûr, il ne faut comprendre aucune connotation sexuelle dans cette question, qui fait simplement allusion au contact de muqueuses nécessaire à la guérison de Ryûseï; pourtant, dans la bouche de ce Kami au visage grave et au regard pénétrant, ces paroles revêtent étrangement un sens terriblement lascif, ce que ne manque pas de lui faire remarquer son maître. "Si cela vous déplaît, réplique Moriya, cela ne me dérange pas que vous transfériez vos blessures sur moi en utilisant l'art du Kotodama ?" Mais à cette proposition, redevenant brusquement sérieux, le jeune homme reprend sévèrement son Kami: "Moriya ! Combien de fois faudra-t-il que je te le répète !? Je n'utiliserai jamais le Kotodama, quoi qu'il advienne." - "Quelle tête de mûle vous êtes", profère Moriya. - "La ferme ! ordonne Ryûseï, obligeant le Kami à se pencher sur lui en le tirant par sa cravate. Laisse tomber et dépêche-toi de m'embrasser !"

Tandis que penché sur son maître le Kami s'empare de ses lèvres, ce qui a pour effet immédiat de faire disparaître toutes ses blessures, il se prend à songer: "Une fois seulement il a fait usage du Kotodama devant moi. Qu'il soit blessé, qu'il se vide de son sang, il garde toujours le silence, ravalant ses paroles de rancoeur. Par refus de son pouvoir, jamais il n'utilise le Kotodama. Mon Maître...." Une fois lancé, Moriya semble ne plus vouloir s'arrêter, même après que Ryûseï soit totalement rétabli, si bien que ce dernier se voit obligé de le rappeler à l'ordre: "Eh là.... Jusqu'à quand comptes-tu m'embrasser ?... demande le jeune homme. Je n'ai pas vraiment envie d'être violé dans cet endroit ?" - "Alors dans la voiture ? A moins que vous ne préfériez que nous allions à l'hôtel ?" - "Qu'est-ce que tu me chantes avec ton air sûr de toi !? Espèce de satyre !" proteste aussitôt Ryûseï, feignant d'être scandalisé. - "S'il y a quelqu'un qui n'est pas en mesure de me traiter de satyre, c'est bien vous. N'avez-vous pas pour coutume de coucher avec n'importe qui du moment que vous en retiriez du plaisir ?" - "N'humilie pas les femmes qui te désirent." C'était la devise de ma mère," répond Ryûseï, son visage se fendant d'un sourire. - "Précepte bien commode, pas vrai ? réplique Moriya, lui souriant en retour. A moins que cette ligne de conduite ne fasse votre fierté ?"

Aux yeux de Moriya, Ryûseï est un jeune homme intrépide et insouciant, un brin fruste et vulgaire; et pourtant, il sait aussi se montrer délicat, doux envers les femmes, encore plus tendre avec ses proches. Il n'a pas changé, depuis leur première rencontre....

Les pensées du Kami le ramènent quelques années dans le passé. Son ancien maître venait de mourir, et comme l'exigeait la coutume, il se présenta devant Waki afin d'être ramené à l'état de "papier blanc", sa mémoire et sa conscience actuelles effacées, situation semblable à la mort. Pourtant Moriya ne pouvait se résoudre à accepter ce destin, et il l'avait fait savoir, amer, au Marionnettiste: "Mais je ne veux pas retourner à l'état de papier blanc. Jusqu'à ce jour, j'ai servi mon maître en travaillant bien davantage que ne le doit un Kami ! Et même maintenant, je suis convaincu que je pourrais me rendre bien plus utile que n'importe quel autre Kami. Pourquoi quelqu'un comme moi devrait-il disparaître !?" Le moins que l'on puisse dire, c'est que Moriya n'avait pas une piètre opinion de lui-même ! Mais sans se laisser émouvoir par les récriminations de sa créature, le Marionnettiste lui répondit simplement: "Parce qu'actuellement, tous les Maîtres Kotodama sont pourvus de Kamis. Navré pour toi, Moriya." Tête basse, le Kami serra les dents, horrifié par ces paroles qui signaient sa condamnation à mort. Mais soudain, comme si un fait lui revenait subitement en mémoire, le rusé Waki laissa échapper une exclamation pensive: "....Aah, mais si, il y en avait encore un ?.... Un Maître Kotodama dépourvu de Kami.... Débrouille toi tout seul pour le convaincre de t'adopter et si tu y parviens, je respecterai ta volonté et renoncerai à te faire disparaître."

C'est ainsi qu'après cette entrevue porteuse d'espoir, Moriya s'en était allé sonner à la porte de Ryûseï Kitamura, bien décidé à faire de lui son nouveau maître. Mais quelle n'avait pas été sa stupeur en découvrant l'allure du jeune homme qui vint lui ouvrir: avec sa mine revêche, ses cheveux en bataille - et pour tout vêtement un caleçon, Ryûseï était bien loin de correspondre à l'image que l'on est en droit d'attendre d'un Maître Kotodama ! De plus, ce que la porte ouverte laissait voir de son appartement mal rangé dénotait une existence débauchée, comme le prouvait la présence d'une jeune fille en sous-vêtements, ne laissant planer aucun doute sur ce que l'occupant des lieux faisait avant qu'un importun ne vienne sonner à sa porte. "C'est ce gamin qui va devenir mon maître ?" s'était dit le fier Kami, plutôt mécontent. N'empêche qu'il n'avait pas vraiment le loisir de faire la fine bouche s'il voulait continuer à vivre, alors ravalant ses préjugés, il s'était adressé à Ryûseï avec une politesse digne de l'élite des Kamis dont il se veut l'emblême: "Enchanté de vous rencontrer. Je me nomme Moriya. Je me suis permis de venir vous voir, parce que je souhaiterais que vous deveniez mon maître."

Au même moment, alors qu'au bureau de sa société Genma était fort occupé à "tourmenter" Himi avant de se mettre au travail, il avait soudain reçu un coup de téléphone de Waki l'informant qu'il venait de donner un Kami à son protégé. Et si Genma était resté comme deux ronds de flan à cette nouvelle, que dire de Ryûseï en entendant l'entrée en matière de Moriya ! "Votre maître ?" avait répété le jeune homme sans comprendre ce que lui voulait ce visiteur. - "Oui, avait acquiescé Moriya, ou si vous préférez que je m'exprime autrement, je souhaiterais devenir votre propriété." Inutile de dire que Ryûseï pigeait de moins en moins ! Peut-être ce bel inconnu était-il en train de postuler pour devenir l'esclave maso de Ryûseï ? avait déduit avec amusement la compagne de ce dernier. Et Moriya ne fit qu'ajouter à la confusion des deux jeunes gens quand, s'efforçant de clarifier la situation, il ajouta qu'il voulait servir Ryûseï en tant que "Kami", ce terme signifiant également "divinité" en japonais ! "Genma ne vous a donc rien appris ? finit par s'étonner Moriya, réalisant que le jeune homme ignorait totalement de quoi il voulait parler. Pas même au sujet des particularités de la famille Mitô ?" - "Genma.... dites-vous ?" répéta Ryûseï, pour qui ce nom n'avait d'abord rien évoqué. - "Je veux parler de Yashiro Genma, qui est votre employeur et aussi le propriétaire de votre logement."

Jugeant qu'il valait mieux mettre au plus vite au courant celui destiné à devenir son maître afin de justifier sa venue, tandis que Ryûseï s'habillait, Moriya se mit en devoir de lui faire les révélations qui s'imposaient sur sa famille et ses pouvoirs. "Kotodamatsukaï , Kotodamashi , Maître Kotodama .... Dans le clan Mitô, c'est ainsi que l'on nomme les gens capables de concrétiser dans la réalité les paroles qu'ils prononcent, commença-t-il donc d'une voix monocorde. Les mots utilisés provoquent généralement le malheur d'autrui. Et si les paroles employées par le Maître Kotodama vont jusqu'à provoquer la mort, elles reviennent vers lui sous forme de graves blessures. C'est là que j'interviens: mon rôle est en effet de préserver la vie du Maître Kotodama que je sers en recevant ces blessures à sa place. Car je suis un Kami, un être à forme humaine constitué de papier conçu par le Marionnettiste. Votre père appartenait à une branche éloignée du clan Mitô et ne possédait pas un très grand pouvoir, poursuivit Moriya. Comme il était déjà marié, sa liaison avec votre mère était illégitime, mais tous deux ont rompu au bout d'un an. Après cette séparation, votre mère a réalisé qu'elle était enceinte et vous a mis au monde en secret un an plus tard. Jusqu'à son décès survenu il y a quatre ans, elle vous a élevé seule, par ses propres moyens...." - "Eeeh, c'est la première fois que j'entends cette histoire, s'exclame cyniquement Ryûseï, une fois l'exposé du Kami terminé. Vous êtes bien renseigné, dites donc. Vous avez spécialement enquêté sur moi !?" Mais bien que surpris de s'entendre décliner son pedigree par un inconnu, le jeune homme ne s'attendait guère à la réponse qu'il reçut en retour: "Non, ce n'était pas nécessaire. Vous et votre mère avez toujours fait l'objet d'une surveillance. Il était possible que vous ayiez hérité des pouvoirs d'un Maître Kotodama. Alors pour protéger les secrets de leur famille, le clan Mitô ne pouvait se permettre de vous laisser agir à votre guise en pleine nature." Furieux de cette révélation, Ryûseï en tremblait de rage ! "....Toujours sous surveillance...? Depuis quand.... Par qui...!?"

C'est ainsi que peu de temps après cette discussion, Moriya ayant satisfait sa curiosité, Ryûseï se retrouva assis dans le bureau de Yashiro Genma. "Alors ? Je suppose que Moriya t'a tout raconté ?" demanda ce dernier en s'allumant une cigarette, sans s'émouvoir du regard mécontent que le jeune homme dardait sur lui. Et si à la question de Genma, Ryûseï avait acquiescé en résumant grossièrement ce que le Kami lui avait appris, il ne cacha pas qu'il ne comprenait rien à cette situation saugrenue et que devoir se charger de Moriya ne représentait pour lui qu'un embarras. "Ne dis pas que tu ne peux pas comprendre, s'empressa de corriger Genma, mais plutôt que tu ne le veux pas, je me trompe ?" - "....Vous étiez au courant, n'est-ce pas...? demanda en retour Ryûseï, la tête basse. De tout.... Depuis le début.... Et c'est pourquoi le jour où...." Le jeune homme ne finit pas sa phrase, incapable de poursuivre tant l'évocation d'un certain événement de son passé réveillait en lui de terribles souvenirs. Mais sans répondre directement à sa question, Genma se contenta de lancer: "On te donne à l'oeil un de nos précieux Kamis. Prends-le et sois-en reconnaissant. Les Kamis sont indispensables aux Maîtres Kotodama." - "J'ai pas besoin de ces machins-là ! Et c'est quoi, au juste, ces "kamis" !? Ils ont pourtant l'air tout à fait humains ?!" - "Tu n'as qu'à te dire que Moriya est ton colocataire ou tout ce que tu voudras d'autre." - "Et vous croyez que j'y parviendrais !? s'écria Ryûseï, dont la colère ne faisait que croître face au flegme de son interlocuteur. Cette famille Mitô est donc si éminente que ça !? Pourquoi devrais-je faire sagement leurs quatre volontés !?" - "En vérité, ce n'est pas la famille Mitô ni même le chef de leur clan qui détient les rênes du pouvoir, répondit Genma pensivement, tirant une bouffée de sa cigarette. C'est celui qui fabrique les Kamis et tient de ce fait la vie des Maîtres Kotodamas entre ses mains. Le Marionnettiste, cet homme capricieux et insondable - Waki. ....En outre, ajouta Genma dans un sourire, si tu refuses Moriya et que tu deviennes un jour l'ennemi à abattre pour le clan Mitô, ce sera à moi que reviendra la tâche d'utiliser le Kotodama sur toi." Et Genma n'eut pas besoin de préciser sa pensée, Ryûseï avait compris qu'il s'agissait là d'une menace informulée....

C'est ainsi que contraint et forcé, Ryûseï se vit dans l'obligation de garder auprès de lui l'étrange inconnu venu sonner de bon matin à sa porte. A peine fut-il rentré à son appartement après sa visite à Genma que l'accueillant avec la déférence et l'allure impeccable d'un majordome modèle, Moriya lui remit un document de la part de Waki: le mode d'emploi et les précautions à prendre quant à l'usage de son nouveau compagnon, tout à fait comme si Ryûseï avait fait l'acquisition d'un nouvel appareil ménager ! Néanmoins le jeune homme eut à peine le temps d'y jeter un oeil consterné que son téléphone portable se mit à sonner: une voix de femme retentit alors à l'appareil, réclamant une aide d'urgence. Répondant à cet appel pressant, Ryûseï se rendit donc à un night-club situé dans le quartier des plaisirs où la gérante, qui le connaissait bien, l'accueillit avec un soulagement visible: l'un de ses employés étant subitement tombé malade, il lui fallait un remplaçant de toute urgence, voilà pourquoi elle avait contacté Ryûseï. Mais si ce dernier fut ravi de lui rendre ce service, ce qui l'irritait, en revanche, c'était la présence dans son dos de ce grand pendard indésirable ! "....Eh, quel besoin avais-tu de venir aussi ?" demanda le jeune homme avec mauvaise humeur, sans même se retourner. - "Un Kami se doit de rester toujours aux côtés de son maître," répondit Moriya, catégorique. QUOÂAAA !? Cela voulait dire que Ryûseï allait devoir se coltiner ce parasite vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?! "Dans ce cas, tu n'as qu'à aider aux cuisines toi aussi !!" s'écria le Maître Kotodama excédé. Il donna ainsi à son Kami une volée d'ordres concernant les tâches à accomplir avant que ce dernier, sans se départir de son calme, lui avoue qu'il ne comprenait pas grand chose à ses instructions pour n'avoir aucune expérience dans le domaine culinaire. "Les Kamis ne sont donc bons qu'à guérir les blessures !?" s'exclama en retour Ryûseï exaspéré. - "Navré, mais je n'ai aucun goût pour le travail manuel."

C'est ainsi que faute de lui trouver une tâche plus utile, Moriya se retrouva debout derrière le bar à essuyer les verres. Et inutile de dire qu'avec son allure stylée, sa classe et sa distinction, il ne tarda pas à susciter l'intérêt de la gent féminine, qui vint se rassembler autour de lui telles des mouches autour d'un pot de miel, avides d'adresser la parole à ce nouveau barman. Parmi les habituées du club, il y avait aussi la jeune fille avec qui Ryûseï avait passé la nuit, et à peine eut-elle aperçu Moriya qu'elle clama à qui voulait l'entendre: "Eeeh ? Mais c'est l'homme que j'ai rencontré chez Ryû-chan, celui qui souhaite devenir son esclave ?" Quel vent glacial se mit à souffler dans le bar à cette déclaration ! - que Ryûseï s'empressa de démentir, avant que de drôles de bruits ne viennent à courir à son sujet !

Le jeune homme ayant averti son amie, nommée Tomako, qu'un client venu spécialement pour la voir l'attendait dans l'arrière-salle, celle-ci finit par sortir avec son visiteur dans une ruelle située derrière le club. Il s'agissait du petit ami attitré de Tomako, et à peine s'étaient-ils retrouvés en tête à tête que ce dernier lui fit une violente scène de jalousie: non seulement la jeune fille avait refusé la veille de venir au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais il avait appris qu'elle s'en était allée passer la nuit chez un autre homme ! Tomako eut beau protester qu'elle était allée dormir chez Ryûseï, son ami d'enfance, parce qu'elle avait râté le dernier métro pour rentrer chez elle, que Ryûseï et elle étaient comme frère et soeur et qu'il ne s'était rien passé entre eux, l'homme ne voulut rien savoir. Persuadé que sa petite amie le trompait, il mit soudain un terme à ses explications en la giflant brutalement. Seulement, il n'eut pas plus tôt accompli ce geste qu'une main ferme se posa sur son épaule: "....On ne frappe.... PAS LES FEMMES...!" rugit Ryûseï en assenant à l'homme un vigoureux coup de poing qui l'envoya voler dans les poubelles. Il se pencha ensuite vers la jeune fille pour examiner sa joue rougie, l'engageant à vite rentrer dans le club afin d'y appliquer de l'eau froide avant que sa joue ne se mette à enfler. Mais tandis que Tomako commençait à s'éloigner pour suivre son conseil, Ryûseï la rappela soudain: "Ah, Toma ! Je suppose que je dois m'excuser. Pardon d'avoir frappé ton petit ami." Sa déclaration arracha un sourire à la jeune fille en dépit de sa douleur: à voir l'air mauvais qu'il arborait en prononçant ces mots, comment croire une seule seconde que Ryûseï regrettait sincèrement son geste ?

Mais si le jeune homme s'imaginait que la brute avait son compte, il se trompait lourdement ! Tomako n'eut pas plus tôt quitté la ruelle qu'il se releva, une bouteille vide à la main. "Tomako est à moi !" rugit-il en s'élançant vers Ryûseï, abattant son arme improvisée de toutes ses forces. Après s'être protégé du coup en levant un bras, furieux, Ryûseï contre-attaqua en enfonçant son poing dans l'estomac de son adversaire. "....Quand on est un homme, un vrai.... ON NE BAT PAS LA FEMME QU'ON AIME !! BOUGRE DE SALIGAUD !!" Et cette fois le coup qu'il lui porta fut si puissant que l'homme s'effondra sans risque qu'il se relève à nouveau ! Avant de regagner les cuisines, Ryûseï prit néanmoins la peine de parler à la brute pour lui donner cet avertissement: "Ne porte plus jamais la main sur Tomako, tu m'as bien compris !? Je ne suis vraiment qu'un simple ami d'enfance pour elle, il n'y a jamais eu de relation amoureuse entre nous. C'est clair !?"

Si Ryûseï était parvenu à parer le coup que l'homme allait lui assener sur la tête, en se brisant, la bouteille lui avait néanmoins fait plusieurs entailles au bras. Afin de ne pas inquiéter Tomako, il s'en alla vite laver cette blessure dans les lavabos, où Moriya ne tarda pas à le rejoindre. Sur le point de congédier le Kami avec mauvaise humeur, le jeune homme se rappela soudain les paroles que ce dernier avait prononcées lors de leur première rencontre: "Mon rôle en tant que Kami est de préserver la vie du Maître Kotodama que je sers en recevant ses blessures à sa place." Voilà justement l'occcasion idéale de vérifier la véracité de ses dires. "Moriya, appela donc Ryûseï, tu m'as bien dit que tu étais un Kami. Peux-tu réellement guérir les blessures ? Faisons un essai. Guéri-moi donc ça, pour voir." Sur ces mots, il leva le bras afin de montrer ses coupures. Mais les choses n'étaient pas si simples, comme Ryûseï s'en aperçut quand le Kami déclara en retour: "D'accord. Alors je vous prierai de bien vouloir prononcer la formule permettant de me tranférer votre blessure." - "....Atttends un peu. Pourquoi est-ce que je devrais utiliser le Kotodama rien que pour guérir une blessure !?" - "Pour nous, les Kamis, expliqua Moriya, il existe deux façons d'opérer la guérison. La première est que notre maître nous transfère lui-même sa blessure par une formule Kotodama telle que par exemple "Blessure, déplace-toi." La seconde...."

Mais Ryûseï prit d'un soudain accès de colère ne laissa pas son Kami continuer. "....Plus jamais je n'utiliserai le Kotodama !" s'exclama-t-il, livide, avant de darder sur Moriya un regard sombre et menaçant: "Et toi, si tu veux rester mon Kami, ne me demande plus jamais d'employer le Kotodama." Après avoir observé son maître un moment, intrigué par cette phobie que ce dernier semblait éprouver vis à vis de son pouvoir, Moriya finit par acquiescer sans poser de questions. "D'accord. Dans ce cas, utilisons le second moyen de guérison. Que préférez-vous ? Le doigt ou la bouche ?" - "Hein ? Eh bien, disons.... la bouche ?" répondit Ryûseï, bien qu'ignorant à quoi son compagnon faisait allusion. Mais il n'eut pas plus tôt fait son choix que se rapprochant de lui jusqu'à le plaquer contre le miroir des lavabos, Moriya se pencha sur lui pour s'emparer de sa bouche. Et au moment où le Kami glissait sa langue entre les lèvres de son maître afin d'avoir contact avec celle de ce dernier, la blessure disparut subitement du bras du jeune homme pour réapparaître sur son propre bras, comme le laissa voir la déchirure de sa manche. Ryûseï en resta longtemps tétanisé, lui qui jusqu'à cet instant n'avait pas vraiment cru à toutes ces histoires d'être artificiel fait de papier et de pouvoirs magiques - incrédulité à laquelle venait s'ajouter le choc d'avoir pour la première fois été embrassé par un homme ! Mais paraissant ignorer le trouble qui agitait son maître, sa tâche accomplie, Moriya se contenta de demander: "Êtes-vous.... satisfait, Maître Ryûseï ?"

Son travail achevé, une fois de retour chez lui attablé devant son plateau-repas, Ryûseï se mit en devoir de jeter un oeil au mode d'emploi des Kamis afin de comprendre pourquoi Moriya s'était vu contraint de l'embrasser. Il y découvrit qu'en effet, s'il s'obstinait à ne pas vouloir employer le Kotodama, il était condamné à subir un contact intime avec son Kami à chaque fois qu'il aurait besoin que ce dernier le guérisse. Quand Ryûseï demanda à Moriya pour quelle raison un simple contact physique superficiel ne suffisait pas pour déclencher la guérison, ce dernier répondit que si le seul fait de se toucher faisait disparaître le moindre petit bobo, il deviendrait alors difficile à maître et Kami de sortir ensemble à l'extérieur par crainte de provoquer une panique dans la foule en exhibant invonlontairement leurs pouvoirs. En outre, précisa Moriya, ce geste d'unir des parties intimes de leur corps est également un symbole de la confiance que voue le Kami à son maître. Si Ryûseï fut loin d'être convaincu par ces explications, il ne tarda pas à avoir un autre sujet de préoccupation que les motivations douteuses des créateur de Kamis. "Tu ne manges pas, Moriya ?" s'étonna-t-il en remarquant soudain que son Kami n'avait pas touché à son plateau-repas. - "Non, répondit succintement l'intéressé, car les Kamis n'ont pas besoin de se nourir." - "QUOI, C'EST VRAI !? Alors et les toilettes !? Si tu ne manges pas, tu ne rejettes pas de déchets ? C'est cool de pouvoir couper aux frais de nourriture ! Et du sang, tu n'en as pas, n'est-ce pas ?! Et du sperme ? Tu en as ?" Livide face à cette volée de questions outrageusement indiscrètes mettant à mal son standing, Moriya scandalisé se contenta d'inviter son maître, s'il désirait de plus amples détails sur sa constitution physique, à consulter illico son mode d'emploi ! Si le jeune homme trouva à cette réponse peu amène que son Kami n'était vraiment pas drôle, il n'insista pas et invita Moriya à aller se coucher en prévision d'un lever aux aurores le lendemain. Moriya eu beau insister pour que son maître prenne la peine avant de s'endormir de lire en détails son mode d'emploi, Ryûseï s'en alla se coucher après avoir laissé à son colocataire de quoi passer confortablement la nuit sur le sofa. "Bonne nuit, Maître Ryûseï," finit par lancer Moriya résigné en soupirant, avant d'éteindre la lumière. Mais une fois la pièce plongée dans le noir, à l'abri des regards sous sa couverture, Ryûseï quitta l'expression insouciante qu'il affichait jusqu'à présent. Car après avoir vu sa blessure au bras disparaître comme par enchantement suite au baiser échangé avec le Kami, il lui était désormais impossible de continuer à nier une réalité qu'il s'était toujours efforcé d'ignorer....

Le lendemain matin, Ryûsei s'en était donc allé à son travail flanqué de Moriya, laissant entendre à son coéquipier Kazuo Takewaki, afin d'expliquer la présence de ce jeune homme aux allures de cadre, qu'il s'agissait d'un homme de main de leur patron Genma. Quant au dénommé Kazuo, surnommé Také, s'il arborait désormais une figure sympathique, Ryûsei expliqua à son Kami qu'il était autrefois un délinquant très violent que la police avait placé en réinsertion sous ses ordres, en liberté conditionnelle. Si Kazuo confirma de bonnes grâce ces propos, il ne manqua pas d'ajouter que personne ne lui avait jamais flanqué de correction comme celle que lui avait administré Ryûsei durant sa période probatoire, et que si lui n'était pas un ange, la réputation de bagarreur de son coéquipier n'est plus à faire ! Tout en discutant, les trois compères se mirent au travail. Il s'agissait de vider le contenu d'un appartement dont l'occupant était décédé, objets personnels et mobilier compris, tâche physique digne de déménageurs qui ne fut pas sans étonner Moriya. Také se mit alors en devoir de lui expliquer que Ryûsei et lui étaient en quelque sorte les "gros bras" de la société de Genma, s'occupant aussi bien de débarrasser un appartement dont l'occupant aurait prit la fuite sans payer son loyer et en abandonnant ses meubles, que de se charger de liquider le fond de commerce laissé par un boutiquier défunt à la place de sa famille. Avec son peu d'enthousiasme pour les travaux manuels, Moriya n'allait pas avoir grand chose à faire dans cette histoire, mais devançant sa future réticence, Ryûsei parvint à lui dénicher une tâche à sa mesure: celle de cocher sur la liste des objets ceux qui pourront être vendus au recyclage. "J'espère au moins que ça, c'est dans tes cordes ?" lança le jeune homme avec une pointe de cynisme en se retournant vers son Kami. Dévisageant son maître un instant, Moriya finit par acquiescer, non sans noter pour lui-même que contrairement à ce qu'il aurait cru, Ryûsei faisait preuve d'un grand sérieux dans son travail.

En fin d'après-midi, tandis que les trois compères, leur besogne achevée, repartaient dans leur fourgonnette, leur route croisa celle d'un enfant s'en revenant de l'école, chargé d'un lourd cartable et d'un sac à provisions. Klaxonnant pour attirer l'attention du gamin, Ryûsei eut à peine quitté le véhicule que l'écolier se précipita dans ses bras. Tout en contemplant la scène en riant, Také expliqua à Moriya qu'il s'agissait de son petit frère, Ryûji. Ce dernier adorait Ryûsei, qu'il connaissait depuis sa petite enfance, et se proclamait tout comme son aîné l'un des plus grands "fans" du jeune homme. Réfléchissant froidement à cet aveu, Moriya en déduisit une autre des qualités de son nouveau maître: celle de se faire aimer des autres, qualité en outre indispensable à un être destiné à commander à autrui. Car bien que cela ne lui plaisât guère, dans leur relation l'Humain resterait le maître, le Kami le valet; c'était l'une des règles fondamentales de ce monde, contre laquelle on ne pouvait rien....

Le soir venu, tandis que Ryûsei était en train d'avaler son dîner, un gigantesque travesti mal rasé fit soudain irruption dans son appartement. Ce n'était autre que Lily, meilleure amie de Shôko la défunte mère du jeune homme, venue en catastrophe aux nouvelles suite à ce que lui avait appris Tomako. L'amie d'enfance de Ryûsei avait en effet raconté à qui voulait l'entendre que ce dernier vivait désormais en concubinage avec un homme aux tendances masochistes, car ignorante de l'existence des Kamis, comment aurait-elle pu interpréter autrement la curieuse relation maître/esclave unissant Ryûsei et Moriya ? Epouvantée par cette nouvelle, Lily, qui s'était depuis longtemps auto-proclamée "mère de substitution" du jeune homme, avait donc décidé d'aller voir par elle-même ce qu'il en était avant de mettre, si nécessaire, le holà à la situation. Car vu l'absence de morale quasi-totale de Ryûsei dès qu'il s'agissait d'affaires situées "en-dessous de la ceinture", elle se demandait avec inquiétude de quel genre de mauvais garçon ce dernier avait pu s'enticher. Tandis que Lily se tenait ainsi au-dessus de Ryûsei, son énorme pied chaussé d'une chaussure à talon menaçant de lui broyer les bourses, prête à le sermonner avec sévérité, Moriya que son maître avait envoyé faire des courses revint soudain à l'appartement. Et à peine eut-elle posé les yeux sur le nouveau-venu qu'avant même de lui avoir parlé, séduite par son allure et sa beauté, Lily s'empressa de réviser son jugement. "Eh, mais c'est qu'il est drôlement bel homme !" s'exclama le travesti, comprenant mieux à présent pourquoi Ryûsei, qui malgré sa bisexualité assumée préférait quand même nettement les femmes, avait tout à coup décidé de se mettre en ménage avec un homme. Afin d'éviter des questions indiscrètes quant à sa relation avec Moriya, Ryûsei parvint tant bien que mal à entraîner Lily hors de son domicile, en lui proposant d'aller ensemble prendre un verre dans le bar gay où travaillait le travesti. Deçue que Moriya ne les accompagnât pas, Ryûsei ayant prétendu que son compagnon ne tenait absolument pas l'alcool, Lily eut tout de même le temps de lui glisser une carte de visite du Club Butterfly, invitant le Kami à s'y rendre dès que le coeur lui en dirait.

Laissant Moriya à la maison, Ryûsei s'était donc offert une petite sortie en boîte, et vu son succès aussi bien auprès des messieurs que des dames, il ne tarda pas à se faire une conquête en la personne d'un jeune travesti. Quittant le Club Butterfly en cachette de la sévère Lily, le couple alla se réfugier dans une ruelle adjacente au bar gay afin d'y goûter quelques ébats, mais alors que tous deux commençaient à peine à profiter de leur escapade, ils furent soudain interrompus par l'arrivée inopinée de Moriya. "Vous n'étiez donc pas parti prendre un verre, Maître Ryûsei ?" demanda le Kami, sans s'émouvoir le moins du monde de la situation embarrassante dans laquelle il venait de découvrir son patron, et encore moins soucieux du dérangement causé ! Mais il n'en fut pas de même pour tout le monde, et surpris au plus haut point par cette apparition inattendue, de saisissement, le travesti infligea une morsure à son partenaire à un endroit que nous ne nommerons pas. "Toi alors.... gémit Ryûsei plié en deux. C'est malin ! Qu'est-ce que je vais faire, moi, si ça ne fonctionne plus !?" - "Si vous le désirez, je peux guérir votre blessure," répondit Moriya pragmatique, sans la moindre once de remord. Ryûsei peu enchanté par sa proposition ne lui donnant aucune réponse, le Kami en profita pour lui exposer les raisons de sa venue: en partant précipitamment, le jeune homme avait oublié son téléphone portable, qui depuis n'avait cessé de sonner. Ignorant tout du fonctionnement de ce genre d'objet, Moriya avait donc jugé préférable de l'apporter à son maître, utilisant pour le retrouver la carte offerte par Lily. "C'est quand même pas difficile, tu n'avais qu'à l'éteindre !" s'exclama Ryûsei, excédé par un tel manque de sens pratique. Et sans laisser le temps à son Kami de réagir, il se redressa brusquement et l'attira à lui pour s'emparer de ses lèvres, ce qui eut tôt fait de guérir sa honteuse blessure. "Aaah, ça va mieux. Enfin j'ai plus mal à la queue," lança ensuite le jeune homme, soupirant d'aise. - "Votre vulgarité n'a pas de limites," répliqua Moriya consterné, s'efforçant sans succès de dissimuler le choc provoqué par ce baiser volé. - "Tu comprends, maintenant, ce que j'ai éprouvé hier soir ? Hein ? Moriya !" - "Ce que j'ai compris, c'est surtout pourquoi on dit que vous êtes dépourvu de morale !"

"Maître Ryûsei était un être vulgaire et extraverti, cela je l'avais compris au premier regard, continue de songer Moriya, toujours plongé dans ses souvenirs. Mais peu à peu, je découvrais également son humanité, sa gentillesse, sa force, et aussi... ses tendances à se mettre volontairement en danger."

C'est ainsi qu''un soir, en revenant à leur appartement, le Kami découvrit le jeune homme tout éclopé, une balafre sanglante lui barrant le torse et le ventre. "Salut.... Tu es en retard...." lança nonchalamment Ryûsei, amusé par la stupeur qu'il lisait sur le visage de son compagnon. "Je vous ai laissé seul à peine quarante minutes pour aller faire les courses ! Qu'avez-vous donc fabriqué pendant ce temps-là !?" - "Bah, je suis tombé sur une bande de mecs en train de s'en prendre à une femme. Ça m'a mis en rogne, et pendant que je les rossais, l'un d'eux a sorti un couteau." - "Seriez-vous donc idiot !?" s'exclama Moriya, consterné par l'obstination du jeune homme à vouloir jouer les chevaliers servants même au mépris de sa propre vie. - "Bien sûr, que je suis idiot. Car il faut l'être pour avoir accepté de vivre avec un type comme toi, pas vrai ?" Et sur ces paroles pleines d'autodérision, alors que Moriya se penchait sur lui, Ryûsei en profita pour lui voler un autre baiser....

La blessure de son maître guérie, Moriya le laissa seul le temps de réparer les dommages causés à son propre corps de papier et de changer de vêtements. Quand le Kami revint dans la chambre quelques minutes plus tard, ce fut pour trouver le jeune homme profondément endormi, étendu sur son lit sans même avoir pris la peine de se vêtir. "Au début, je pensais qu'il mettrait davantage de réticence à m'accepter", songea Moriya, couvrant Ryûsei de sa couette avant d'aller s'étendre à son tour sur le canapé. "Même quand on travaille sous les ordres de Genma, ce doit être difficile de croire à des êtres tels que les Maîtres Kotodama et les Kamis, dont l'existence défie le sens commun. Et encore plus dur à avaler de s'entendre dire que le sang de tels êtres coule dans vos veines. Et pourtant, il fait usage de ma personne sans doute ni hésitation. Est-ce à cause de son manque de morale ? Du sang de sa lignée ? S'il en était ainsi, il ne devrait montrer aucun scrupule à utiliser l'art du Kotodama. Mais ce qui est le plus étrange, c'est qu'il n'éprouve nulle peur à l'idée d'être blessé. La manière dont il provoque ses blessures confine au masochisme. Il m'utilise pour guérir ses plaies, mais chaque fois, immanquablement, c'est pour se réveiller ensuite au beau milieu de la nuit victime d'horribles cauchemars."

Bien qu'il commençât à cerner un peu mieux la personnalité de son maître, sous bien des aspects, Ryûsei demeurait une énigme pour Moriya. Mais alors même que le Kami méditait à ce sujet, Ryûsei qui ne cessait de gémir depuis un moment se réveillait en sursaut. En nage, le jeune homme demeura quelques instants prostré sur son lit, avant de se décider finalement à se lever. "Je vais fumer une clope sur la terrasse", expliqua-t-il à son compagnon, ce dernier s'étonnant de le voir debout à pareille heure. Inquiet, Moriya ne tarda pas à aller le rejoindre sur le toit de l'immeuble, où il découvrit le jeune homme assis sur le sol froid, plongé dans un état d'abattement manifeste. "...Moriya," commença faiblement Ryûsei, le Kami ayant signalé sa présence en prononçant son nom. - "Oui ?" - "Je ne suis vraiment qu'un parfait crétin. A quoi ça sert que tu guérisses mes blessures si cela ne fait que me meurtrir davantage ?..." - "Je ne saisis pas le sens de vos paroles," avoua le Kami dérouté. - "...Je parle de la raison pour laquelle je refuse absolument d'utiliser le Kotodama." - "Parce qu'il y a une raison ?" - "C'est parce que j'ai tué." A cet aveu, même un être aussi froid que Moriya ne put dissimuler sa surprise, surtout connaissant la gentillesse de Ryûsei et son acharnement à vouloir protéger autrui. Mais comme pour lui-même, le jeune homme poursuivit sur un ton douloureux: "En utilisant le Kotodama, j'ai tué ma propre mère."

Afin que Moriya comprenne mieux dans quel contexte le drame s'était déroulé, Ryûsei se mit à évoquer son passé, en commençant par sa petite enfance. A ce moment déjà, il se présentait comme le défenseur de ces dames, toujours prêt à défendre sa jeune amie Tomako contre les caïds de bac à sable. Bien qu'il se disputât souvent avec sa mère quant à cette manie de se bagarrer, c'était en réalité Shôko qui l'avait involontairement incité très tôt à agir ainsi: "Sois gentil avec les filles. Ne donne pas d'occasion aux autres de te mépriser parce que tu viens d'une famille monoparentale," lui répétait-elle sans arrêt. Mais le sujet sur lequel la jeune femme se montrait la plus sévère était la politesse, en particulier la politesse verbale. Jamais elle ne cessait de répéter à son rejeton que même pour plaisanter il ne devait pas dire de paroles méchantes, et surtout ne jamais prononcer les mots "Crève !" ou "Je vais te tuer !" en direction d'un être humain. Pour appuyer ses exortations, elle prétendait que du moment que c'était Ryûsei qui les prononçait, le contenu de ses paroles se réalisait, comme c'était arrivé un jour quand le garçonnet avait accidentellement tué un chien errant argneux rien qu'en lui criant "Meurs !" Et les années eurent beau s'écouler, Shôko ne cessa de poursuivre sur le même credo.

L'immeuble du quartier des plaisirs dans lequel se trouvait situé le night club de la jeune femme était géré par une société immobilière dont le PDG n'était autre que Yashiro Genma. A chaque fin de mois, ce dernier venait lui-même récolter l'argent du loyer, flanqué comme de coutume de son fidèle secrétaire Himi, dont Ryûsei ignorait alors la véritable nature. Aux yeux du collégien, avec sa figure sévère et son costume noir, Genma n'évoquait rien d'autre qu'un yakuza, voilà pourquoi il avait bien du mal à se montrer poli envers lui. A cette époque, Ryûsei ne s'était pas posé de question sur le fait qu'un PDG vint lui-même chercher l'argent d'un loyer. Pourtant, à bien y réfléchir, ce rituel peu banal aurait dû lui mettre la puce à l'oreille: nul doute que membre tout comme lui de la famille Mitô, avec en commun le drame de n'avoir pas été lui non plus reconnu par son père, Genma avait deviné que l'adolescent possédait le don dangereux du Kotodama. S'il se rendait en personne chaque mois au club de Shôko, c'était en réalité pour garder le garçon à l'oeil.

Et puis les années passèrent, jusqu'à ce jour fatidique de la violente dispute qui avait éclaté entre la mère et le fils. Pour avoir passé sa vie à travailler d'arrache-pied pour élever seule son unique enfant, Shôko avait fini par tomber gravement malade. Cela ne l'avait pas empêchée de se porter garante pour une amie qui l'avait aidée dans le passé, avec pour conséquence que son établissement était désormais menacé de saisie. Ryûsei n'en revenait pas d'une telle naïveté et d'un tel manque de bon sens ! Après avoir tant trimé, sa mère risquait à présent de tout perdre. Et le pire, c'était que bien que visiblement trahie, Shôko refusait de croire en la malhonnêteté de son amie et osait encore espérer que cette dernière allait lui rembourser sa dette ! "Mais ouvre donc les yeux, vieille folle !" avait fini par lâcher le jeune homme exaspéré. - "Combien de fois t'ai-je dit de ne pas dire de gros mots !" avait répliqué Shôko, renversant le verre d'alcool qu'elle venait de se verser dans son indignation. Néanmoins Ryûsei n'était pas décidé à en rester là. "Même la mort ne suffit pas à guérir les idiotes dans ton genre ! Tiens, c'est une idée: si tu passais l'arme à gauche pour tout recommencer à zéro...!" Le jeune homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'une gifle l'atteignit en plein visage. "En voilà une façon de parler à sa mère, fils indigne ! explosa Shôko. Quel prétentieux ! Sache que tu es encore un siècle trop jeune pour pouvoir me faire la morale ! Arrête un peu de jouer celui qui s'est fait tout seul ! C'est quand même moi qui me suis ruinée la santé pour t'élever jusqu'à ce jour !!" A ces mots, de cynique, Ryûsei se fit amer. "....Puisque tu en parles, est-ce que je n'ai pas cessé de te répéter que c'était inutile que tu te tues à la tâche ?" rappela-t-il sombrement. "Ne t'avais-je pas dit qu'au lieu d'aller au lycée, il valait mieux que je cherche tout de suite du travail ? Je savais bien.... que tu n'aurais pas pu continuer indéfiniment ce job douteux !" - "Jusqu'à leur majorité, les enfants restent la propriété de leurs parents ! rétorqua Shôko impatientée, exhalant un soupir. Contente-toi de te taire et de faire ce que je te dis."

Visiblement, la mère de Ryûsei ne comprenait pas du tout à quel point ce dernier s'inquiétait pour elle, et cela ne laissait pas d'irriter le jeune homme. Voilà pourquoi, sa langue finit par fourcher: "Ce n'est pas moi qui ait choisi de naître ! explosa-t-il. N'est-ce pas toi qui n'en a fait qu'à ta tête en me mettant au monde et en m'élevant !? Tu te plains que tu t'es détruit la santé, que tu t'es épuisée à la tâche, mais crois-tu donc que moi-même je n'ai pas souffert ?!! Si tu avais songé un peu à ton bonheur, tu n'avais qu'à m'abandonner ou à me placer dans un orphelinat tant que je n'étais encore qu'un enfant ! Après tout, je ne suis qu'un bâtard que tu as eu accidentellement avec un client, pas vrai !?" Cette fois ce ne fut pas une gifle mais une assiette qui vint s'écraser contre le crâne de Ryûsei, mettant fin à sa tirade enflammée. Tandis que du sang commençait à s'écouler de la blessure provoquée par les éclats de porcelaine, il posa son regard sur Shôko, dont le visage exprimait alors une telle fureur muette que le jeune homme en fut confondu. Involontairement, il avait dépassé les bornes, mais sa propre colère ne s'était pas apaisée pour autant. Voilà pourquoi, de regrêt et de rage, sa langue fourcha une seconde fois: "Ah.... J'en ai vraiment ma claque.... murmura-t-il, avant de frapper dans un meuble de toutes ses forces. PUISQUE C'EST AINSI, FAIS COMME BON TE SEMBLE ! VAS-Y, CONTINUE DE TE BOURRER D'ALCOOL OU D'AUTRES SALOPERIES, ET DÉPÊCHE-TOI DE CREVER...!"

"Dépêche-toi de crever...." répéta Ryûsei, poursuivant son récit. "Après avoir craché ces mots, j'ai quitté le bar à toute vitesse. Ma mère, elle, ne dit rien. J'étais tellement remonté que je me suis mis à arpenter le quartier comme un fou, sans même savoir où j'allais. C'est ainsi que j'ai fini par m'apercevoir que les gens que je croisais me dévisageaient curieusement.... Ça me mit encore plus en rogne, et j'allais leur crier "C'est un crime d'avoir du sang qui coule de la tête ?"... quand soudain, par hasard, je vis mes mains et mes bras. Et je remarquai pour la première fois qu'ils étaient en sang, couverts de profondes entailles. ....Parce que je venais d'utiliser le Kotodama.... Eperdu, je suis retourné au bar en courant de toutes mes forces. Ma mère gisait sur le sol, et déjà elle ne bougeait plus. Une seule parole... D'un seul mot prononcé par inadvertance, j'avais fini par tuer ma propre mère.... Mais j'eus beau répéter que c'était ma faute, que c'était moi qui l'avait tuée, personne ne me crut. Il n'y avait personne pour me faire des reproches, pour me juger...."

Cet accident terrible fut le point de départ du comportement masochiste de Ryûsei. Car peu importe à ses yeux qui incarnerait le bras de la justice, il souhaitait recevoir le juste châtiment de ses actes, désirait qu'on le tue à son tour pour mettre fin à sa terrible souffrance. le jeune homme conta ainsi à Moriya comment un jour, avisant des yakuzas qui descendaient d'une luxueuse voiture, il s'était emparé d'une pièce de monnaie et avait entrepris de rayer la belle peinture rutilante sous le nez même des propriétaires du véhicule. La réaction ne s'était pas faite attendre. Hélas, si comme prévu les bandits l'avaient passé à tabac, ils n'avaient pas été jusqu'à le tuer. Et alors que le jeune homme gisait en sang abandonné sur un chantier désert, il vit soudain se pencher sur lui la silhouette familière de Yashiro Genma. "Si tu meurs ici, tu me mettras dans l'embarras, lança froidement le jeune PDG. Il y aura une personne de moins sur ma liste d'embauche." Mais au son de cette voix, une lueur se fit dans l'esprit de Ryûsei, et comme s'il comprenait instinctivement que cet homme-là serait celui qui le croirait enfin, articulant avec peine, il se mit à répéter ce qu'il n'avait cessé désespérément de clamer depuis le décès de Shôko: "J'ai... tué ma mère.... Elle est morte.... par ma faute.... parce que je lui ai dit.... de se dépêcher de crever.... Elle est... morte...." - "Alors pas de doute, tu as mal agi. A présent te voilà toi aussi un assassin. Il t'est impossible de réparer ta faute. Jusqu'à l'heure de ta mort, tu vivras dans la douleur et les regrets. Ce sera ça, ton châtiment." Et à l'annonce de cette sentence qui prouvait que Genma avait cru à ses propos, Ryûsei sentit un flot de sentiments l'envahir; les remords sincères, la peur, le désespoir, tous ces sentiments qu'il n'avait pu exprimer jusqu'à ce jour et qui avaient menacé de l'étouffer, et il fondit en larmes sous le regard attentif de celui qui allait l'aider et devenir son patron. Oui, il souffrirait en vivant pour toujours avec ses regrets. Mais il jura également de ne plus jamais faire usage du Kotodama.

"Puisque ma mère y tenait tellement, poursuivit Ryûsei pour conclure son récit, je ne quittai le lycée qu'une fois mon BAC en poche. Ensuite, l'oncle Yashiro m'ayant plusieurs fois proposé de me prendre à son service, j'acceptais finalement qu'il me trouve un travail. Ce n'est pas pour autant que j'oubliais ce que j'avais fait, le crime que j'avais commis, mais en m'immergeant dans le quotidien, le sentiment de culpabilité que j'éprouvais vis à vis de ma mère menaçait moins de m'étouffer comme auparavant. Et c'est alors que tu es arrivé. "N'oublie pas. N'oublie pas le crime que tu as commis." J'eus l'impression que c'était ce que me disait ton regard rivé sur moi. Après notre rencontre, quand enfin l'oncle Yashiro m'eut tout expliqué.... sur la famille Mitô, sur les Maîtres Kotodama, enfin, je compris pourquoi il m'avait dit jadis: "A présent te voilà toi aussi un assassin." Pour la première fois je réalisais que nous appartenions à la même famille, alors que tout ce que je lui devais aurait dû me le faire comprendre depuis longtemps.... Quant aux Kamis, après avoir entendu cette histoire puis que tu aies guéri mes blessures plusieurs fois, je finissais enfin par croire à leur existence. Cependant...." Pour la première fois depuis le début de son récit, Ryûsei releva enfin la tête. "Moriya, sincèrement, il m'est impossible de devenir ton maître."

Le jeune homme avait prononcé ces mots en souriant, ignorant ce que sa décision impliquait pour le Kami. Mais c'était mal connaître Moriya que de croire qu'il allait acquiescer sans se battre, ainsi, les premiers instants de stupeur passés, il se mit à exiger une explication. "Pourquoi !? s'insurgea-t-il d'un ton acerbe. Quelle sont vos raisons !?" Pour Ryûsei, c'était l'évidence même, mais il entreprit de s'expliquer patiemment: "Je n'ai pas l'intention d'utiliser le Kotodama, ce qui implique que je n'ai pas l'usage de ta personne. Voilà pourquoi je ne peux pas devenir ton maître. Continuer à te laisser guérir mes blessures sans rien offrir en échange, c'est un peu comme s'abaisser à une aventure sexuelle sans lendemain." - "Mais quand même...! Et si moi, je vous disais que je désire rester auprès de vous...?" En posant cette question, Moriya se remémora son entrevue avec Waki. "Débrouille toi tout seul pour le séduire et le convaincre de t'adopter. Si tu y parviens, je respecterai ta volonté et renoncerai à te faire disparaître. Seulement, tu n'aura qu'un mois pour agir. Mais pour un être aussi éminent que toi, avait ajouté le Marionnettiste d'un ton railleur, faisant allusion à la haute idée de lui-même que possédait le Kami, ce ne doit pas être bien difficile de t'approprier un ou deux Maîtres Kotodama ?" Dans ce pari conclu avec Waki, Moriya avait mis en jeu sa propre mort, mais cela, il se gardait bien de l'avouer à Ryûsei, ne voulant surtout pas que ce dernier le gardât par pitié. Silencieux, le jeune homme réfléchit à la demande du Kami, à l'expression de son désir de rester auprès de lui. "Pour parler franc, avoua-t-il finalement à l'issue de cette réflexion, c'est dur pour moi de t'avoir à mes côtés.... Le fait que tu sois un Kami ne fait que rouvrir de force cette blessure dont je souhaite tant qu'elle se referme. ....Mais bon, ne dit-on pas qui sème le vent récolte la tempète ?" ajouta le jeune homme comme pour lui-même, se remémorant les paroles de Genma lui assurant qu'il souffrirait toute sa vie en guise de châtiment. "....Te garder à mes côtés n'est peut-être qu'une autre forme de ma punition.... Moriya, je ne peux pas devenir ton maître. Mais si tu désires quand même rester près de moi, ça ne me dérange pas de te garder en tant que colocataire. C'est tout. Le sujet est clos !"

Et sur cette sentence définitive, se relevant du sol de béton où il se tenait prostré depuis le début de son histoire, Ryûsei, tête basse sous l'effet d'une grande lassitude morale, passa près de Moriya sans même le regarder. "Il n'y a rien à faire, songea le Kami, incrédule face à son propre échec. Quoi que je dise ou fasse, impossible de remuer son coeur. Et tout ça parce que je suis un Kami. Pour cette raison seule, il ne m'appartiendra jamais." Serrant les poings, Moriya ne put néanmoins s'empêcher de faire une dernière tentative. "Et vos blessures ? lança-t-il à Ryûsei. Vous allez bientôt en provoquer d'autres, n'est-ce pas ? Qui va s'en occuper ?" A cette remarque plus que pertinente, le jeune homme gratifia le Kami d'un pauvre sourire. "Alors que je ne peux pas devenir Maître Kotodama, tu ne voudrais tout de même pas être le seul à servir en tant que Kami ? Mais je reconnais que les baisers échangés avec toi n'étaient pas désagréables. Si on s'embrassait une dernière fois ?...." Et sur ces mots, enlaçant Moriya, Ryûsei lui tendit ses lèvres pour un ultime baiser. Qui fut le premier à fermer les yeux ? Qui fut le premier à enrouler sa langue autour de celle de son partenaire ? La seule certitude qu'eut Moriya en cet instant, c'était que la langue du jeune homme qui remuait lascivement contre la sienne était terriblement chaude.... Ce baiser n'avait aucun sens.... Aucune règle ne l'avait imposé, aucune mission.... Son seul but était le plaisir physique.... Et bien que Ryûsei refusât catégoriquement de devenir son maître, de lui donner son coeur, il se donnait tout entier à ce baiser, avec une facilité déconcertante.... Comme s'il n'était qu'une méchante putain....

Quelques jours plus tard, un soir, Ryûsei se rendit au bureau de son patron afin de remettre à Genma son rapport mensuel de comptabilité. Le businessman ne manqua pas de s'étonner de cette promptitude peu coutumière, mais un coup d'oeil au rapport suffit à lui faire comprendre que celui-ci était probablement l'oeuvre de Moriya. "Je me disais aussi que tu me le remettais bien vite, pour une fois. Tu dois être content, Ryûsei, qu'on t'ait donné un si bon Kami." - "Vous savez, je n'avais rien demandé ! rappela le jeune homme sardonique. Et puis ça ne change rien à ma décision, je n'ai pas du tout l'intention de le garder pour moi !" - "Je pense pourtant qu'il te serait bien utile pour tout ce qui est secrétariat et comptabilité ?" Cela, même s'il se gardait bien de le reconnaître à voix haute, Ryûsei n'aurait su le nier. Quelques heures plus tôt, horrifié par la manière brouillonne et incomplète dont son maître et Také tenaient leur paperasserie, avec sa franchise habituelle, le Kami n'avait pu s'empêcher de leur en faire la remarque. A moitié pour se venger de ses commentaires désobligeants et à moitié par embarras, Ryûsei avait répliqué à Moriya que s'il n'était pas content du résultat, il n'avait qu'à rédiger le rapport comptable lui-même; mais ceci fait, il avait été ébloui par la rapidité et le professionnalisme avec lesquels le Kami avait rectifié le document. Car en fait, tant qu'on ne lui demandait pas de jouer les gros bras ou de faire la cuisine, Moriya se révélait le bras droit idéal, capable de faire le ménage et maîtrisant des logiciels tels que Word et Excel. Pour parachever son CV, il avouait même être particulièrement doué pour jouer du piano ! "Il est si compétent que moi-même, j'aurais bien voulu l'avoir dans les bureaux de ma boîte," conclut Genma tandis que Ryûsei revivait sa cuisante découverte. Et contre toute attente, même le discret Himi osa prendre la parole pour épauler son homologue Kami: "....Je pense que Moriya fait tout ce qui est en son pouvoir pour vous plaire, ne serait-ce qu'un petit peu. Car sans notre maître, nous, les Kamis, n'avons aucune raison d'exister."

A cette intervention, Ryûsei se mit à dévisager pensivement l'être à l'apparence de jeune homme debout en face de lui. "Et dire que durant tout ce temps je croyais que Himi était simplement le secrétaire particulier de l'oncle Yashiro, songea-t-il, alors qu'en réalité, lui aussi était un Kami... Et pourtant, quelle énorme différence entre lui et Moriya !" Autant Himi apparaissait doux, paisible et soumis, aveuglément dévoué à Genma, autant Moriya campait un Kami autoritaire au verbe tranchant et au caractère bien affirmé, qui ne se forçait à obéir à un maître que parce qu'il n'avait pas le choix. Rien que d'imaginer la comparaison, Ryûsei ne put réprimer un sourire, convaincu d'avoir tiré le mauvais numéro ! "Aaah, vous avez bien de la chance, tonton.... lança-t-il à Genma en exhalant un soupir. Quitte à recevoir un Kami, j'aurais préféré qu'on m'en donne un comme Himi. De caractère comme d'apparence, il est tout à fait mon genre...." Néanmoins le jeune homme homme ne termina pas sa phrase, car à sa tirade, l'oncle Yashiro s'était subitement levé. "Tu m'as donné envie.... de prendre un verre...." articula péniblement le businessman, avant de poursuivre d'un visage effrayant: "Bois avec moi, Ryûsei. Je vais te faire boire JUSQU'À VOMIR." Ses paroles contenaient une telle menace que cloué sur place, le jeune homme en blêmit. "POURQUOI !?" se demanda-t-il, surpris par cette réaction inattendue. Ryûsei ignorait encore qu'oser regarder son cher Kami avec convoitise équivalait pour Genma à une déclaration de guerre !

Pendant que son maître faisait à son patron un rapport mensuel qui risquait de lui coûter cher, Moriya se trouvait quant à lui au Club Butterfly où Lily l'avait réquisitionné comme pianiste remplaçant. Le Kami n'avait pas menti au sujet de ses dons pour le piano. Tout le temps que ses longs doigts fins égrenèrent les notes de musique, les visages dans la salle restèrent tournés vers sa silhouette grave et élégante. Les conversations s'étant tues, les clients du night club l'écoutaient religieusement. Lily lui-même en fut tout émoustillé, et une fois le concert achevé, se rendit dans les vestiaires pour faire part au musicien de son admiration. "J'en suis encore toute remuée, Moriya-chan...! Au point de vouloir que tu viennes jouer ici tous les soirs et non plus occasionnellement ! Ah, tu as dû en faire pleurer, des femmes, avec ton doigté extraordinaire !" - "Navré, mais jamais je n'ai touché une femme," répondit Moriya avec une franchise désarmante, qui rappela soudain au travesti ce que Tomako lui avait raconté tantôt: "Mais oui, j'avais oublié.... Tu es le PARTENAIRE PASSIF MASO de Ryû-chan." Affirmation qui ne manqua pas de faire sursauter un Kami aussi fier ! "Monsieur Ryûsei et moi n'entretenons pas de relation de ce genre, corrigea-t-il en se retournant vers le travesti, contenant avec peine sa colère. Je souhaite seulement qu'il devienne mon maître." - "D'accord, mais dit de cette façon, cela ne signifie qu'une chose: QUE TU POSTULES POUR DEVENIR SON ESCLAVE SEXUEL. Alors ? Que se passe-t-il réellement entre vous ? demanda Lily, devenant soudain sérieux. De son côté, Ryûsei prétend que tu n'es rien d'autre pour lui que son colocataire. Mais qu'en est-il de toi ? Tu n'es pas amoureux de lui ?" - "....Je veux qu'il devienne mien, répondit Moriya avec une détermination farouche. Et c'est tout." - "MAIS, ESPÈCE DE CRÉTIN, s'écria en retour Lily incrédule, C'EST JUSTEMENT ÇA QUE L'ON APPELLE "L'AMOUR" !!"

Quand Moriya rentra finalement à l'appartement après s'être fait vertement tancer par le travesti pour son manque de bon sens quant aux affaires de coeur, ce fut pour découvrir un ivrogne affalé sur le plancher, entre la table du salon et le canapé sur lequel il venait de vomir copieusement. "Moriya.... De l'eau...." gémissait Ryûsei à fendre l'âme. Décidément, ce n'était pas un jour de chance pour le Kami ! "A l'instant où vous avez appris que je savais jouer du piano, se mit-il à pester tout en lavant les vêtements souillés de Ryûsei, vous m'avez envoyé de force jouer dans ce night club. Et à présent que je rentre épuisé à la maison, vous voudriez que je dorme sur CE CANAPÉ-LÀ !? " - "....Moi-même.... s'efforça de répondre le jeune homme d'une voix pâteuse, figure-toi je n'ai pas picolé parce que j'en avais envie.... Tout est la faute.... de l'oncle Yashiro.... Ouuuh...." La voix de Ryûsei s'achèva dans un gémissement tandis qu'à demi nu, il s'appuyait sur le couvercle des toilettes. Comprenant qu'il n'en tirerait rien de plus ce soir, Moriya entreprit de le mettre au lit en le soutenant jusqu'à sa chambre. Mais trop ivre pour mettre un pied devant l'autre, le jeune homme finit par trébucher, entraînant le Kami dans sa chute. Heureusement qu'ils étaient déjà parvenus jusqu'au lit où ils s'effondrèrent sans mal ! Etendu sur le corps de Ryûsei, Moriya s'empressait de se relever quand, mû par les vapeurs de l'ivresse, ce dernier tendit un bras et le ramena brusquement contre lui. "Pardon.... murmura le jeune homme les yeux clos. Si ça ne te dérange pas.... tu peux dormir ici.... avec moi...." Et sur ces mots, Ryûsei blottit la tête de son compagnon au creux de son épaule. Nullement habitué à être traité de manière si intime, de saisissement, le Kami en demeura quelques instants confondus. Immobile, il laissa son maître le serrer contre lui, et ce n'est que lorsqu'il vit Ryûsei bien endormi qu'il se libéra doucement de son étreinte. "Depuis que Maître Ryûsei m'a conté son histoire, songea Moriya en contemplant le visage du dormeur, il se montre de plus en plus confiant vis à vis de moi. Comme ce soir par exemple, en m'exposant sa silhouette sans défense, en recherchant auprès de moi chaleur et caresses." Penché sur le jeune homme, Moriya approcha lentement ses lèvres des siennes, avant de renoncer finalement à lui voler un baiser, prétextant l'odeur désagréable de l'alcool. "Pourtant, je n'éprouve pour lui aucun sentiment s'apparentant à de la tendresse. Par conséquent, ce que je ressens n'est pas ce que l'on appelle "amour"." Tandis que le Kami, après avoir consciencieusement couché son maître, s'installait dans un fauteuil pour y passer la nuit, la nature de ses sentiments pour Ryûsei continua de perturber son esprit engourdi par la fatigue. "Ça ne peut pas être de l'amour...." se répéta-t-il comme pour se convaincre lui-même, avant de sombrer à son tour dans le sommeil....

Le lendemain soir, à l'heure du dîner, Také vint confier aux deux compères son petit frère Yôji. Il venait de déccrocher un job d'électricien, très bien payé mais l'obligeant à travailler de nuit, et ne pouvait par conséquent s'occuper de l'enfant à son retour de l'école. "La demande est en plein boom en ce moment alors ça paye bien, expliqua Ryûsei une fois son ami parti, Moriya s'étonnant que Také ait choisi un job à l'horaire si tardif. Mais en fait, même s'il n'ose pas le dire, tout irait mieux si notre boîte lui versait un salaire un peu plus important." - "Mais non, je vous assure, intervint le garçonnet embarrassé. Mon grand-frère dit toujours que nous vous devons beaucoup." Pour toute réponse, Ryûsei serra Yôji dans ses bras, ignorant que le Kami l'observait du coin de l'oeil. Mais quand l'enfant s'émerveilla à voix haute de l'épaisse couverture de fourrure venue subitement garnir le canapé, Ryûsei comme Moriya furent bien en peine d'expliquer ce luxe soudain !

Un peu plus tard, après le repas, les deux compères entreprirent de raccompagner Yôji jusqu'à chez lui. "Dis, Yôji, tu es sûr que tu ne veux pas rester pour la nuit ? insista Ryûsei le visage grave, comme s'il avait un mauvais pressentiment. Demain c'est dimanche et je ne travaille pas. On n'a qu'à envoyer un mail à Také et tu rentreras demain matin. Je ne crois pas qu'il se mettra en colère, tu sais ?" - "Oui, répondit l'enfant, mais quand mon grand frère rentrera, s'il n'y a personne pour l'accueillir, il va sûrement se sentir bien seul. Je préfère l'attendre à la maison." Ryûsei n'insista pas davantage, comprenant la décision de l'enfant motivée par son affection pour son frère. Mais alors que Yôji et lui s'avançaient main dans la main, le garçonnet s'arrêta soudain et se retourna pour jeter à Moriya un regard interrogateur. "Pourquoi est-ce que vous marchez derrière ?" demanda-t-il. - "Mais oui, vient marcher avec nous !" intervint Ryûsei malicieusement, sans laisser le temps au Kami de répondre. "Allez, donne ta main !" L'enfant ayant joint sa voix à celle de son maître, Moriya pris au piège fut bien en peine de refuser ! Mais tandis que la main chaude de Yôji serrait la sienne, il eut le sentiment de comprendre enfin pourquoi Ryûsei paraissait si heureux lorsqu'il se trouvait en compagnie du garçonnet.... Quelques rues plus loin, la sonnerie du portable du jeune homme vint cependant interrompre la marche de la petite troupe. C'était un appel de Genma, qui souhaitait parler à Moriya. Tandis que Ryûsei prêtait son portable au Kami, Yôji lui assura qu'il n'était pas nécessaire de l'escorter plus avant: ils venaient d'arriver devant la supérette située juste devant l'immeuble où ils vivaient son frère et lui, et souhaitait en profiter pour acheter le pain du lendemain. Après avoir pris congé des deux compères, Yôji entra donc dans la supérette où il avait coutume de faire ses achats. Mais à peine avait-il commencé à parcourir les rayons qu'un autre client attira son attention, un homme qui portait un grand sac en bandoulière....

Quant à Moriya, Yashiro l'avait appelé par l'intermédiaire de Ryûsei afin de lui transmettre un message de Waki: "Je m'ennuie, viens donc me faire ton rapport de mi-parcours" , c'est en ces termes froids et laconiques que son créateur l'avait "invité" à lui rendre visite. Bien sûr, impossible de repousser une requête du Marionnettiste, et une fois chez ce dernier, Moriya n'avait pu lui cacher que sa tentative pour faire de Ryûsei son maître attitré n'avait guère progressée en quinze jours. "Qu'est-ce qui t'arrive, Moriya ?" avait demandé Waki d'un air moqueur, nonchalamment appuyé sur son coffre d'ébène comme de coutume, une coupe de saké à la main. "Il ne te reste plus que deux semaines, sais-tu ? Au train où vont les choses, dans quinze jours, tu ne seras plus qu'une poupée de papier. Vu ce qui s'est passé auparavant, on peut dire que tu es un Kami qui n'a vraiment pas de chance avec ses maîtres, Moriya." Avec son regard pénétrant et plein de malice, Waki avait l'air d'un démon, au point que même quelqu'un d'aussi peu impressionnable que Moriya se sentait oppressé par sa présence. D'autant que les propos du Marionnettiste lui rappelaient de bien pénibles souvenirs. Son maître précédent, ne le considérant que comme un objet dépourvu d'âme et de sentiments, l'avait abandonné dans une cave malpropre semblable à une cellule, ligoté par des liens magiques. Pour lui faire guérir ses blessures, l'homme n'utilisait que le Kotodama, ne touchant jamais directement son Kami. Car selon ce Maître Kotodama, il était inutile qu'un être constitué de papier possédât une personnalité propre. Pourtant, l'homme ayant fini par découvrir par un infime concours de circonstances qu'il lui serait peut-être profitable d'utiliser les compétences de Moriya, il lui avait finalement confié des tâches telles qu'on en donne à un être humain. Du travail de bureau essentiellement, mais aussi satisfaire les désirs de sa maîtresse. Attirée par la beauté du Kami, celle-ci n'avait pas tardé à exiger de lui qu'il vienne dans son lit, requête que malgré sa bonne volonté Moriya n'avait pu se résoudre à accepter, s'attirant inévitablement les foudres de la jeune femme. Ordres absurdes, sévices, brimades, insultes.... Voilà ce que lui avaient apporté ses années de service auprès des êtres humains. Jusqu'à ce qu'enfin, vieux et malade, l'homme qui se disait son maître se décide enfin à passer dans l'autre monde, non sans l'avoir une dernière fois accablé d'injures: "Si tu es vraiment un Kami, guéri donc le corps de ton maître ! ESPÈCE DE BON À RIEN...!!" De cette longue et pénible expérience, Moriya en était sorti amer et désabusé, son point de vue sur la relation Maître/Kami terni à jamais. "Les êtres humains sont-ils donc si éminents que ça !?" ruminait-il encore tandis que son entrevue avec Waki achevée, il s'en retournait à pieds à l'appartement. L'Humain est le maître, le Kami le valet. C'est la règle fondamentale de notre monde, contre laquelle on ne peut rien. "Mais ce n'est pas pour autant que je vais baisser les bras, se jura Moriya dans une rage froide. Je refuse de finir de cette façon. Je m'en vais leur prouver que j'ai autant de valeur qu'un être humain."

Mais comme si le Kami n'avait pas suffisamment de soucis comme ça, une surprise de taille l'attendait à la maison. Car à peine eut-il poussé la porte de l'appartement qu'il dût assister à une scène dont il se serait bien passé: profitant de l'absence de Moriya, Ryûsei avait organisé dans sa chambre une petite partie de jambes-en-l'air ! "Je te répète que je suis désolé !" s'excusa le jeune homme, une fois douché et sa partenaire renvoyée chez elle, tandis que le Kami en colère changeait les draps du lit. "Tu m'avais dit que tu rentrerais tard." - "Et c'est pour ça que vous avez ramené une fille ?" répliqua Moriya ulcéré. - "Reconnais que depuis que tu as débarqué dans ma vie, j'ai été forcé à l'abstinence, s'expliqua Ryûsei avec embarras. Alors quand cette fille m'a abordé dans la rue juste à point nommé, j'ai dit oui !" Si Moriya était déjà énervé par la légèreté du comportement de son maître, que dire de la fureur dans laquelle le plongea cet aveu ? Ainsi ce n'était même pas l'une de ses nombreuses petites amies que Ryûsei avait introduite dans l'appartement, mais une fille facile ramassée sur le trottoir, une catin qu'il pelotait de ces mêmes doigts qui un peu plus tôt tenaient la main pure d'un enfant ? "C'EST MINABLE !" Mû par une rage incontrolable, Moriya saisit le jeune homme par le bras et le jeta violemment sur le lit tout juste refait. "QU'EST-CE QUE TU FOUS...!" s'insurgea Ryûsei à son tour. Mais le comportement inhabituel du Kami eut tôt fait de calmer sa propre colère naissante. Non seulement Moriya venait de le rejoindre sur le lit, pesant sur lui de tout son poids, mais jamais encore il ne l'avait vu arborer un air si grave et déterminé. "Du moment qu'on vous donne du plaisir, peu importe qui sera votre partenaire !?" demanda sévèrement le Kami, son regard franc planté dans celui de Ryûsei. Dans ce cas, moi je vais vous donner un plaisir tel que plus jamais vous n'aurez envie de pêcher des filles dans la rue, Maître Ryûsei...."

(à suivre dans le volume 6)

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- Chapitre supplémentaire: Sekaï no Chûshin wa ("Le Centre du Monde, c'est..."), page 181: Dans la vaste résidence de style traditionnel héritée de son père, Yashiro Genma, installé dans un fauteuil, fumait pensivement une cigarette quand l'arrivée de Himi vint interrompre sa méditation. "Vous avez dessoûlé, Genma ?" demanda le Kami en souriant, posant un plateau de thé sur la table du salon. - "J'étais loin d'être aussi bourré que Ryûsei," répondit le businessman évasivement. - "N'était-ce pas un peu cruel de votre part de le forcer à boire autant ?" A ce reproche, Genma sursauta, pas très fier de lui-même. Quelques heures plus tôt, en effet, il avait versé un grand verre de vodka pure à Ryûsei, nullement habitué à avaler des alcools aussi forts. Néanmoins il avait une excuse à son geste impulsif et puéril: le jeune homme avait osé contempler son Kami avec envie, provoquant chez lui une soudaine flambée de jalousie. "....Aujourd'hui, on peut dire que tu as été verni...." proféra Genma du bout des lèvres, après un discret coup d'oeil à son compagnon. - "Qu'est-ce que vous entendez par là ?" s'enquit ce dernier. - "Ryûsei n'a-t-il pas dit qu'il te trouvait à son goût physiquement, que tu étais son genre ?" - "Hein ? Vraiment ? répondit Himi embarrassé. Je n'y ai pas du tout prêté attention. ....Ce qui m'a fait davantage plaisir, expliqua-t-il, baissant modestement les yeux, c'est qu'il ait dit que quitte à recevoir un Kami, il aurait préféré qu'on lui en donne un comme moi. Car à ce moment, j'ai pensé.... que j'étais peut-être devenu un sujet de fierté pour vous, ne serait-ce qu'un petit peu."

Avec sa timidité et son manque de confiance en lui, Himi n'imaginait visiblement pas le quart du dizième de l'ampleur des sentiments que son maître éprouvait pour lui, au point de toujours douter à ce sujet. Emu par sa modestie, Genma reposa sa tasse de thé et lui tendit la main, l'invitant à venir s'assoir sur ses genoux. "Mon Kami. Mon Himi à moi tout seul," se répéta mentalement le businessman, enlaçant l'être de papier. Pressant le front contre la poitrine de Himi, Genma profita qu'il ne pouvait voir l'expression de son visage pour lui faire un aveu brûlant: "Si jamais tu appartenais à un autre Maître Kotodama que moi, sois certain que je ferais tout pour t'avoir. Même si pour cela je devais tuer mon rival, je t'enleverais à lui et je te ferais mien. Tu n'appartiens qu'à moi seul, conlut Genma d'un ton sans réplique, avant de mordre le têton de son amant à travers le tissu de sa chemise comme pour mieux appuyer ses paroles. Pour toute réponse, Himi prit tendrement le visage de son maître entre ses mains pour l'obliger à lever la tête vers lui. "Genma...." murmura-t-il, avant de s'emparer lui-même de ses lèvres, invite à un échange plus tendre....

A quatre pattes sur le sol, à demi-nu, le Kami ne tarda pas à goûter l'intensité de la passion de Genma, plus habile comme toujours à la prouver par des actes que par des paroles. "Peu m'importe que ce soit de l'égoïsme, que ce soit une erreur, pensait le businessman avec fièvre. Du moment que je puisse te serrer dans mes bras, que je puisse te posséder, pendant des années et des années, je resterais complètement fou de toi." La première vague de plaisir atteinte, Genma retourna dans ses bras le corps sans force de son amant afin qu'ils puissent échanger un baiser. "Sans aucun rapport avec la raison et la logique, mon univers va continuer à tourner autour de Himi. C'est lui, le centre de mon monde...."

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Fin du volume 5

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© Yuki Shimizu

Ze 6

("Droiture" vol.6)

 

Auteur: Yuki Shimizu

Références: Dear + Comics

Nombre de Volumes: 8 en cours

 

Intrigue: "Je vais vous donner un plaisir tel que plus jamais vous n'aurez envie de pêcher des filles dans la rue." A peine eut-il prononcé ces mots que Moriya se jeta maladroitement sur le corps de Ryûsei. Ce dernier tenta bien de protester, mais rivant sa bouche à la sienne, le Kami s'empressa de le faire taire. Hélas, pour n'avoir jamais été sollicité sur le plan sexuel par son ancien maître, il n'était pas vraiment un expert dans l'art d'étreindre un être humain. Tout à la tâche qu'il s'était fixé de donner du plaisir à son partenaire, Moriya ne se rendait pas compte qu'au contraire, il lui infligeait de la douleur. Jusqu'à ce que n'y tenant plus, Ryûsei se mit à crier: "Moriya ! Mes boules...! Tu es en train de me les broyer ! Enlève ta jambe, imbécile !" A ces cris, le Kami le lâcha enfin, au grand soulagement du jeune homme. Mais nullement fâché, Ryûsei ne tarda pas à arborer un sourire malicieux: "...C'est quoi cette façon de s'y prendre pour donner du plaisir ? railla-t-il. Si c'est vraiment ce que tu veux faire, commence donc par me tailler une pipe." A cette requête, Moriya blêmit. Le jeune homme ignorait ce qu'il lui demandait là.... Où plutôt l'inverse, il ne le savait que trop ? Mais bien que conscient du coup volontairement porté à sa fierté, résolu à satisfaire son maître quoi qu'il lui en coûta, le Kami se décida finalement à obéir, se doutant bien que Ryûsei faisait exprès de le défier ainsi. "Les êtres humains sont vraiment stupides, proféra Moriya mécontent, tout en faisant glisser de ses hanches le caleçon de son partenaire. Exposer ainsi l'un de leurs points faibles juste pour la promesse d'obtenir du plaisir, au risque de se le faire trancher d'un coup de dents." Bien sûr, il faisait allusion à ce qui avait déjà faillit arriver à Ryûsei avec un autre amant, peu après leur rencontre. "Même une bête sauvage ne ferait jamais cela." - "Eh oui, c'est ça, un être humain, pas vrai ?" Provoquant, Ryûsei écarta les jambes, et ce fut avec une satisfaction triomphante qu'il contempla Moriya s'emparer de son sexe en dépit de toute sa réticence. "Un piège tendu par une bête lascive, pestait le Kami intérieurement. Il expose son bas-ventre en faisant semblant d'être prêt à être dévoré, attendant avec impatience l'instant crucial où son adversaire s'apprètera à mordre dans l'appât."

Tandis que Moriya s'affairait entre ses jambes, Ryûsei peinait à contenir sa joie, ravi d'avoir réussi à retourner la situation à son avantage et de plus soumis son assaillant. Jusqu'à ce que soudain, son téléphone portable se mit à sonner. "Surtout n'arrête pas, Moriya," ordonna le jeune homme en s'emparant de l'appareil. - "...Vous allez vraiment pouvoir parler ?" demanda le Kami, railleur. - "Ça, ça dépendra de l'habileté de ta technique...." Néanmoins à peine eut-il prit la communication que Ryûsei eut tôt fait d'oublier toute envie de s'envoyer en l'air. L'appel provenait de son ami Také, qui lui expliqua qu'en rentrant de son travail nocturne, il n'avait pas trouvé son petit frère à la maison. Quand Ryûsei assura qu'il avait pourtant raccompagné le garçonnet, sinon jusqu'à la porte de son appartement, du moins jusque devant la superette toute proche, cela ne fit qu'accroître la panique de Také: impossible que Yôji soit parti quelque part tout seul en pleine nuit, et le pire, c'est qu'il ne trouvait même nulle trace de son retour à la maison. Pour le jeune homme, une seule conclusion s'imposait donc: son petit frère avait été kidnappé ! "Také, calme-toi ! l'enjoignit Ryûsei, bien que guère plus rassuré. Tu as été voir à la superette !? Tu as cherché autour de la maison !?"

Fou d'inquiétude, Ryûsei quitta précipitamment son domicile pour aller aider son ami à rechercher l'enfant. Eperdu, tout en avalant au pas de course les kilomètres le séparant de l'appartement de Také, il se remémorait les dernières paroles échangées avec Yôji, qui préférait rentrer pour pouvoir accueillir son grand frère à son retour du travail, se rappelait encore sa petite main qu'il avait tenu dans la sienne tout le long du chemin, le sourire du garçonnet quand il l'avait remercié de l'avoir raccompagné, son adieu de la main.... Comme pour confirmer le mauvais pressentiment qui asssaillait Ryûsei, une ambulance le dépassa soudain en hurlant....

Un peu plus tard, averti par Také, le jeune homme rejoignit son ami à l'hôpital. Suivant le conseil de Ryûsei, ce dernier avait cherché autour de son appartement, et c'est ainsi qu'il avait fini par retrouver Yôji derrière le garage à vélos, baignant dans son sang.... Visiblement passé à tabac par un inconnu.... Laissant Také dans la salle d'attente de l'hôpital dans un état de prostration bien compréhensible, Ryûsei se dirigea vers la chambre de Yôji, bientôt rejoint par Moriya. Tous deux éprouvèrent un choc en découvrant dans quel état se trouvait l'enfant, placé sous assistance respiratoire et plongé dans un profond coma. Qui avait bien pu faire une chose pareille, et surtout pourquoi ? Horrifié, tout ce que Ryûsei pouvait faire était serrer les poings d'impuissance et de rage, et veiller Yôji en compagnie de Také et Moriya....

Trois jours s'écoulèrent. Venu aux nouvelles chez le fils de sa défunte amie, Lily ne pouvait que clamer son impatience et son irritation: malgré le temps passé à chercher des indices, l'enquête de police piétinait. Aucune trace du criminel, pas même l'ombre d'un simple témoin ! La seule personne capable d'expliquer cette agression n'était autre que Yôji lui-même, et le petit garçon restait désespérément plongé dans le coma. Pour pouvoir demeurer auprès de lui, Také avait arrêté de travailler, et Moriya s'était mis en devoir de le remplacer comme assistant de Ryûsei. Face au drame qui se jouait autour de lui, le Kami n'avait pas tardé à oublier ses préoccupations personnelles, et comme si l'angoisse quant au sort de l'enfant ne suffisait pas, une autre inquiétude était venue se greffer à la somme de ses soucis: si en apparence Ryûsei se comportait comme d'habitude, souriant et plaisantant avec ses amis, la nuit en revanche, l'insomnie le prenait encore plus souvent qu'auparavant.

Seul sur la terrasse de l'immeuble où ses pas le menaient invariablement, Ryûsei se laissait aller à la douleur, et surtout à la violente colère qu'il éprouvait contre lui-même. "....Qu'est-ce que j'ai fait.... se reprocha-t-il pour la énième fois, grinçant des dents. Pourquoi.... Pourquoi....! Je n'aurais dû repartir qu'après l'avoir vu rentrer en sécurité dans son appartement ! J'aurais dû rester auprès de lui jusqu'au retour de Také ! Je n'aurais jamais dû le laisser seul ! Un enfant si jeune.... Alors que Také me l'avait confié ! Mais qu'est-ce que je foutais, à ce moment-là !?" Ryûsei se souvenait parfaitement de ce qu'il faisait, et c'est justement ce qui exacerbait sa culpabilité et son dégoût de lui-même: pendant que Yôji subissait les coups de son agresseur, il était en train de s'envoyer en l'air avec une inconnue, puis de s'amuser à soumettre Moriya. "Yôji.... Pardonne-moi...." gémit-il, se laissant lentement glisser sur le sol froid. Le jeune homme ignorait que, comme lors de cette nuit où il lui avait avoué avoir accidentellement tué sa mère, le Kami s'était levé à sa suite et observait de loin son accès de désespoir. "Le jour du drame, songea Moriya tristement, nous avons commis la même erreur. Pourtant, vous croyez que vous seul êtes fautif. Vous assumez seul le poids de notre erreur, sans même faire mine de vous tourner vers moi. Prostré, la tête basse, vous essayez seul de supporter la souffrance. Sans jamais me regarder.... Maître Ryûsei, que suis-je donc pour vous...?"

Puisque Moriya ne semblait pas en mesure pour l'instant d'aider le jeune homme sur le plan émotionnel, il décida tout au moins de faire quelque chose pour sa condition physique. Lily s'étant plainte la veille que son protégé mangeait trop de viande et pas du tout de légumes, le Kami prit les choses en main, et c'est ainsi qu'au petit déjeuner le lendemain matin, Ryûsei eut la surprise de trouver sur la table un assortiment de compléments alimentaires et de boissons vitaminées. "Comme Mr.Lily l'a également souligné, votre alimentation n'est pas assez équilibrée," expliqua sentencieusement Moriya face à la mine peu emballée de son compagnon. - "C'était pas une raison.... protesta le jeune homme, sidéré par le nombre et la variété des flacons de vitamines. Je n'ai pas spécialement envie de vivre vieux. Si je peux mourir en bouffant ce que j'aime, je serais content. Allez, Moriya, allons travailler." Mais alors que Ryûsei saisissait déjà la poignée de la porte, comme inspiré par une idée soudaine, il s'arrêta. Quelques secondes d'un lourd silence s'écoulèrent, comme si le jeune homme hésitait à prononcer à voix haute la question cruciale qui lui trottait dans la tête. Mais finalement, il se lança: "Moriya, est-ce qu'il est possible à un Kami.... de guérir les blessures de quelqu'un d'autre que son maître ?" Sidéré, le Kami en perdit la voix et resta là à fixer le dos de Ryûsei, l'incrédulité se peignant sur son visage. Si bien que mû par son silence, Ryûsei se retourna, le dévisageant d'un air grave. "Pourquoi est-ce en ces circonstances seulement que vous vous décidez enfin à me regarder droit dans les yeux ?" demanda mentalement Moriya, blessé jusqu'au plus profond de lui-même; mais tout ce qu'il prononça à voix haute, ce fut: "....Vous êtes un homme cruel, Ryûsei....."

De son côté, pour avoir passé plusieurs jours au chevet de son petit frère sans pratiquement manger ni dormir, sans compter l'angoisse qui le rongeait, Také dépérissait à vue d'oeil. Une infirmière compatissante, craignant qu'il ne faille l'hospitaliser à son tour, parvint à le convaincre de rentrer chez lui se reposer, promettant de l'appeler si survenait un changement. La mort dans l'âme, le jeune homme quitta donc l'hôpital et se dirigea vers son logis d'un pas traînant. Alors qu'il passait devant la superette où Yôji avait coutume de faire ses achats, il surprit une conversation entre deux lycéens: "Tu sais que c'est tout près d'ici qu'un gamin d'école primaire s'est fait attaquer l'autre jour ? demanda l'un à son camarade. J'ai entendu dire que le coupable était Moriyama de la classe D. Tu crois que c'est vrai ?" - "Sérieux !?" s'étonna l'autre garçon. - "Bah, au début il paraît que ce sont les filles qui ont répandu le bruit pour déconner, mais il a réagit en assurant que c'était vraiment lui le coupable." - "Mouais. Ça, tout le monde peut le dire rien que pour se vanter." - "Sauf que là il s'agit de Moriyama, pas vrai ? Ce mec n'a jamais été très clair. Il est même carrément glauque ! A donner la nausée !" - "Si c'est vraiment lui le coupable, ça craint !" Alors qu'ils avançaient tout en devisant, les deux lycéens ne remarquèrent pas que le malabar chauve qu'ils venaient de croiser s'était arrêté net, une expression terrifiante sur le visage....

"Moriya, je ne peux pas devenir ton maître. Et t'utiliser comme Kami alors qu'il m'est impossible de devenir Maître Kotodama ne serait pas très réglo, pas vrai ?" N'était-ce pas ce que Ryûsei avait expliqué à Moriya il n'y a pas si longtemps ? Cette résolution avait visiblement fondu comme neige au soleil face au danger couru par un être cher. Mais qu'importe, talonné par un sentiment d'injustice autant que par une sourde jalousie, le Kami décida de profiter de la situation en poussant son avantage. "Cet enfant compte donc tellement pour vous !? Au point que vous osiez me demander à moi de guérir les blessures de quelqu'un d'autre...!?" - "Tu ne peux pas faire ça ?" Regardant à son tour le jeune homme droit dans les yeux, Moriya prit son temps pour lui répondre, cherchant soigneusement les meilleurs mots susceptibles de l'amener à son but. "....Si vous me l'ordonniez en tant que maître légitime, je vous répondrais "Vos désirs sont des ordres". Car nous, les Kamis, ne pouvons nous dérober aux injonctions de notre maître. Nous le guérissons en recevant ses blessures. Nous assumons tout avec lui, que ce soit ses crimes, sa douleur, son sentiment de culpabilité, du moment qu'ils lui appartiennent. Et sachant cela vous me demandez de guérir une blessure ? Ce serait m'utiliser en tant que Kami. Êtes-vous pleinement concient du sens de votre requête, Ryûsei ?" Qu'allait répondre le jeune homme, Moriya ne le saura jamais, car au moment où ce dernier ouvrait la bouche, son téléphone portable se mit soudain à sonner. A la déconfiture du Kami, Ryûsei interrompit leur discussion pour répondre. Cependant Moriya n'eut pas l'occasion de se lamenter longtemps de ce mauvais hasard venu compromettre son plan juste au moment où il croyait toucher enfin au but, car à peine eut-il échangé quelques mots avec son interlocuteur que Ryûsei se rua hors de l'appartement....

Pendant que les deux colocataires discutaient, Také avait en effet abordé les deux lycéens qui devisaient sur l'agression de son petit frère, et c'est ainsi qu'il avait appris où il pourrait trouver le dénommé Moriyama. Une fois en présence de ce dernier, il avait commencé à lui rendre la monnaie de sa pièce, mais la police était intervenue, emmenant tout le monde au commissariat. Mais si en face de Také, Moriyama avait avoué un léger sourire aux lèvres qu'il était bien l'agresseur, face aux inspecteurs qui l'interrogeaient, il va de soi qu'il tint un tout autre credo: "Non, ce n'est pas moi, proclamait le lycéen à l'allure d'élève modèle, en piteux état après s'être frotté à Také. Pour quelle raison aurais-je fait une chose pareille ? C'est lamentable de porter ainsi la main sur un enfant. Tout ce que j'ai dit, c'est: "Ça vous en boucherai un coin si je vous disais que c'était moi ?" Parce que cela m'avait mis en colère d'être subitement traité de criminel. La rumeur qui court à mon sujet n'est que simple méchanceté, Monsieur l'inspecteur. Tout le monde est jaloux parce que j'ai des bonnes notes."

Entre un lycéen d'apparence bien sous tous rapports et un ancien délinquant, la police n'avait pas été longue à trancher, et c'est finalement Také qui s'était retrouvé incarcéré pour coups et blessures sur la personne de Moriyama. Tel était le contenu de l'appel que Ryûsei avait reçu de Genma. Accouru en hâte dans les bureaux de son parent en compagnie de Moriya, le jeune homme ne pouvait que s'indigner contre une telle injustice. "POURQUOI TAKÉ A ÉTÉ ARRÊTÉ !? hurla-t-il, frappant violemment le bureau de Genma. IL A À PEINE ÉGRATIGNÉ CE TYPE ! ET PUIS QUI VOUS DIT QUE CE N'EST PAS VRAIMENT LUI LE COUPABLE !?" - "Ce n'est pas à moi qu'il faut dire ça, répondit Yashiro avec don flegme habituel. D'ailleurs pour être franc, il paraît que les flics eux-mêmes soupçonnent la culpabilité du gamin. - "Mais alors, pourquoi...!?" Ryûsei comprenait de moins en moins une situation qui frisait l'incohérence, cependant Himi s'empressa d'éclairer sa lanterne: "Le père du jeune Moriyama est un député, en plus l'un des plus influents. Il ne doit pas être très difficile pour lui d'exercer des pressions d'un haut afin que la police étouffe l'affaire." - "Réfléchis un peu, surenchérit Genma. D'ordinaire un crime impliquant un enfant est une véritable aubaine pour les médias. Alors comment se fait-il qu'on n'ait pas du tout parlé de cette affaire dans les infos, à ton avis ?" En effet, en y repensant, le jeune homme devait admettre que ce silence des médias s'avérait plutôt étrange. "Ryûsei, poursuivit Yashiro, pour "ceux d'en haut" également il serait probablement ennuyeux que l'affaire éclate au grand jour. Takewaki va sans doute être libéré sans tarder, alors prend ton mal en patience et tiens-toi tranquille." Mais les conseils de son parent, loin d'appaiser le jeune homme, ne firent qu'exacerber son indignation. Cette passivité résignée et cette soumission à la loi des puissants allaient à l'encontre des valeurs que sa mère lui avait inculqué, bafouaient son sens aigu de la justice ! "Pourquoi.... Est-ce que ce n'est pas le monde à l'envers !? proféra-t-il, incrédule. Connaître l'identité du criminel et ne pas l'arrêter.... Dans ce cas.... qu'en est-il des sentiments de Také ?.... De ceux de Yôji !? Vous voudriez qu'ils rentrent bien sagement chez eux sans faire d'esclandre, après tout ce qu'ils ont enduré !? N'est-ce pas normal d'être châtié quand on a commis un crime !? Peut-on permettre que des atrocités pareilles restent impunies !? NE ME FAITES PAS RIRE...!" Face à cette explosion de rage bien légitime, Genma, Himi ni Moriya ne surent que répondre. Ryûsei avait raison, mais que pouvaient-ils faire ?

Si l'état critique dans lequel se trouvait Yôji minait déjà sérieusement le moral de Ryûsei, que dire de la déprime dans laquelle le plongèrent les révélations de Genma ? Egaré face à la cruauté du monde, il n'avait plus goût à rien, pas même à la nourriture, à la grande inquiétude de Moriya. Ce dernier avait pourtant acheté la viande dont raffolait le jeune homme, mais en dépit de ses exortations, Ryûsei s'obstinait à ne pas manger, à peine conscient de la présence du Kami à ses côtés. "Et voilà. Maître Ryûsei sombre encore une fois dans son univers sombre et morbide, seul, complètement indifférent à ma personne," songea tristement Moriya, habitué à présent à ce regard vide et cette attitude apathique. Il ne pouvait pourtant laisser Ryûsei s'isoler complètement du monde extérieur, il fallait au moins qu'il mange. Alors, saisissant les baguettes, il s'empara d'un morceau de viande et l'approcha de la bouche du jeune homme. "Mangez, Maître Ryûsei, ordonna-t-il fermement. Sinon cela fera 750 Yens de perdus." Réagissant à sa voix (ou au prix du steack ?), Ryûsei se décida enfin à ouvrir la bouche, mordant dans le morceau de viande qu'il mâcha et avala consciencieusement. Stupéfait d'être parvenu à lui tirer une réaction et encouragé par son succès, Moriya lui tendit une autre bouchée. Mais le fait de voir ainsi le jeune homme obéir à ses ordres et tendre vers lui une bouche avide ne tarda pas à provoquer chez le Kami une émotion à laquelle il ne s'attendait guère, si bien qu'il préféra renoncer. "Pour le reste, veuillez continuer tout seul," lança-t-il à Ryûsei, lui tendant la barquette de nourriture. - "Qu'est-ce qui te prend, Moriya ? Je te trouve bien froid tout à coup, répondit le jeune homme, quittant soudain son état léthargique. Au point où on en est, tu pourrais me faire manger jusqu'au bout." - "Ce sont les enfants qui veulent qu'on les fasse manger, vous n'êtes plus un bébé, rétorqua Moriya avec mauvaise humeur. A moins que vous preniez plaisir à ce genre de jeu ?" - "L'amour n'existe pas, Moriya," répliqua Ryûsei dans un soupir, sentant un reproche quant à ses moeurs douteuses dans les paroles du Kami. Mais comme si cette affirmation cynique avait touché un point sensible, sur le point de s'éloigner, Moriya s'arrêta net. "....L'amour ? répéta-t-il d'une voix rêveuse, sans se retourner vers le jeune homme. Je suis sincèrement désolé, Maître Ryûsei, mais l'amour existe. C'est simplement vous qui ne le voyez pas." Et sur ces mots, Moriya quitta la pièce en refermant brutalement la porte, faisant sursauter son compagnon au moment-même où celui-ci recommençait à sombrer dans l'apathie. "....Moriya ?" appela Ryûsei incrédule, réveillé par cette réaction inattendue....

Au même moment, dans la vaste demeure des Moriyama, le fils du député affrontait les foudres de son père. "ESPÈCE DE CRÉTIN FINI...!! hurlait le politicien en frappant le lycéen déjà bien amoché par Také. Tu n'es donc pas capable de te tenir tranquille !? As-tu une idée de tous les efforts qu'il m'a fallu déployer pour dissimuler ce que tu as fait à cet enfant !?" - "Yoshinari.... Excuse-toi auprès de ton père...." enjoignit la mère de Moriyama, qui avait visiblement goûté elle aussi à l'accès de violence du député. - "La famille Moriyama n'a jamais engendré de criminel, lança sentencieusement le fils aîné, qui assistait également à la scène. Voilà l'inconvénient d'avoir reconnu le fils d'une maîtresse." - "J'ai décidé que tu irais étudier quelque temps à l'étranger, reprit le député, s'adressant au lycéen. Jusqu'à ce que ta destination soit fixée, je ne veux plus que tu mettes un pied hors de cette maison ! COMPRIS ?!!" Pour sa décharge, on ne pouvait pas dire que Yoshinari Moriyama ait grandi dans un foyer chaleureux. Etait-il déjà pervers de naissance ou était-ce sa situation précaire de fils illégitime d'un homme despotique et violent qui avait peu à peu déformé sa personnalité ? Nous ne le saurons jamais. Tandis qu'il demeurait affalé sur le sol de sa chambre, abreuvé de reproches par son père et son demi-frère, Moriyama ne disait mot, réfléchissant à sa situation. "Comment en suis-je arrivé là ? se demandait-il, tête basse et saignant pitoyablement du nez. Pourquoi ? Depuis quand ? Quelle en a été la cause ?" Pas tout à fait normal comme le disaient ses camarades de classe, l'adolescent semblait peiner à reconsituer les événements. Jusqu'à ce qu'enfin, il se remémore sa rencontre fortuite avec Yôji, qui l'avait surpris alors qu'il s'adonnait au vol à l'étalage. "Aah, c'était donc ça ? Tout est la faute de cet enfant, conclut Moriyama dans son esprit perturbé. ....Si seulement il avait pu mourir."

Exacerbant le désespoir des uns et des autres, la nuit finit par tomber sur la ville. Pour une fois, la terrasse sur le toit de l'immeuble où vivaient les deux compères n'abrita pas le vague à l'âme de Ryûsei mais celui de Moriya, venu s'y réfugier en hâte afin de dissimuler le trouble qui s'était emparé de lui. "Pourquoi a-t-il fallu que j'en vienne à éprouver un tel sentiment, s'interrogeait le Kami avec amertume, se remémorant sa déclaration d'amour à peine voilée à Ryûsei. Alors que jamais je n'ai désiré éprouver cela, surtout pas pour quelqu'un comme lui. Cet aveu m'a échappé. Alors qu'il ne m'aimera probablement jamais en retour. Mais bon, tant pis." Ses pas ramenèrent Moriya à l'endroit où il avait laissé Ryûsei, qui n'avait pas bougé d'un pouce de son canapé. "Je ne veux plus vous voir recroquevillé sur vous-même." Pour rendre son énergie et sa joie de vivre au jeune homme, le Kami savait qu'il ne lui restait qu'une seule chose à faire, ainsi, après l'avoir observé tristement, il fit part à Ryûsei de sa décision: "Allons à l'hôpital, Maître Ryûsei. comme vous le désirez, je vais guérir les blessures de Yôji." A cette déclaration à laquelle il ne s'attendait guère, le jeune homme releva prestement la tête: "...Tu es sûr, Moriya ?" demanda-t-il, n'osant y croire. - "L'hôpital est peu fréquenté durant la nuit, c'est le moment ou jamais," répondit évasivement le Kami, ajoutant en lui-même: "Du moment que la guérison de ce petit être entraîne votre propre salut...."

C'est ainsi que moins d'une heure plus tard, Ryûsei et Moriya se retrouvèrent au chevet de Yôji. S'il n'était plus sous assistance respiratoire, le choc qu'il avait reçu à la tête était tel que le garçonnet demeurait plongé dans un profond coma. "Yôji, prononça doucement Ryûsei, comme si l'enfant pouvait l'entendre. Moriya va guérir tes blessures. Také aussi attend ton réveil avec impatience, alors ouvre vite les yeux." Mais au moment où humain et Kami allait mettre leur projet à exécution, du bruit se fit soudain entendre à l'extérieur de la chambre, attirant leur attention. "Une infirmière ?" supposa Ryûsei tandis que la porte s'ouvrait lentement. Cependant quand celle-ci livra passage non pas à une dame en blanc mais à un adolescent à lunettes, les deux compères ne dissimulèrent pas leur étonnement. "Il n'a pas l'air d'être un médecin, remarqua Ryûsei. Qui êtes-vous donc ?" A cette question, le garçon qui jusqu'alors avançait comme un somnambule prit enfin conscience qu'il n'était pas seul dans la pièce. De saisissement, il poussa un cri muet et laissa tomber l'objet qu'il tenait à la main. Un cutter....

L'adolescent était bien sûr Yoshinori Moriyama, parvenu à échapper à la surveillance de ses parents pour se rendre à l'hôpital où gisait sa victime. Devinant sans peine le méfait qu'il s'apprétait à commettre, Ryûsei et Moriya l'entraînèrent de force dans un coin discret derrière les jardins de l'établissement. "Qu'est-ce que tu étais venu faire dans cette chambre !? hurla Ryûsei en jetant violemment le lycéen à terre, serrant le cutter dans son poing. Qu'avais-tu l'intention de faire à Yôji en apportant cette lame !? SALAUD !" Mais nullement effrayé d'avoir été pris la main dans le sac, Moriyama ne tarda pas à lever sur les deux inconnus un regard arrogant: "Et vous, qui vous-êtes ? demanda-t-il. Vous n'êtes pas de la police ? ....Ah, j'y suis, s'exclama-t-il dans un sourire moqueur. Vous êtes sans doute des amis de ce chauve qui m'a frappé ?" Mais à ces propos, Ryûsei comprit enfin à qui il avait affaire: "....Toi, tu ne serais pas le môme appelé Moriyama !?" - "Et alors ? rétorqua le lycéen, dans une attitude de plus en plus insolente. Vous allez me frapper à coups de poings, vous aussi ? Allez-y ? Et tant pis si vous vous faites arrêter à votre tour !" - "Qui parle de coups de poings ?" répliqua Ryûsei, dont la colère avait fait place peu à peu à une rage froide. Et sur cette tirade, il assena à Moriyama un violent coup de pied dans l'estomac. "Pour un moins que rien comme toi, les pieds suffisent, connard."

Plié en deux par la douleur, secoué par des quintes de toux, il fallut un long moment à l'adolescent pour retrouver son souffle. Ce fut cet instant que choisit Moriya pour intervenir à son tour et poser la question qui le tenaillait: "Pourquoi avez-vous tabassé cet enfant ?" - "Pourquoi ....? répéta Moriyama, comme si c'était l'évidence-même. Ce gosse.... Après avoir vu ce que j'avais fait, il a osé me faire la morale...! "Il ne faut pas mettre les produits dans son sac avant de les avoir payés," a-t-il dit. Et alors, qu'est-ce que ça pouvait faire !? Tout le monde pratique le vol à l'étalage !! poursuivit le lycéen avec une fièvre croissante, un sourire mauvais aux lèvres. Ce gosse m'avait tellement foutu en rogne que je l'ai suivi, puis je l'ai frappé par derrière et il est tombé à terre. Quand je lui ai donné un coup de pied au visage, son nez s'est mis à pisser du sang qui a giclé sur moi. Ça m'a rendu fou de rage alors je l'ai piétiné. Il s'est mis à vomir, c'était dégoûtant. On peut dire que je me suis bien marré ! ....Mais au bout d'un moment, il a arrêté de bouger. J'ai eu un peu la trouille en pensant qu'il était peut-être mort, mais finalement, il a survécu. Apparemment ses blessures n'étaient pas si grave que ça.... J'avoue que je suis un peu déçu. ....Oui, je suis déçu.... soupira Moriyama tête basse, passant sans lien logique autre que la violence à un tout autre contexte. Pourquoi me frappe-t-il.... Je fais pourtant de mon mieux, même à l'école." Moriyama n'éprouvait visiblement aucun remord pour toutes les souffrances qu'il avait infligées, seuls importaient à ses yeux les sévices que lui-même avait reçu de son propre père, qu'il n'avait pas hésité à reproduire sur plus faible que lui sous un prétexte fallacieux. De haine, Ryûsei serra si fort le poing que ses ongles entâmèrent sa chair et du sang commença à goutter sur le sol, ce qui n'échappa pas à Moriya. Néanmoins, devenu indifférent à ce qui se déroulait autour de lui, le lycéen poursuivait ses jérémiades, apparemment trop content de pouvoir enfin vider son sac: "Même s'il a étouffé l'affaire, ce n'était que pour sa sécurité personnelle. Papa a toujours été froid envers moi.... Alors qu'au début, je ne faisais que mon vol à l'étalage habituel.... Tout ça à cause de ce mioche...."

En s'appitoyant à ce point sur lui-même, osant faire de Yôji le vrai méchant de l'histoire, Moriyama était allé trop loin. Le Kami devina le drame, mais trop tard, il se déclencha avant qu'il ne puisse intervenir. "TAIS-TOI !" hurla Ryûsei, de toute la force de son âme. Un cri capable de détruire le monde et tout son contenu. Et ce fut la première fois que Moriya, abasourdi par une telle puissance, entendit Ryûsei invoquer le Kotodama, jetant de rage et de haine tous les préceptes inculqués par sa mère aux orties. "NE DIS RIEN, N'OUVRE PAS LA BOUCHE, CESSE DE RESPIRER ! MEURS....! CRÈVE !!!" Et l'effet ne se fit pas attendre: un jet de sang fusa du nez et de la bouche du lycéen qui s'écroula, la gorge tranchée. Mais à peine eut-il accomplit sa vengeance que Ryûsei dût en subir le contrecoup. Touché aux mêmes organes que sa victime bien que de manière moins fatale, il s'effondra à son tour dans les bras de Moriya. "MAÎTRE RYÛSEI...!" Au sang qui s'écoulait des blessures de son compagnon, le Kami devina qu'il lui fallait faire vite s'il voulait avoir une chance de le sauver, mais tandis qu'il pressait ses lèvres contre celles de Ryûsei afin que leurs langues se touchent, il découvrit avec horreur que le jeune homme refusait de desserrer les dents. "Ouvrez la bouche, ordonna Moriya pris de panique. Vous voulez donc mourir !?" Mais alors qu'il tentait de force de lui desserrer la mâchoire, une main tremblante s'éleva soudain pour écarter la sienne. "Ça ira.... comme ça.... prononça péniblement Ryûsei. Inutile.... de guérir.... mes blessures.... Je subis.... mon châtiment.... alors.... pas la peine.... de me guérir.... Je l'ai tué.... Moi.... Koto.... dama.... J'ai dit.... "Crève".... Alors.... que je.... m'étais.... juré.... de ne plus.... en faire usage.... Ça m'est.... insupportable.... Je suis un.... assassin.... Ma mère.... doit être.... furieuse contre moi.... J'en suis.... sûr.... Elle ne.... me le.... pardonnera pas...."

Tandis que des larmes venaient rouler sur ses joues, Ryûsei se remémora le visage de sa mère tel qu'il l'avait vu pour la dernière fois, cette expression sévère et furieuse qu'il n'était jamais parvenu à oublier, entendit à nouveau ces paroles malheureuses qui avaient scellé le destin de Shôko. "En ce monde, il est des mots qu'il ne faut jamais prononcer," songea tristement le jeune homme, avant de poursuivre à voix haute: "Pardon.... Maman.... C'est ton fils indigne.... qui te demande.... de lui pardonner.... Pardon...." Sentant avec horreur Ryûsei lui échapper, Moriya lui saisit vivement la main et la serra très fort dans la sienne. "Vous n'avez rien fait de mal ! assura-t-il avec force. Le bon droit était de votre côté ! Si vous dites que ceci est un châtiment, Moriyama n'a fait que recevoir la juste récompense de ses actes. Vous vous êtes seulement substitué à la loi pour le juger ! Et ses actes sont tels qu'il a amplement mérité son châtiment !" - "Mais ça ne.... change rien au fait.... répliqua faiblement Ryûsei, qu'il est interdit.... de tuer...." - "Moi je vous pardonne ! s'exclama Moriya avec force, quittant sa réserve coutumière pour donner libre cours à ses sentiments. Peu importe le crime que vous commettiez dans le futur, je vous pardonnerais encore ! Même si vous commettez des erreurs, je vous pardonnerais toujours ! Vous n'avez rien fait de mal ! Ce n'est pas votre faute ! Si tous les autres êtres humains, et même si vous-même refusez de vous pardonner, je serais le seul à vous absoudre....! Alors je vous en prie, vivez !! Utilisez-moi, Maître Ryûsei !!" Le jeune homme accueillit cette tirade pleine d'un amour non formulé avec un sourire ému. "....En voilà.... des propos.... incohérents...." remarqua-t-il, amusé. Levant péniblement une main, il la posa sur le cou du Kami pour l'attirer vers lui, et l'espace d'un instant, Moriya crut que Ryûsei allait accepter la guérison qu'il lui offrait. Hélas, ignorant les lèvres de son compagonon, le jeune homme se contenta d'effleurer sa joue en prononçant son prénom puis de le serrer contre lui. "....Mori....ya.... Par....don...." Et sur ces dernières paroles d'adieu, certain d'avoir fait le bon choix, Ryûsei se laissa sombrer dans les ténèbres, sans regret. Tandis que la vie s'échappait du corps de celui qui avait refusé de lui appartenir, Moriya demeura un long moment à contempler son visage, désemparé. "....Maître Ryûsei.... En agissant ainsi, jusqu'au dernier moment vous m'avez repoussé jusqu'au bout. ....Vous êtes vraiment.... un homme horrible...." acheva le Kami dans un sanglot, pressant le corps inanimé contre lui. "Adieu, Maître Ryûsei...."

La nuit laissa la place à un matin radieux. Réveillé par les rayons du soleil qui baignaient sa chambre d'une lumière dorée, Ryûsei ouvrit lentement les yeux. Et après avoir émergé des brumes du sommeil, perplexe, sa première pensée fut de s'étonner d'être toujours en vie. Avisant par terre le mode d'emploi des Kamis, il le ramassa et se mit à le feuilleter pensivement. Alors, quand il entendit grincer la poignée de la porte, il songea naturellement qu'il s'agissait de Moriya. Voilà pourquoi le jeune homme fut plutôt surpris de voir brusquement débouler dans sa chambre Lily et Tomako, les larmes aux yeux. "RYÛCHAN ! C'EST UN MIRACLE !" s'exclamèrent en choeur la serveuse et le travesti. "YÔJI EST...!" Les deux nouveaux venus n'eurent pas le temps de s'expliquer davantage que le petit garçon apparut à son tour dans l'encadrement de la porte. Un miracle, en effet. Enfin sorti du coma, non seulement Yôji se portait désormais comme un charme mais il ne conservait pas la moindre trace de ses blessures. "Monsieur Ryû !" s'exclama-t-il, lançant à son ami un sourire rayonnant. Fou de joie, Ryûsei s'élança vers lui pour le serrer dans ses bras. "Yôji...!! Quel soulagement...!" soupira-t-il en pressant l'enfant contre son coeur, sous le regard ému de Lily et Tomako. "Pardon, demanda le jeune homme. Tu as été courageux, Yôji. Je suis vraiment, vraiment soulagé. Merci.... Merci de tout coeur d'avoir retrouvé la santé et de rire à nouveau...."

Cette triste affaire réglée, le premier soin de Ryûsei fut de se rendre chez son patron afin de le remercier. "On m'a dit que vous vous êtes occupé des formalités de l'hospitalisation de Yôji, et aussi de bien d'autres choses encore, prononça le jeune homme en s'inclinant. Je vous en suis profondément reconnaissant !" - "Je ne te dis pas le grabuge chez les médecins quand ils ont découvert qu'un patient plongé dans le coma la veille encore avait guéri complètement de ses blessures en l'espace d'une seule nuit, répondit Genma en soupirant. Réfléchissez un peu plus, la prochaine fois !" - "Pardon." - "Il paraît que tu as utilisé le Kotodama, Ryûsei, poursuivit gravement le businessman. Te souviens-tu de ce que je t'avais dit autrefois ?" Ryûsei s'en souvenait, elles étaient restées gravées dans sa mémoire et lui avaient permis de continuer à vivre jusqu'à ce jour, ainsi il n'eut aucun mal à citer les paroles de son bienfaiteur: "A présent te voilà toi aussi un assassin. Il t'est impossible de réparer ta faute. Jusqu'à l'heure de ta mort, tu vivras dans la douleur et les regrets. Ce sera ça, ton châtiment. Je m'en souviens mot pour mot. Pas une seule fois je ne les ai oubliées." - "Dans ce cas tant mieux. Car c'était les dernières volontés de Moriya: que tu continues à vivre encore longtemps." - "Ses dernières volontés ? s'étonna Ryûsei. Qu'est-ce que ça veut dire ?" - "L'existence d'un Kami dont son maître n'a pas besoin n'a aucune valeur. On le renvoie donc à l'état de papier blanc, c'est une des lois de ce monde." - "De papier blanc ?" répéta le jeune homme, que ces explications rendaient de plus en plus perplexe. - "Dans notre langage humain, cela signifie "cadavre".... En un mot, conclut Genma sentencieusement, Moriya que tu as repoussé va mourir, transformé en une insignifiante poupée de papier."

En effet, après avoir sauvé Ryûsei et Yôji, Moriya avait regagné la demeure étrange du Marionnettiste, qui n'avait pas manqué de s'étonner de ce retour anticipé. "Il te reste encore dix jours avant la date limite.... rappela Waki. Et pourtant tu renonces, jamais je ne l'aurais imaginé. Toi qui avait refusé avec tant d'obstination de retourner à l'état de papier blanc et avait quitté ces lieux si plein de confiance en toi, voilà comment tu me reviens ? N'être même pas parvenu à t'approprier un gamin d'à peine deux décennies ! J'avoue que tu me déçois. Finalement, tu ne vaux pas grand chose." - "Inutile d'en rajouter, vos sarcasmes ne me touchent pas, répondit le Kami, nullement ébranlé par les moqueries de son créateur. Mon existence ne fait qu'empoisonner la vie de cette personne. Et comme je ne suis pas utile à mon maître, la raison veut que je retourne à l'état de papier blanc...." - "Bah, c'est vrai...." acquiesça Waki. Puisque Moriya semblait réellement décidé à abandonner sa vie, il dégaina lentement le sabre qu'il tenait à la main et le brandit devant lui. "Les fleurs se changent en poussière, les sirènes en bulles et les Kamis en papier blanc, prononça sentencieusement le Marionnettiste. Tout retourne un jour à son état originel, s'éparpillant en beauté.... ....Bien. As-tu un dernier souhait à formuler ?" - "Je voudrais tirer moi-même ma révérence," répondit simplement Moriya après quelques instants de réflexion.

Voilà qui était bien digne d'un être ayant désespérément tenté d'échapper à sa condition, de s'affranchir des lois que d'autres lui avaient imposé. Insoumis jusqu'au bout, Moriya s'empara vivement du sabre de Waki. "L'Humain est le maître, le Kami le valet. C'est la règle fondamentale de notre monde, contre laquelle on ne peut rien, récita-t-il mentalement. Et pourtant, pas une seule fois je n'ai considéré mon Maître Kotodama précédent comme mon seigneur. Servir cet humain incompétent ne m'a apporté que de la souffrance. Même au moment de sa mort, je n'ai pas éprouvé la moindre émotion. Mais grâce à ma rencontre avec Maître Ryûsei, j'ai appris pour la première fois à regretter, à chérir la vie d'un être humain." Tandis que le visage souriant du jeune homme lui revenait en mémoire, Moriya se remémora cette nuit où Ryûsei lui avait avoué combien il lui était pénible de l'avoir à ses côtés, tel un symbole vivant de son crime d'autrefois. "Vous êtes la première et l'unique personne pour qui j'ai éprouvé de l'amour. Je ne veux plus vous voir baisser la tête, recroquevillé sur vous-même. Pour que vous puissiez un jour sourire à nouveau d'un visage insouciant, je vais vous protéger de moi. Pour vous, je vais disparaître de ce monde."

Ajustant la lame du sabre contre son cou sous le regard grave de Waki, Moriya s'apprétait à se donner le coup fatal pour le bien de celui qu'il aimait quand soudain, un cri s'éleva dans la salle de cérémonie. "ATTENDEZ UNE MINUTE !!" Tandis que la porte s'ouvrait à la volée, Ryûsei se jeta sur Moriya pour le protéger de la lame, saisissant le sabre à main nue. "Maî.... Maître Ryusei....?" bredouilla le Kami incrédule. Quant au jeune homme, conduit en ces lieux par Genma, il songea avec soulagement qu'il s'en était fallu d'un cheveu pour qu'il n'arrive pas à temps - tout en pestant intérieurement d'avoir mal à la main ! "Que voilà une apparition chevaleresque," lança Waki en s'avançant vers les deux compères. - "C'est vous le Marionnettiste ?" lui demanda Ryûsei. - "Qu'es-tu venu faire ici, gamin ?" demanda Waki en retour, un peu piqué par la manière cavalière avec laquelle le nouveau-venu s'adressait à lui. - "Disons que je suis venu dans l'intention de régler cette affaire une bonne fois pour toutes, ou pour mettre les choses au clair, si vous préférez." Et sur ces mots, saisissant Moriya par sa cravate, Ryûsei se dressa de toute sa hauteur devant Waki, annonçant d'une voix ferme: "Je garde ce mec, alors à partir de ce jour je compte sur vous !" Cette déclaration plongea le Kami dans une telle stupeur qu'il doutait d'avoir bien entendu. "....Qu'est-ce qui vous prend, tout à coup.... bredouilla-t-il en dévisageant le jeune homme. Vous qui avez refusé de m'utiliser alors même que vous alliez mourir, pourquoi dites-vous cela à présent !?" - "Peut-être parce que tu m'as ramené à la vie. Mais pour parler franc, j'aurais été ravi de mourir. Je pensais que ça m'aurait délivré du devoir de racheter ma faute, que j'aurais enfin trouvé l'apaisement. Néanmoins, ajouta Ryûsei dans un sourire, je me suis réveillé. Cette vie que j'avais abandonné, tu l'as récupérée pour moi. Et tu as également guéri les blessures de Yôji. Ça m'a causé un bonheur fou, merci. Mais comme c'est pas du tout mon genre de recevoir sans rien offrir en échange, Moriya, je vais le devenir, ton fichu Maître Kotodama." Sur ces paroles, Ryûsei tendit au Kami sa main ensanglantée. "Mes péchés, ma souffrance, mon sentiment de culpabilité, tu es censé porter tout ça avec moi, pas vrai ? J'ai décidé de combattre ma douleur et vivre ma vie jusqu'au bout. Voilà pourquoi je veux que tu restes vivre à mes côtés, Moriya." Telle était la résolution de Ryûsei, si insouciant, si fruste, et pourtant si plein de générosité. Emu, le Kami mit un genou en terre et saisit la main tendue. "Vos désirs sont des ordres," répondit-il sobrement, courbant le front sur la paume ensanglantée de son Maître en guise de respect.

Son sabre à présent devenu inutile, Waki le récupéra au sol d'un geste plein de dextérité. "Moi qui pensais enfin pouvoir contempler une neige de confettis.... soupira le Marionnettiste, feignant d'être déçu de ce dénouement heureux. Mais bon, une promesse est une promesse, n'est-ce pas ? Pour avoir pu te permettre de conduire ce gamin jusqu'ici, tu dois disposer de beaucoup de temps libre, Genma." - "Pas autant que vous," répliqua le businessman du tac au tac. Tout en s'éloignant d'un pas tranquille, Waki énonça mentalement ce qu'il avait retenu de cette histoire: "Malgré les entraves, les séparations et les mauvais coups du sort, instinctivement, un Kami choisit toujours son véritable maître. Surpassant mes intentions premières, tel un dieu. ....Je vais vraiment finir par m'ennuyer...." conclut-il à voix haute.

Mais totalement indifférents au vague à l'âme du Marionnettiste, Ryûsei et Moriya continuaient de goûter leurs retrouvailles. "....Donc, me voilà devenu officiellement ton maître.... proféra le jeune homme, un sourire malicieux aux lèvres. Mon premier ordre est que tu me guérisses, Moriya." - ".....Je suppose que vous n'avez pas l'intention d'utiliser le Kotodama pour transférer vos blessures sur moi," répondit le Kami, tout en priant Ryûsei de ne pas trop tirer sur sa cravate. - "Plus jamais je n'utiliserais le Kotodama," assura fermement le jeune homme. - "Bah, la méthode des baisers non plus n'est pas si désagréable...." Et sur ces mots, devinant ce que son maître attendait de lui, Moriya s'empara de ses lèvres....

A partir de ce jour, fidèle à sa promesse, Ryûsei ne fit plus l'usage du Kotodama. Même lorsqu'on lui infligeait de graves blessures, il ne cherchait pas à se défendre ni à se venger par ce moyen, gardait bouche close, ravalant les paroles fatales qui pouvaient lui monter aux lèvres. Trois années s'écoulèrent ainsi depuis les événements qui le lièrent à Moriya, et il continuait de tenir bon....

L'histoire de la rencontre entre maître et Kami achevée, nous voilà de retour à l'instant présent, sur le chantier où après avoir enfoui secrètement un cadavre selon les directives de Genma, Ryûsei s'est fait agressé par un motard. La blessure n'étant que superficielle, d'un simple baiser Moriya n'a eu aucun mal à la guérir. "D'années en années, je trouve que ta façon d'utiliser ta langue se fait de plus en plus érotique," remarque le jeune homme, essuyant le sang séché sur son visage. - "Je suis pourtant encore loin d'avoir atteint votre niveau de lascivité," répond le Kami. - "QU'EST-CE QUE TU ME CHANTES LÀ !? s'insurge Ryûsei vexé. Si tu veux qu'on tire les choses au clair ici, je suis partant, tu sais !?" - "Ça ne me dérange pas, mais n'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous refusiez d'être violé ?" - "Qui te parle d'aller aussi loin, crétin ! C'est parti pour une séance de tripotage, juste histoire de tirer un coup !" - "....Ce que vous pouvez être vulgaire...." - "Ah, la ferme !" Mais même s'il ne manque jamais de protester contre le manque de délicatesse dont son maître fait preuve dans ses propos, Moriya ne saurait décliner l'invitation de Ryûsei, aussi impatient que ce dernier d'apaiser le désir que leur baiser à éveillé en lui. "....Comme c'est chaud...." murmure le Kami quand après de brûlants attouchements, le sperme du jeune homme vient se répandre dans ses mains. "Ce liquide à l'intérieur de vous me réchauffe le corps à chaque fois.... A cet instant seulement, j'ai l'impression de devenir un peu humain...." Réflexion rêveuse qui ne manque pas d'arracher cette conclusion à son partenaire: "Je savais bien que c'était toi le plus lascif de nous deux...."

L'aube se lève sur le chantier, annonçant aux amants qu'il est bientôt temps pour eux de vider les lieux. "Aah.... soupire Ryûsei, fumant une dernière cigarette avant la route. On dirait bien qu'il va faire beau aujourd'hui encore." - "Maître Ryûsei, nous ferions mieux de partir avant que des gens n'arrivent, lui rappelle Moriya, le jeune homme n'étant décidément pas pressé de bouger. - "Ah oui ? Aah.... on peut dire que ç'a été une nuit mouvementée...." - "Vraiment ? En ce qui me concerne, je l'ai trouvée très intéressante." - "Toi, je m'en doute ! continue de fulminer Ryûsei. Ah, 'fait chier ! J'aimerais bien qu'il arrête de nous manipuler comme si on était ses larbins, CE FICHU MARIONNETTISTE !" Quant au Kami, s'il ne dit mot tout s'éloignant en compagnie du jeune homme, sous son masque d'apparente indifférence, un seul désir lui trotte dans la tête: "Blessez-vous, versez votre sang encore et encore.... Car à chaque fois, je me ferais un devoir et une joie de vous étreindre."

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- "Lune de Miel", page 117: En fin d'après-midi, quand Raïzô rentre de son école de cuisine tout heureux à l'idée de retrouver enfin son petit ami, une surprise de taille l'attend à la porte. "Bienvenue, Raïzô, l'accueille son Kami à l'apparence d'adolescent. Que désires-tu ? Manger ? Prendre un bain ? Ou alors.... moi ?" Pour toute réponse, Raïzô ne parvient qu'à lâcher un violent saignement de nez. Il faut dire qu'il y a de quoi être ému ! Presque entièrement nu, Kon n'arbore pour tout vêtement qu'un ravissant tablier en dentelle, ce qui lui donne une allure des plus sexy ! "KON !? QU'EST-CE QUE C'EST QUE CETTE TENUE ?...." s'exclame le pauvre Raïzô, bouleversé, tandis que son ami s'efforce de calmer l'hémorragie jaillissant de ses narines. - "Mm ? Asari est venu ici aujourd'hui dans la matinée. C'est lui qui m'a fait cadeau de ce tablier, en disant que si je t'accueillais dans cette tenue à ton retour, tu serais certainement ravi. ....C'était une mauvaise idée ?" demande Kon, un peu inquiet, plantant ses grands yeux sombres dans ceux du jeune homme. Comment résister à un regard aussi craquant ? Le Kami est si mignon en cet instant que Raïzô ne peut que se jeter sur lui pour le prendre dans ses bras. Tandis qu'il embrasse passionnément son petit ami, pour une fois, le jeune homme n'a pas à craindre les habituels regards indiscrets. Kon et lui vivent désormais en couple dans un appartement suite à l'incident survenu quelques jours plus tôt, quand Kotoha mis en rage par les jumeaux Seiji et Tsukito avait à moitié détruit la résidence de Waki. Durant tout le temps que dureront les réparations, voilà donc tous ses bruyants habitants séparés. Ôka et Bénio en ont profité pour prendre des vacances, Konoé et Kotoha sont retournés vivre à la résidence-mère du Clan Mitô, seul Waki est demeuré sur place, sans doute pour protéger ses secrets de Marionnettiste.

C'est la première fois depuis leur rencontre que Kon et Raïzô ont l'occasion de goûter une telle intimité, et inutile de dire qu'ils ont bien l'intention de profiter au maximum de cette lune de miel forcée. Mais hélas, un point de discorde ne tarde pas à venir troubler le bonheur de leur vie commune: malgré tous ses efforts pour éveiller la passion chez son amant, Kon a remarqué que ce dernier hésitait toujours autant à lui faire l'amour jusqu'au bout, se limitant la plupart du temps à des attouchements superficiels. Normal, quand on pense à la différence de carrure entre eux deux, car si le Kami arbore l'apparence d'un frêle adolescent japonais, Raïzô le métis tient son physique de son côté américain, grand, robuste et bien membré de surcroît. C'est la raison pour laquelle, craignant de blesser son petit ami en l'étreignant trop souvent, le jeune homme ose à peine le toucher et se force à l'abstinence, brisant involontairement l'harmonie de leur couple.

Ce jour-là encore, le tablier offert par Asari a beau avoir produit son petit effet, Kon voit ses efforts pour vaincre la réticence de Raïzô tourner courts. "....Dis, notre partie de sexe de tout à l'heure t'a vraiment rassasié ? demande-t-il d'un air bougon tandis que son partenaire s'apprète déjà à se rhabiller. Pourquoi est-ce que tu n'entres pas en moi ?" - "Mais, on l'a fait hier, répond le jeune homme embarrassé. Alors je me suis dit que si on recommençait déjà aujourd'hui, tu aurais mal.... Mon pénis est tellement gros.... Tu as toujours l'air de souffrir quand nous faisons l'amour." - "Combien de fois faudra-t-il que je te le répète ! Je suis un Kami, pas un être humain ! réplique Kon irrité. Même si tu dois forcer pour entrer en moi, je ne vais pas me mettre à saigner, et je vais guérir presque aussitôt !" - "Mais moi, je ne veux pas forcer, s'obstine le métis, détournant la tête. Et encore moins te faire mal !" - "Tu dis ça, n'empêche que tu bandes encore à moitié !!" - "Euh.... C'est une illusion d'optique." Et sur ces mots, Raïzô s'empresse de cacher des deux mains son caleçon gonflé. - "C'est pourtant moi qui te l'affirme, tu peux aller jusqu'au bout !?" s'obstine Kon, de plus en plus agacé par l'entêtement de son partenaire. - "Non merci !" Cette fois c'en est trop. Le Kami en a vraiment assez de l'abstinence dévouée de Raïzô; loin de le réjouir, elle ne fait que provoquer sa colère. "CRÉTIN FINI ! IDIOT ! T'ES VRAIMENT LE PIRE DES NULS !" Quand l'annonce d'un mail sur son téléphone portable l'interrompt brusquement au milieu de sa tirade, Kon préfère s'enfuir, mettant fin de lui-même à la scène de ménage qui s'annonçait. Demeuré seul, Raïzô qui ne s'attendait pas à pareille dispute a bien du mal à assimiler ce qui vient de se produire. Mais des propos de Kon, il est tout de même parvenu à déduire une chose. "Le pire des nuls." Cela signifie-t-il que depuis le début, l'adolescent n'est pas satisfait de sa manière de faire l'amour ?

Jusqu'à ce jour, Raïzô s'est évertué à traiter son Kami de la façon la plus douce possible, prenant bien garde à ne pas le blesser durant leurs étreintes, à ne lui donner que du plaisir. Pas un seul instant le jeune homme n'avait douté que c'était là la meilleure manière de faire l'amour. Comment aurait-il pu imaginer que ses tendres égards ne faisaient que plonger son partenaire dans l'insatisfaction ? Qu'il lui manquait une bonne dose de technique !!? Le lendemain, Raïzô ne s'est toujours pas remis de sa cuisante découverte. Perdu dans ses réflexions amères, à l'école de cuisine il en brûle ses préparations, oublie ses achats chez les commerçants du quartier. La journée a été rude pour lui, pourtant, le jeune homme n'est pas encore au bout de ses peines. Tandis qu'il remarque à voix haute qu'il a oublié d'acheter du lait, Kon qui l'a entendu se propose d'aller lui-même en acheter à la supérette du coin où justement il avait l'intention d'aller faire un saut. Néanmoins, Raïzô refuse aussitôt. "Il fait déjà nuit, ce serait trop dangereux pour toi, explique-t-il. Si tu as des courses à faire, il vaut mieux que ce soit moi qui m'en charge." La même prévenance, la même erreur.... "Et voilà, tu recommences.... profère Kon, sombre et triste. Si tu agissais comme il te plaît, pour une fois ?" Et sur cette sentence, il s'éloigne, tournant le dos à son bien-aimé qui s'aperçoit, mais trop tard hélas, qu'il vient de commettre un nouvel impair. "Alors qu'il y a si peu de temps encore, nous étions si proches l'un de l'autre, soupire mentalement le jeune homme, tête basse. Mais à présent, je ressens une telle distance entre Kon et moi...." Un peu plus tard, tandis que le couple se retrouve au lit, le Kami tournant obstinément le dos à son compagnon, Raïzô ne parvient toujours pas à trouver le sommeil. "Je croyais que quand deux personnes venaient à s'aimer d'un amour réciproque, ensuite il ne leur restait plus qu'à nager dans un bonheur perpétuel. Mais je me trompais, n'est-ce pas, grand-mère ?.... interroge le jeune homme en pensée, invoquant comme souvent l'aïeule décédée qui avait été son guide dans la vie. Pour ne pas briser le lien qui nous unit et que notre amour perdure, il est nécessaire de faire des efforts.... Cependant.... Que puis-je donc faire pour devenir un partenaire convenable ?"

Le lendemain en fin d'après-midi, alors qu'il s'apprète à rentrer chez lui en traînant des pieds, Raïzô croit trouver la solution à son problème en passant devant une librairie: dans la vitrine, s'alignent des manuels pratiques destinés à ceux désirant justement améliorer leurs performances au lit. Après en avoir acheté un destiné aux gays, Raïzô va s'assoir sur un banc du parc afin de le consulter tranquillement. Il ne tarde pas à refermer l'ouvrage en exhalant un soupir, le feu aux joues: si son existence chez les Mitô a considérablement décoincé le jeune homme, il n'est pas encore tout à fait mûr pour ce genre de lectures ! Raïzô n'a cependant pas le loisir de poursuivre son étude plus longtemps, tandis qu'une voix moqueuse retentit soudain dans son dos, le faisant violemment sursauter: "Qu'est-ce que tu lis de si passionnant, au point de t'être arrêté en ces lieux ?" De saisissement, Raïzô fait tomber son livre par terre. "Mr. ASARI !?" s'exclame-t-il, stupéfait. Car c'est bien le séduisant doyen des Kamis qui se tient debout près de son banc, apparaissant comme toujours là où on l'attend le moins. "Je viens d'aller rendre une petit visite à Kon...." commence Asari dans un sourire, mais il ne poursuit pas sa phrase, se contentant de glisser vers le sol un regard lourd de sous-entendus. Intrigué, Raïzô baisse les yeux à son tour, avant de passer successivement d'une pâleur mortelle à un rouge cramoisi: le livre qu'il a malencontreusement lâché est tombé bien à plat, exhibant son titre racoleur: "Manuel de l'Amour entre Hommes: Apprenez toutes les techniques !!" Quelle honte pour lui de s'être laissé surprendre à lire un bouquin pareil !

Encouragé par Asari, Raïzô finit par lui raconter ses problèmes de couple et sa décision de faire des efforts afin de devenir un amant parfait. N'osant contempler en face le visage de son interlocuteur tant sa honte est vive, il attend avec anxiété les réflexions moqueuses qui ne vont certainement pas manquer de fuser de la part d'un Kami à la langue aussi acérée; mais contre toute attente, Asari lui adresse un sourire plein de gentillesse, allant même jusqu'à le complimenter: "On voit que tu prends réellement bien soin de Kon. Merci." Etonné, le jeune homme relève brusquement la tête pour dévisager son interlocuteur; c'est alors que lui reviennent en mémoire les paroles prononcées par le doyen des Kamis au début de leur rencontre, quand ce dernier n'apparaissait encore devant lui qu'affublé de son maque de Renard: "Cet enfant n'éprouve pas le moindre désir de prendre soin de lui-même. C'est pourquoi, à sa place.... tu te dois de prendre grand soin de Kon." "C'est normal de prendre soin de la personne que l'on aime, répond fièrement Raïzô dans un sourire béat, oubliant temporairement sa gêne. - "Bien parlé ! réplique Asari. Alors dépêche-toi de rentrer à la maison au lieu de rester glander ici ! Il est possible qu'il soit parti à ta rencontre." - "Compris !" Se levant d'un bond, le jeune homme s'empare de son sac et s'apprète à filer quand soudain, interloqué par les dernières paroles prononcées par le Kami, il se fige pour lancer à ce dernier un regard interrogateur. "Quand je suis allé jusqu'à votre appart', s'explique Asari, je l'ai trouvé dans l'entrée assis à t'attendre, perdu dans ses pensées. N'oublie pas que quand tu n'es pas là il n'y a personne pour lui tenir compagnie, il doit se sentir bien seul." - "Je rentre ! Le plus vite que je peux !" Désireux d'abréger au plus tôt l'attente de son jeune amant, Raïzô va pour s'élancer, mais encore une fois, Asari le retient: "Eh, Raïzô ! appelle-t-il, tendant le manuel amoureux distraitement oublié. Quand tu auras lu ton manuel, grouille-toi de bien assimiler tes cours en ne lésinant pas sur les travaux pratiques ! Bon courage, toutou maladroit !" OUIN !! Rouge de honte, Raïzô prend ses jambes à son cou. C'était décidément trop beau qu'Asari contienne plus longtemps sa malice !

Durant cette discussion, la nuit a fini par tomber et les étoiles s'allumer dans le ciel. Tandis qu'il avale les kilomètres au pas de course, Raïzô se rappelle les paroles douces-amères prononcées par Kon l'été passé: "Je voudrais tellement que mon corps te donne satisfaction. Car s'il te rendait fou de désir et de passion, jamais tu ne m'abandonnerais, pas vrai ? S'il en était ainsi, tu resterais mon maître pour toujours ?" "Cette fois c'est à mon tour de faire de mon mieux ! proclame Raïzô intérieurement. Pour qu'il continue de m'aimer ! Pour qu'il reste mon Kon à moi tout seul !" Fort de cette résolution, à bout de souffle, le jeune homme arrive enfin devant l'immeuble qui abrite son appartement. Il était temps. Kon est justement aux prises avec un homme ivre, occupant lui aussi de l'immeuble, qui lui reproche de rester assis sur les marches devant l'entrée. L'adolescent ne génait pourtant personne, et nullement effrayé, ne se prive pas pour le faire remarquer au poivrot. Mal lui en prend. Bien décidé à faire payer son insolence à ce gamin, ce dernier s'élance les bras tendus, prêt à lui administer une raclée. C'est à cet instant que Raïzô intervient: stoppant net l'inconnu dans son élan en attrapant sa tête de sa grande main, saisissant Kon de l'autre, il se met à beugler à l'agresseur des paroles lourdes de menace - qui ne sont en fait que des noms de plats en français ! Cependant, le poivrot l'ignore, et croyant qu'il a affaire à un étranger et peu commode de surcroît, s'empresse de s'excuser et de vider les lieux sans demander son reste.

"Dis, demande Kon une fois le couple en sécurité dans son appartement, qu'as-tu dit au type de tout à l'heure ?" - "Langoustines panées aux pistaches, Marinade d'amandes Roquetoe".... répond le jeune homme, s'efforçant de reprendre son souffle. Après je sais plus.... Ce sont les noms des plats que je viens de préparer en travaux pratiques.... Mais là n'est pas la question, ajoute Raïzô en se tournant vers le Kami d'un air furieux. Pourquoi tu parles à des ivrognes !?" - "C'est lui qui m'a abordé le premier. J'étais juste assis tranquillement quand il s'est mis à me sortir n'importe quoi !" - "Voilà pourquoi je ne cesse de te répéter de ne jamais sortir seul après la nuit tombée, c'est trop dangereux !...." - "Tu me fais donc si peu confiance !? rétorque le Kami en détournant les yeux. C'est ni plus ni moins que de la surprotection." - "Mais, Kon, réplique Raïzô avec tout le sérieux dont il est capable, tu es tellement mignon que c'est normal que je m'inquiète ! Qu'est-ce qui va t'arriver si un type louche t'aborde et t'entraîne de force quelque part !? La ville est dangereuse, tu sais !" Entendant cette réponse à laquelle il ne s'attendait guère, Kon en reste comme deux ronds de flan. "Ah, c'était donc ça ...." soupire-t-il, éberlué, tandis que ses épaules s'affaissent de soulagement.

Quelques instants plus tard, alors que les deux garçons, chaussures et blousons ôtés, se retrouvent assis côte à côte sur le canapé du salon, Kon entreprend de s'expliquer: "Vois-tu.... commence-t-il, hésitant, je n'ai pas cessé de me demander pour quelle raison tu ne voulais pas me laisser sortir seul. Peut-être parce que ça ferait du grabuge si je venais à rencontrer l'un de mes anciens clients comme c'est déjà arrivé ?.... Ou peut-être parce que ça t'ennuierait que l'on vienne à découvrir que je suis différent des êtres humains ? ....Voilà ce que je croyais." - "Mais tu te trompes ! proteste aussitôt Raïzô. Je t'assure que je me faisais simplement du souci parce que je t'aime et que tu comptes énormément pour moi !" - "...Oui, acquiesce le Kami pensivement, c'est vrai que depuis le début.... tu as toujours agis comme ça. Je passe vraiment pour un con...." ajoute-il à voix basse, fâché contre lui-même d'avoir provoqué ce malentendu. Mais ceci posé, Kon n'est pas le seul à faire son mea culpa, car baissant les yeux d'un air embarrassé, Raïzô lui présente à son tour ses excuses. "Mm ? Mais de quoi ?" demande le Kami interloqué. - "Jusquà maintenant.... avoue le jeune homme, de plus en plus honteux, j'ai été complètement nul au lit, n'est-ce pas ? Pardon." A peine a-t-il bredouillé ceci que se retournant afin que Kon ne voit pas son visage, il se met à proclamer avec feu: "MAIS À PARTIR DE CE JOUR, TU VERRAS, JE FERAI DE MON MIEUX POUR T'ASSOUVIR ! ALORS JE T'EN PRIE, NE ME DÉTESTE PAS !...." - "Euh, je ne t'ai jamais trouvé nul au lit ?" profère Kon, n'y comprenant rien. - "QUÔA !? s'exclame Raïzô, se retournant d'un bond. Mais pourtant, l'autre jour...." Et la larme à l'oeil, il répète à son amant ce que ce dernier lui avait dit la dernière fois qu'ils avaient tenté de faire l'amour. "Ce n'est pas de gros nul que je t'ai traité, corrige Kon, mais de chiant, bien que j'ai été interrompu par l'annonce d'un mail sur mon portable." - "Ah bon...?" (NDT: La méprise de Raïzô n'est compréhensible que dans la langue originale du manga: "dohetare" ("épuisant, chiant") amputé de la syllabe "re" que Raïzô n'a pas entendu à cause du portable donne donc "doheta" qui signifie "nul, maladroit".) Face au regard interrogateur de son compagnon, cette fois c'est au tour du Kami de rougir en détournant les yeux. "C'est vrai, quoi. Alors que moi je voudrais que tu viennes toujours en moi, prétextant que tu ne veux pas me faire mal, trois fois sur cinq tu ne vas pas jusqu'au bout. Avoir mal, ce n'est pas seulement ressentir de la souffrance, mais du plaisir aussi ! Mais toi, tu n'arrêtes pas de te contenir ! Ça te satisfait d'agir comme ça !? Et ce n'est pas tout ! Alors qu'au début de notre liaison c'était toi qui était toujours le premier partant pour faire l'amour, ces derniers temps, si ce n'est pas moi qui attaque, tu n'essaieras même pas de me sauter dessus. Ça ne t'arrive jamais d'avoir tellement envie de coucher avec moi que plus rien d'autre ne compte !? reproche Kon avec amertume. Conduis-toi donc comme une bête de temps en temps ! ESPÈCE DE....!!" Cependant Raïzô ne laisse pas le Kami continuer, lui plaquant la main sur la bouche en guise de baillon. "Si tu continues de dire des trucs aussi mignons, je t'assure que je vais vraiment finir par me changer en bête...?" avertit le jeune homme. - "Vas-y, idiot...!" rétorque Kon en se jetant à son cou.

Raïzô ne se le fait pas dire deux fois. A peine le temps d'aller jusqu'à la chambre et d'ôter sa chemise, il se jette sur le corps offert. "Raïzô.... Raïzô.... Ça suffit.... Entre en moi...!" gémit Kon, mit au supplice par de brûlants préliminaires. Pourtant, bien que peinant lui aussi à se contenir, le jeune homme l'exorte à la patience. "Pas encore.... Courage.... J'ai déjà entré quatre doigts...." Fort de sa lecture du manuel pour gays acheté plus tôt, Raïzô ne lésine pas sur les caresses préparatoires. La sensation est déjà insoutenable, mais rien que de voir ce que son amant est en train de lui faire s'avère un véritable supplice pour Kon ! Au point que lorsque son partenaire se décide enfin à le lâcher et lui accorder un peu de répit, il ne peut que retomber sans force sur le lit, à bout de souffle. Et les hostilités ne font encore que commencer ! "Je t'aime...." prononce Raïzô en s'emparant doucement des lèvres du Kami. Puis, relevant son amant avec précaution, il l'engage à venir s'assoir sur ses genoux, afin que ce dernier n'ait pas à supporter son poids. Un peu hagard après les tortures endurées, Kon acquiesce sans protester à sa requête. Mais quand Raïzô se décide enfin à pénétrer en lui, malgré sa résolution et tout ce qu'il a pu dire auparavant, il ne peut s'empêcher de serrer les dents. "Ah....! Comme il est.... long !" gémit-il, se cambrant dans les bras de son partenaire. - "Pardon.... Tu as mal ?" demande Raïzô avec inquiétude. - "Ça.... ira...." - "Kon.... Si tu savais comme je suis heureux.... avoue le jeune homme, les yeux clos. Je me sens tellement bien que je crois... que je vais me mettre à pleurer." Pour toute réponse, Kon se tourne à moitié pour attraper son amant par le cou et le gratifie d'un coup de langue sur les lèvres. "Par moments, tu me fais penser à un chat," plaisante Raïzô tout en commençant à donner des coups de hanches. - "Je suis.... un Kami !" proteste Kon aussitôt d'une voix entrecoupée de gémissements. - "C'est exact.... Tu es mon Kami. Mon adorable Kami à moi tout seul...."

Un peu plus tard, le couple se repose, Kon étendu sur le lit, Raïzô assis en tailleur un verre à la main. "Dis, la prochaine fois, où est-ce que nous ferons l'amour ? demande soudain Kon tout à trac. Sans doute dans un endroit où on ne l'a pas encore fait... La cuisine ?" Surpris par cette question aussi crue qu'inattendue, Raïzô manque s'étouffer avec sa boisson ! - "Ahahah, où tu voudras !" répond-il néanmoins, rigolant pour tenter de cacher son trouble. Si le Kami éprouve tant de désir pour sa personne, le jeune homme est résolu à faire tout ce que voudra ce véritable challenger de l'amour à la curiosité insatiable !

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- "Que la lumière soit", page 153: L'homme à l'origine n'est qu'un animal. Konoé en est profondément convaincu, surtout lorsqu'il contemple son jeune maître Kotoha. Ce jour-là, comme chaque matin, l'adolescent ne s'éveille qu'appâté par l'odeur de la nourriture, dévore instinctivement son beignet à la crème poussé par la faim, même si un mouvement imperceptible de son sourcil indique au Kami qu'il n'apprécie pas ce qu'il lui a apporté. C'est que Kotoha, qui déjà n'avale pratiquement que des sucreries, est devenu drôlement difficile depuis qu'on l'a habitué à l'excellente cuisine de Raïzô ! N'empêche qu'il dévore avidement son petit-déjeuner, sans se préoccuper de la crème qui gicle sur sa figure. "Eh là, Kotoha, s'exclame Konoé scandalisé, la crème coule, attention !" Du doigt, il récupère le liquide avant qu'il ne se répande sur le pyjama de son protégé. Mais en voyant ce doigt tendu recouvert de crème sucrée, Konoha ne peut s'empêcher de le porter à sa bouche. "....Eh, je ne t'ai jamais demander de le lécher...." proteste le Kami, saisi d'un mauvais pressentiment. Car une fois repue, sans signe précurseur, la bête sauvage entre aussitôt en chaleur. "Konoé.... soupire Kotoha, soulevant les pans de sa veste de pyjama sous laquelle il ne porte rien. ....Mon zizi s'est gonflé...." Sur ces mots, il se pend au cou de son Kami et s'empare de ses lèvres, frottant lascivement son corps contre le sien, son sexe humide contre son ventre, ses minuscules têtons dressés contre sa robute poitrine. Si d'ordinaire l'adolescent ne parle pratiquement pas, emporté par son désir, dans ces moments seulement il se met à abreuver son partenaire de propos indécents, d'autant plus obscènes qu'il s'exprime dans un vocabulaire enfantin. Mais si comme toujours Konoé se plie sans broncher à ses caprices en attendant que se calme cette explosion de libido, quand Kotoha lui ordonne soudain de pénétrer en lui, le Kami sent son sang se glacer. Son maître est quand même un peu jeune pour s'adonner à ce genre d'étreinte ! Déjà que l'un de ses compères l'avait un jour traité de pédophile.... "Attends ! s'exclame donc Konoé tandis que Kotoha lui lèche langoureusement le visage. Calme-toi...." Mais l'adolescent n'est déjà plus en état d'entendre raison, et pour obliger son Kami réticent à lui céder, il n'hésite pas à utiliser l'art du Kotodama ! "ENTRE EN MOI !" Soumis aux effets de la magie, Konoé ne peut se dérober plus longtemps, pratiquement violé par cette jeune bête sauvage au corps élancé qui se déhanche sur lui en répétant son nom. Mais quand l'adolescent lève vers lui un regard embué de larmes en le suppliant de le serrer fort dans ses bras, touché au coeur, c'est de son propre gré que le Kami obéit cette fois à son maître. Que faire d'autre que le presser amoureusement contre lui ? Un dernier baiser, et vaincu par la fatigue et la tension nerveuse, Kotoha finit par se rendormir. "....Toi alors.... soupire Konoé en le soutenant. Tu es vraiment impossible...."

Un peu plus tard, alors qu'il revient de la salle de bain, le Kami n'en revient toujours pas de ce que l'adolescent l'a forcé à faire. De son plein gré, jamais il n'aurait eu la perversité de coucher avec un garçon aussi jeune ! "Il a utilisé le Kotodama en toute connaissance de cause, lui souffle sa voix intérieure, achevant de le plonger dans la déprime. Est-ce que récemment il aurait acquis de curieuses connaissances ?.... Ou serait-il subitement devenu porté sur l'érotisme ? C'est peut-être moi qui a eu tort en ne répondant pas à ses avances ? J'ai peut-être trop gâté Kotoha ces derniers temps !? Je ne me souviens pas lui avoir donné une éducation aussi dépravée.... Enfin, si.... peut-être...." Le Kami est soudain tiré de ses méditations lugubres par le bruit d'une poignée de porte. "Tiens ? Mr. Konoé ?" s'étonne derrière lui une voix joyeuse. "Qu'est-ce que vous faites là ? Je vous croyais parti à la résidence principale du clan Mitô avec Kotoha...? Ah, je sais, vous aussi vous êtes venu apporter des provisions à Mr. Waki ?" Se retournant, Konoé découvre le visage radieux de Raïzô, accompagné comme toujours de son petit ami Kon. Le Kami les dévisage un instant en plissant les yeux, comme ébloui. Mais comme s'il ne pouvait supporter plus longtemps cette vision, brusquement, il se détourne. "PARDONNEZ-MOI ! s'exclame-t-il, portant la main à ses yeux. L'HOMME QUE JE SUIS À PRÉSENT N'EST PAS DIGNE DE CONTEMPLER DES ÊTRES AUSSI PURS ET HONNÊTES QUE VOUS...! MOI, L'ADULTE DÉPRAVÉ...!!" Inutile de dire que son étrange diatrybe enflammée laisse ses deux visiteurs pantois !

Laissant Raïzô avec Konoé, Kon se rend dans les appartements du Marionnettiste, seul endroit de la résidence épargné par la fureur de Kotoha, sans doute en raison de son éloignement. "Waki ?" appelle-t-il, sa boîte à repas sous le bras. Ne recevant pas de réponse, le Kami adolescent pénètre dans la pièce, où il a la surprise de trouver son créateur endormi. Directement sur le sol, avec quelques coussins en guise d'oreiller. Craignant qu'il n'attrape froid, n'écoutant que son bon coeur, Kon pose sa boîte à terre pour aller chercher une couverture. Mais aussi doucement qu'il en recouvre le corps de Waki, cela suffit pour lui faire ouvrir les yeux. "Kon, souffle le Marionnettiste sans se lever de sa couche, te voilà devenu capable d'agir de manière bien adorable. Cela fait à peine dix jours que je ne t'ai pas vu, et je décèle à présent tant d'humanité dans ton regard. C'est grâce à Raïzô, n'est-ce pas ? Alors qu'il n'est pas Maître Kotodama, qu'il n'est qu'un être humain ordinaire. Qu'est-ce qui te plaît autant chez lui, Kon ? Son visage ? Son corps ? Sa personnalité ? Si un Maître Kotodama sans Kami venait aujourd'hui te réclamer à moi, que ferais-tu ? Il n'y en a pas, c'est juste une supposition, s'empresse d'ajouter le Marionnettiste en voyant la peur assombrir les traits du Kami. Mais choisirais-tu quand même Raïzô ?" Tandis que Kon prend le temps de la réflexion, Waki prie en son for intérieur: "....Vais-je encore une fois assister à un miracle ? Pouvoir contempler l'espoir ? Faites un miracle, redonnez-moi l'espérance...." Lui qui semble depuis de si nombreuses années imposer secrètement un test à tous ses Kamis - peut-être en rapport avec l'inconnu qui dort dans son précieux coffre d'ébène ? - n'est cependant pas déçu par la réponse de Kon: "....Si Raïzô venait à mourir, je pense que je me mettrais à pleurer.... Voilà pourquoi je considère Raïzô comme mon maître. Parce que je l'aime, c'est lui que je préfère, et donc que je choisirais." - "....J'ai vraiment eu raison de te créer, Kon," répond Waki satisfait.

Ignorant la dévotion que vient d'avouer son petit ami, Raïzô s'est quant à lui rendu dans la cuisine afin d'y ranger les quelques provisions qu'il a apporté à Waki. C'est ainsi qu'il apprend de la bouche de Konoé que Kotoha et lui n'ont en fait jamais quitté le toit de Waki. "Notre chambre n'a pas été trop endommagée, explique le Kami face à l'étonnement du jeune homme. Et surtout Kotoha n'était pas du tout emballé par l'idée de retourner au clan Mitô." - "Alors qu'il s'agit de sa propre famille ?" demande Raïzô décontenancé. - "Justement parce qu'il s'agit de sa propre famille, souligne Konoé sardonique. Bah, disons qu'il y a eu pas mal d'embêtements dans le passé." A cette mention, l'imagination fertile de l'élève-cuisinier se représente aussitôt une famille très ancienne dont l'histoire n'est qu'une succession d'amours et de drames sanglants, comme celle du roman "Le Clan Inugami" de Seishi Yokomizo (enquête menée par le célèbre détective Kosuké Kindaichi, sortie en France chez Gallimard sous le titre "La Hache, le Koto et le Chrysanthème" - NDT). Et quand Raïzô en fait la remarque à Konoé, ce dernier avoue malgré lui qu'il n'est pas très loin de la vérité ! "C'est donc ça ?.... soupire le jeune homme tout en continuant son rangement. Alors les relations familiales chez les Mitô doivent être particulièrement difficiles sous bien des aspects." Commentaire qui laisse un instant le Kami sans voix: Raïzô, par discrétion sans doute, n'a pas cherché à en apprendre davantage, et pourtant il semble déjà avoir cerné le problème d'une famille qu'il ne connaît même pas !? "Dis donc, tu as quel âge !? Certainement pas celui d'acquiescer à tout sans broncher !? Ou plutôt, ça fait déjà un petit moment que j'ai remarqué ça chez toi, mais est-ce que tu n'aurais pas une faculté de compréhension surdéveloppée ? Tu acceptes tout sans problème, ce qui nous concerne, ce qui concerne Kon, l'homosexualité, le fait que nous soyons des Kamis constitués de papier malgré notre apparence humaine. Serais-tu un surhomme dépourvu des doutes, des hésitations et des états d'âmes propres à ton espèce !? Et est-ce que tu es gay !? Non, bi !?" - "Euh...."

Bombardé par ce flot de questions, Raïzô s'efforce néanmoins d'y répondre de son mieux, expliquant que tout ce qui pourrait choquer ou effrayer d'autres personnes, lui n'y accorde pas beaucoup d'importance. Cette faculté de ne plus s'étonner de rien lui vient d'un événement survenu dans sa petite enfance. A cette époque, il passait tout son temps à parcourir la campagne, cherchant des scrarabées durant l'été, partant à la cueillette de fruits et de champignons en automne. C'est ainsi qu'un jour, en rentrant de ses pérégrination, il avait soudain entendu du bruit provenant d'un vieux temple inoccupé. Intrigué, l'enfant avait jeté un coup d'oeil à l'intérieur, mais ce qu'il y avait découvert l'avait cloué sur place: Hiroshi et Kazuyuki, deux adolescents de son village, en train de jouer à la bête à deux dos ! Ce fut la première rencontre de Raïzô avec le sexe, et en plus version homo ! "....Quel souvenir pénible ç'a dû être pour un gamin," commente Konoé, livide. - "....J'en ai été tellement sidéré que le soir, j'en ai parlé à ma grand-mère, et voici ce qu'elle m'a dit: "Je comprends que tu ais été surpris, Raïzô, cependant, même si c'est devenu plus rare de nos jours, sache qu'autrefois, l'homosexualité était chose courante. Voilà pourquoi cela ne doit pas t'étonner outre mesure. C'est à présent une coutume tombée en désuétude, mais quand ton grand-père était jeune, il m'a raconté qu'un groupe de garçons de son âge se réunissait pour faire un tas de vilaines choses." Et la grand-mère de se lancer même dans une description enthousiaste des "vilaines choses" que faisaient ces jeunes gens, usant d'un vocabulaire imagé auquel - heureusement - le petit Raïzô ne comprit goutte. Mais pour finir, elle avait fait promettre à l'enfant de ne parler à personne de la relation qu'entrenaient Hiroshi et Kuzuyuki, ce qu'il accepta de bonne grâce, comprenant déjà la nécessité de garder le secret.

"....Je vois.... acquiesce Konoé une fois l'histoire terminée. "Moeurs de la société villageoise" et "Culture amoureuse dans le Japon d'autrefois". C'est vrai que l'homosexualité était très courante dans les moeurs de jadis." - "C'est ce que m'a dit ma grand-mère. Et c'est sans doute pour ça que je n'ai jamais pensé que Kon et moi ne devrions pas avoir de liaison ensemble rien que parce que nous sommes des garçons. ....Et en ce qui concerne les Humains et des Kamis.... poursuit le jeune homme, répondant à l'autre question de Konoé, quand j'ai vu ma grand-mère morte, je me suis dit que l'âme existait réellement. Son visage endormi avait beau refléter la paix, je voyais clairement qu'il manquait quelque chose, qu'elle était devenue une chose inanimée dure et froide. Quand les gens meurent et que leur âme s'en va, ils deviennent semblables à des poupées.... voilà ce que j'ai pensé. Pour qu'un Humain puisse vivre comme un être humain, il lui faut absolument posséder une âme. Tout ceci n'est que mon avis personnel basé sur des sensations diffuses, pourtant, je sens que Kon possède lui aussi une âme. Il est là, sous mes yeux, il me touche, il bouge - en un mot, même s'il n'a que l'apparence extérieure d'un être humain, il vit. Alors, tout va bien !" achève Raïzô, tournant vers Konoé un visage radieux. Les Kamis auraient une âme ? Le jeune homme ignore ce que ses paroles représentent pour son interlocuteur, être artificiel lui aussi. Oser y croire serait probablement un excès d'optimisme, de la naïveté. Voilà pourquoi Konoé, un sourire légèrement moqueur aux lèvres, répond ironiquement: "....Je trouve que tu as l'esprit trop ouvert." - "Hein, vous croyez ?" demande le jeune homme tandis que le rouge lui monte aux joues. - "C'était pas vraiment un compliment...." assure le Kami, consterné par cette manie de tout prendre au positif. Mais sans s'offusquer, Raïzô ne tarde pas à lui donner une nouvelle raison de pousser les hauts cris: "Ah ! Ça me revient ! s'exclame-t-il tout à coup. Dans mon village de campagne, il y avait une famille dont l'une des ancêtres avait épousé un dieu-dragon ! Si l'on peut épouser un dragon, alors pourquoi pas un Kami ?!" - "TU CROIS À CES LÉGENDES DU JAPON MÉDIÉVAL !? s'exclame Konoé en se retournant brusquement vers Raïzô. NON, LÀ N'EST PAS LE PROBLÈME ! TU AS L'INTENTION D'ÉPOUSER KON !???" Un lourd silence s'installe tandis que les deux compères se dévisagent, l'un livide d'incrédulité, l'autre rouge de honte d'avoir involontairement avoué son désir secret. "Euh, du flan ! Je vais faire du flan pour Mr. Kotoha !" Et sur ces mots, plus rayonnant que jamais, Raïzô se détourne prestement pour s'en aller cuisiner. "C'est ça, dérobe-toi, songe Konoé en lui glissant un regard en coin. N'empêche que tu ne nies pas !" Mais aussi déroutant que lui paraisse le comportement du jeune homme, il doit bien s'avouer qu'il lui plaît. "Tu as bien de la chance, Kon...." ajoute le Kami d'un air rêveur, tandis que pour la première fois depuis le début de cette discussion, un sourire dépourvu d'ironie vient se glisser sur ses lèvres.

Dans un monde clos, sombre et exigu, s'introduisit un jour un minuscule rayon de lumière. Oui, claire et aveuglante, que la lumière soit, que la lumière soit, que la lumière soit....

Laissant l'élève-cuisinier s'affairer à ses fourneaux, Konoé s'en retourne dans la chambre de Kotoha, où il fait grand jour à présent. L'adolescent dort toujours profondément, serrant un vêtement contre son visage tel un gros bébé. Exhalant un soupir résigné, Konoé vient s'assoir près de lui sur le bord du lit. "Pff, quand tu dors ton visage est le même que quand tu étais petit," rigole le Kami en admirant le visage endormi de son maître. Cependant, tandis que de pénibles souvenirs lui reviennent en mémoire, ses propres traits ne tardent pas à s'assombrir. "Kotoha, il fait clair, ici, pas vrai ? demande tout bas Konoé en se tournant vers la fenêtre d'où se déversent à flots les rayons d'un soleil radieux. Je me rappelle ce moment où toi et moi avons fui cette cage silencieuse et dépourvue de sentiments, abandonnant tout, afin que tu n'ais plus jamais à verser de larmes. Ce jour où je t'ai sorti du coeur des ténèbres...."

(A suivre dans le volume 7)

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- "Amour toujours rime avec Plaisir", page 187: Quelques jours se sont écoulés depuis que Ryûsei a accepté de devenir le maître de Moriya. N'ayant plus rien à lire alors qu'il se trouve au toilettes, en désespoir de cause, le jeune homme se met à compulser le mode d'emploi des Kamis, et c'est là qu'il fait une importante découverte: "En cas de fièvre ou de blessure légère, le transfert du mal par Kotodama ou par léger contact de muqueuses sera suffisant pour obtenir la guérison , lit-il à haute voix. Mais dans le cas de lésions internes et de blessures extrêmement graves, une fusion de plus grande ampleur des muqueuses, impliquant donc une union corporelle plus profonde, deviendra nécessaire".... "Une union corporelle plus profonde ? répète Ryûseï en éclatant de rire. Ça veut dire faire l'amour avec quelqu'un alors même qu'il erre entre la vie et la mort ? Quelle blague, je n'imagine pas du tout Moriya faire une chose pareille !" Une fois sorti du lieu d'aisance, Ryûsei pose néanmoins la question à son Kami, juste pour en avoir le coeur net. Et il blêmit en entendant la réponse: "JE L'AI FAIT, assure Moriya comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Seulement, vous ne vous en souvenez pas." - "....Aah.... Ainsi.... Quand j'étais en train de mourir après avoir utilisé le Kotodama, ça veut dire que TU T'ES UNI À MOI POUR ME RAMENER À LA VIE...?" Quel choc pour Ryûsei, lui qui n'a jamais eu que des partenaires masculins passifs ! Moriya s'en doute bien, voilà pourquoi il rétorque tout en poursuivant ses tâches ménagères: "Maître Ryûsei, je pense qu'il existe certaines choses qu'il vaut mieux ignorer." Pourtant, le jeune homme n'en démord pas, il veut savoir ! Qu'a donc fabriqué le Kami avec son corps pendant qu'il était inconscient ? Voilà pourquoi, comprenant qu'il n'aura pas la paix tant qu'il n'aura pas craché le morceau, Moriya se met en devoir de tout lui raconter dans les moindres détails.

"Je vois, acquiesce Ryûseï dix minutes plus tard, une fois le récit du Kami achevé. En bref, tu as violé mon cadavre...." - "Ce n'était pas un viol de cadavre, réplique fermement Moriya. Bien qu'il était faible, votre pouls battait." - "Pendant que j'avais perdu connaissance, TU M'AS TRIPOTÉ par devant et par derrière...." - "Simple traitement médical ! J'ai agi ainsi seulement parce que je n'avais pas le choix, Maïtre Ryûseï...." - "Dis.... Sais-tu comme c'est horrible pour moi ? J'ai déjà pénétré des mecs, mais en ce qui me concerne, C'ÉTAIT LA PREMIÈRE FOIS QUE JE ME FAISAIS EMMANCHER !" - "....Maître Ryûseï !" Alors-même que se déroule cette joûte verbale, Ryûseï entraîne Moriya jusqu'au lit et grimpe à califourchon sur ses genoux. "Pourquoi est-ce que vous nous déshabillez ? demande le Kami un peu inquiet, craignant une vengeance à ses dépends. Et c'est quoi, cette posture ?..." - "Mm ? Figure-toi que tu as éveillé ma curiosité, répond le jeune homme, un sourire malicieux aux lèvres. Je brûle de savoir comment tu fais l'amour." - "Ah !?" - "Allez, montre-moi comment tu bandes." - "Si vous voulez voir ça, répond le Kami, exhalant un soupir, il faut d'abord que vous m'en donniez l'envie." - "Tss ! N'oublie pas ce que tu m'as dit un jour, Moriya: "Je vais vous donner un plaisir tel que plus jamais vous n'aurez envie de pêcher des filles dans la rue." Oserais-tu revenir sur tes paroles ? Et depuis que tu as débarqué chez moi, ajoute Ryûsei, achevant d'enfoncer le clou face au silence de son compagnon, côté érotisme ma vie en a pris un sacré coup. Tu sais que si je ne tire pas un coup très bientôt ça va devenir mauvais pour ma santé ? Pour une fois, je vais te laisser prendre le dessus, alors, je compte sur toi." Soulagé d'apprendre que ce n'est pas lui qui va passer à la casserole, Moriya change aussitôt de ton pour entrer dans le jeu de son maître. "Savez-vous comment on appelle ce que vous êtes en train de faire ?" demande-t-il, souriant à son tour d'un air narquois. - "Ça ? Du harcèlement sexuel, bien sûr," répond Ryûsei en riant. - "Vous avez vraiment des passes-temps douteux." - "Qu'est-ce que ça peut foutre ? J'ai accepté d'être ton maître toute ma vie durant, alors ce ne serait vraiment pas juste que tu refuses de me servir de partenaire !"

Même quand il s'agit de nouer pour la première fois une liaison charnelle avec son Kami, Ryûsei se montre aussi grossier qu'orgueilleux - mais, c'est aussi ce qui plaît chez lui à Moriya, ainsi ce dernier accepte de bonne grâce de se plier à ses désirs. "....C'est drôlement bon...." commente le jeune homme, tandis que le Kami lui fait une phellation. "Encore un peu et je vais jouir...." Seulement Moriya ne l'entend pas de cette oreille. Saisissant d'une main le sexe de son maître, il se met soudain à le serrer avec force. "Désolé, vous allez devoir attendre encore un peu, Maître Ryûsei, annonce-t-il." - "Ne serre pas comme ça ! Tu me fais mal ! proteste Ryûsei, grimaçant de douleur. - "Vous adorez avoir mal, pourtant ? Vous qui passez votre temps à rechercher volontier les blessures." - "Ce n'est pas la même chose...!" Cependant les protestations du jeune homme tournent court, tandis qu'il sent soudain les doigts de son partenaire enduire d'une sorte de crème les parois de son anus. "C'est un onguent que nous, les Kamis, utilisons pour guérir nos propres corps," explique Moriya. - "Ah !? Eh.... Un instant ! Il n'y a pas d'ingrédients douteux dans ton truc, j'espère !?" - "Justement si, répond le Kami l'air de rien. Dans le cas où un être humain absorberait le produit par ses muqueuses, cela provoquerait certainement chez lui une forte stimulation. Et il paraît que son corps deviendrait particulièrement réceptif au plaisir, savez-vous ?" Comme pour simplement vérifier cette hypothèse, Moriya enfonce davantage ses doigts dans le corps de son maître. Et la réaction ne se fait pas attendre: brusquement saisi de frissons, Ryûsei ne peut se retenir d'éjaculer. "Comment, vous avez déjà joui ? clame Moriya, feignant la surprise. On n'en était encore qu'aux doigts, pourtant ?" - "Moriya.... Salaud....!" crache Ryûsei, le souffle court, bien conscient que son amant se moque de lui. - "Allons allons, vous n'allez pas vous contenter de si peu, Maître Ryûsei ?" rétorque le Kami, goguenard.

Changement de position. Etendu sur le lit, jambes écartées, Ryûsei attend avec anxiété de subir l'étreinte de Moriya. Ses préparatifs achevés, ce dernier commence à pénétrer le corps de son maître, doucement tout d'abord puisque c'est la première fois qu'il le fait alors que le jeune homme est conscient. "....C'est chaud...." murmure le Kami, un fois entré en ce corps différent du sien. Quant à Ryûsei, qui s'attendait à quelque chose de plus douloureux, il se montre plutôt rassuré. "....Ah !... Je m'attendais à pire.... Si c'est que ça, je crois que ça ira...." Commentaire qui amène sur le visage de Moriya un sourire qui ne présage rien de bon. "Ne me sous-estimez pas ? profère-t-il. Ce n'est que le commencement." Et sur cet avertissement, avant même que Ryûsei ait pu en saisir le sens, d'un violent coup de hanche le Kami achève sa pénétration. Comprenant un peu tard qu'on n'exige pas à la légère l'étreinte d'un homme, Ryûsei blêmit sous le choc, mais le harcelant de ses coups de boutoir, Moriya ne lui laisse pas le temps de céder à la peur. "Crétin....! articule péniblement le jeune homme entre deux cris. Si tu.... continues comma ça.... tu vas.... me déchirer...!" - "Cela n'a aucune importance, que je sache ? répond le Kami sans ralentir la cadence. Si vous êtes blessé.... je me ferais un plaisir de vous guérir.... autant qu'il le faudra." - "Idi....ot ! Là n'est pas.... le problème...!!" Mais tandis qu'une vague de plaisir vient le submerger, Ryûsei devient bientôt incapable de protester davantage....

Un peu plus tard, le couple se repose, assis côte à côte sur le lit. Son oreiller placé dans son dos, Ryûsei fume une cigarette d'un air boudeur, tournant ostensiblement la tête du côté opposé où se trouve son compagnon ! "Pourquoi faites-vous une tête pareille ? demande le Kami avec malice. C'est pourtant vous qui m'avez invité au lit. Je n'ai fait que satisfaire vos désirs ?" - "OUAIS, JE SAIS !" répond Ryûsei, bougon. - "Vous comptez aller à la "pêche aux filles", Maître Ryûsei ?" - "Pas possible. Je ne sens plus mon cul." S'il reconnaît avoir lui-même provoqué sa mésaventure, pourquoi Ryûsei a-t-il de plus en plus l'impression de s'être fait avoir ?

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