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Haru o Daiteita

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© Yuki Shimizu / Shinshokan

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- Index des Titres et des Auteurs -

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Yuki Shimizu

* Love Mode 1 -----------------* Love Mode 2------------------- * Recipe----------------- * Ze 6

* Love Mode 3 -----------------* Love Mode 4------------------- * Ze 1- ------------------ * Ze 7

* Love Mode 5 -----------------* Love Mode 6------------------- * Ze 2 ------------------- * Ze 8

* Love Mode 7 -----------------* Love Mode 8------------------- * Ze 3 ------------------- * Ze 9

* Love Mode 9 -----------------* Love Mode 10----------------- * Ze 4

* Love Mode 10 - 2ème partie ------* Love Mode 11-------- * Ze 5

 

 

© Yuki Shimizu

Ze 7

("Droiture" vol.7)

 

Auteur: Yuki Shimizu

Références: Dear + Comics

Nombre de Volumes: 9 en cours

 

Intrigue: Quand une femme Maître Kotodama met un enfant au monde, la fatalité veut qu'elle perde son pouvoir en le transmettant à son bébé. Mais le jour où Yukino Mitô, chef du clan Mitô, donna naissance à un garçon, elle ne perdit pas seulement son pouvoir, mais également la vie. Quand il vint au monde, les cris poussés par ce nourisson non désiré détruisirent la résidence de son clan et firent trembler la terre. On lui donna le nom de Kotoha, et c'était le plus puissant Maître Kotodama apparu sur Terre depuis son grand-père Rikiichi Mitô. Un enfant qui devint un garçonnet adorable mais étrange, dont le Kami Konoé venait de se voir confier la charge, alors que jusqu'à quelques jours encore il avait oublié son existence. Tout avait débuté ce fameux après-midi où il venait de se quereller avec Asari. Depuis quelque temps, Konoé avait remarqué que le doyen des Kamis n'était pas à prendre avec des pincettes, mais ce jour-là, sa mauvaise humeur avait battu des records. Peu enclin à se faire embrôcher par des nagitanas durant sa sieste tout non-humain qu'il était, Konoé avait décidé qu'il était grand temps de prendre des mesures pour endiguer la violence d'Asari et s'était donc rué chez Waki. "Ah, Konoé ! Tu tombes à pic ! avait lancé le Marionnettiste comme s'il l'attendait. Je souhaiterais que tu fasses une petite commission pour moi." - "Aah !? Tu as plaqué ton job de Marionnettiste et commencé à vendre des nouilles ?" avait répliqué le Kami, coupé dans son élan vengeur. C'est alors qu'arborant un sourire énigmatique, Waki lui avait parlé du petit garçon qui vivait reclu dans le coin le plus reculé de la résidence en raison de l'ampleur de ses pouvoirs destructeurs. "....Kotoha ? ....Tu veux parler de l'enfant mis au monde par Yukino il y a quatre ans ? répéta Konoé, fouillant sa mémoire. Ouais, je me souviens qu'on s'était bien querellé à son sujet à l'époque: son pouvoir était beaucoup trop puissant pour un bébé, personne ne savait quoi en faire." - "Il est inutile de demander à un nourrisson de contenir sa voix, acquiesça Waki. Après l'avoir pouponné deux jours, même Takamitsu son propre père a eu les tympans crevés. Si bien qu'à la fin c'est Shirahazé, la Kami de Yukino, qui a élevé Kotoha à la place de ses parents. Mais hier, poursuit le Marionnettiste, je l'ai ramenée à l'état de papier blanc et réduite en cendre. Elle avait été si durement traitée que son corps était en lambeau. Et je n'avait plus de reliques de la Shirahazé originelle en stock pour pouvoir la réparer encore."

Ces paroles lui rappelant le triste sort des Kamis laissa Konoé pensif, lui faisant complètement oublier le but de sa visite. Quand un Maître Kotodama meurt, son cadavre est stocké pour servir à fabriquer des Kamis à son image, ses restes étant utilisés pour la maintenance jusqu'à ce que celle-ci ne soit plus possible, la Marionnette étant trop abîmée ou plus aucun os n'étant disponible. Le retour à l'état de papier blanc devient alors inévitable, signifiant la mort pour le Kami. Mais ignorant les pensées moroses de sa créature, Waki poursuit son récit, lâchant la conclusion dans un sourire rayonnant: "C'est la raison pour laquelle je compte sur toi pour prendre soin de Kotoha, Konoé !" Durant une minute le Kami ne réagit pas, doutant d'avoir bien entendu. Avant de s'exclamer, pris de panique: "MOI !? MAIS POURQUOI !?" - "Tu es libre, que je sache," répondit Waki amusé. - "ET ASARI !? SI QUELQU'UN A DU TEMPS LIBRE C'EST BIEN CE MEC-LÀ !" - "Jouer les nounous ? Plutôt mourir !" Voilà ce qu'il m'a répondu." Et à ces mots prononcés en imitant le ton catégorique d'Asari, Konoé fut soudain convaincu d'avoir découvert la cause de l'humeur exécrable de son camarade. Cependant, le Marionnettiste poursuivit ses explications: "Takamitsu a dû être hospitalisé pour un cancer.... Ce qui signifie que ce fardeau de Kotoha ne compte actuellement plus aucun allié ici à la résidence Mitô. Si tu ne lui apportes pas à manger, il est condamné à mourir de faim. Aah.... Le pauvre...." achèva Waki en soupirant. - "Le plus à plaindre, c'est moi...." songea piteusement Konoé, avec la sensation cuisante de s'être fait avoir.

Mais puisque ce n'était pas dans son genre de laisser mourir de faim un enfant que nul être humain ne pouvait approcher, résigné, Konoé accepta la requête du Marionnettiste et s'en alla porter son repas au jeune Kotoha Mitô. Après avoir traversé de longs couloirs plongés dans une pénombre presque totale, il parvint à une porte barricadée et lourdement bardée de fer, comme celle d'une prison où serait retenu un criminel particulièrement féroce. Le malaise qu'il avait commencé à éprouver en mettant les pieds dans cette aile de la résidence ne fit que s'accroître quand il découvrit la minuscule chambrette dans laquelle Kotoha vivait reclu depuis quatre ans. Murs fissurés, complètement vide à l'exception du futon posé sur le sol et une petite malle d'osier contenant des vêtements, ce lieu désolé était indigne d'abriter un être humain, encore moins un enfant ! Cependant le Kami n'eut pas le temps de s'indigner davantage car émergeant soudain de la couette sous laquelle il dormait, un petit garçon leva sur lui un visage interrogateur. A peine son regard se posa-t-il sur la frimousse de l'enfant que durant une fraction de seconde, Konoé se crut ramené des années en arrière, au temps où vivaient encore Rikiichi et sa fille Yukino, tant Kotoha ressemblait physiquement à sa mère. Jusqu'à ce que des gargouillis sonores le ramènent d'un coup à la réalité et au but de sa visite. "Ouais, t'as faim, hein ? Tiens, voilà ta bouffe !" Après avoir posé le plateau devant l'enfant, qui s'empare aussitôt avidement d'une boulette de riz, Konoé se met en devoir de lui annoncer une pénible nouvelle: "Euh, dis, commence-t-il, hésitant, à partir d'aujourd'hui ce n'est plus Shirahazé qui apportera tes repas, mais moi." A cette nouvelle, Kotoha se raidit, ses yeux s'aggrandirent de stupeur. Durant un instant, il remua les lèvres, sur le point de dire quelque chose, mais finalement, il garda le silence. Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain.... "Moi qui pensais qu'il pleurerait et qu'il piquerait une crise de nerfs...." soupira Konoé, tout à la fois étonné et soulagé que l'enfant paraisse si peu ébranlé par la disparition soudaine de son ancienne nounou.

Le Kami n'allait cependant pas tarder à apprendre que s'occuper d'un gamin de quatre ans ne s'avère pas de tout repos. Il ne suffisait pas de le nourrir, cela signifiait aussi faire face à tout un tas de désagréments, dont l'inévitable pipi au lit ! Asari avait vraiment eu le nez fin en refusant cette tâche ingrate ! Et à propos de nez, Konoé s'aperçut bientôt que l'odeur nauséabonde flottant dans la chambre ne provenait pas uniquement de la literie souillée, mais de Kotoha lui-même ! "....Dis donc, toi, je te trouve plutôt crad' ? grommela-t-il en soulevant l'enfant par le col de son kimono. Tu es sûr que tu te laves régulièr...." Mais le Kami n'achèva pas sa phrase, blêmissant face à sa propre sottise. Bien sûr, un gamin de quatre ans ne se lave pas tout seul, et puisque personne à part lui n'était en mesure de l'approcher, il est évident que depuis la disparition de Shirahazé personne ne s'était occupé de l'hygiène corporelle de Kotoha ! Vite, jugeant qu'il était temps de prendre des mesures d'urgence, Konoé plongea l'enfant dans un baquet d'eau chaude. Ce bain achevé, alors qu'il essuyait le petit corps, le Kami remarqua soudain un drôle de colifichet passé autour du cou du garçonnet. "C'est quoi, ce collier ? Une simple ficelle !? s'étonna-t-il. Comment ça s'enlève, ce truc.... Mais, impossible de l'enlever !? ....Tant pis, laissons-le en place. C'est Shirahazé qui lui a mis ça ?" Tandis qu'il se mettait en quête de vêtements de rechange pour Kotoha, l'étrange ficelle finit par lui sortir de la tête. Konoé apprendrait sa cruelle fonction bien assez tôt....

Une fois lavé et nourri, le petit garçon finit par s'endormir dans le giron du Kami. "Eh voilà, je ne peux plus bouger...." pesta ce dernier intérieurement. Mais le visage endormi de l'enfant, la chaleur de son corps ne tardèrent pas à l'émouvoir malgré lui. "Les bébés serrent leurs poings car ils tiennent leurs rêves au creux de leurs mains.... Où ai-je entendu ça déjà ? se demanda Konoé en baillant, à son tour gagné par le sommeil. Des rêves pour le futur ...? Quels que soient les rêves que peut nourrir Kotoha, son futur à lui est déjà tout tracé, songea le Kami en soupirant. Le plus puissant Maître Kotodama de la famille Mitô devient le chef du clan. Il sera Maître Kotodama.... l'être capable de faire s'accomplir les paroles les plus maléfiques. Le plus fort des Maîtres Kotodama, ajouta Konoé en appuyant sur la joue rebondie de l'enfant. Alors qu'il ne sait même pas encore parler correctement...." A cet instant, Konoé eut comme une illumination. "....Mm ? Attendez une minute.... Au fait, je ne l'ai pas entendu prononcer UNE SEULE parole ? Et je ne l'ai même jamais entendu rire ! Peut-être ne le fait-il que quand il est seul...!?"

Afin d'en avoir le coeur net, Konoé enfila son Kakuremino, cet étrange costume composé d'un kimono blanc et d'un masque de renard conçu par Waki et censé rendre invisible son porteur. Ainsi attifé, il se rendit chez Kotoha dans le but de l'observer secrètement. Peine perdue. A peine se pencha-t-il dans la pièce que le garçonnet tourna la tête vers lui et se mit à le dévisager de ses grands yeux. "Il me voit !? s'exclama mentalement Konoé, blêmissant sous son masque. C'est carrément impossible, et pourtant il me voit bel et bien...! Hiii ! C'est un animal !?" Le Kami ne s'avoua pas vaincu pour autant, essayant une seconde tactique. Mais il eu beau chatouiller Kotoha sous les bras, ce qui aurait eu raison d'un enfant normal, ce dernier demeura sans aucune réaction. Bon. Troisième essai: la frayeur. Saisissant le garçonnet à bras-le-corps, Konoé le lança très haut dans les airs avant de le rattraper dans ses bras. Une fois revenu de sa surprise, Kotoha se blotit contre la poitrine du Kami, mais s'il avait visiblement eut peur, cela n'avait pas suffit à lui arracher un cri. Drôlement coriace, le moutard ! Qu'à cela ne tienne, Konoé avait encore un tour dans son sac. Si ni les chatouilles ni la frayeur ne suffisaient à faire parler Kotoha, qu'en serait-il de la gourmandise ? Il tira donc de sa poche un sachet de succulents gâteaux. "Tu veux les manger, Kotoha ? demanda le Kami en montrant les friandises à l'enfant. Alors, tu dois me dire: "Donne-les moi, s'il te plaît" . Si tu ne le dis pas, je ne te les donnerais pas." Si cette fois Konoé obtint une réaction, ce ne fut pas celle espérée ! Kotoha n'essaya même pas de parler, se contentant de fixer l'objet de sa convoitise en salivant abondamment et pleurant à chaudes larmes. Si bien que le Kami finit par avoir pitié du malheureux et lui donna les gâteaux sans insister davantage.

Tandis que le petit garçon dévorait ses sucreries, son régal de toujours, Konoé s'étendit sur le tatami. "Qu'est-ce qui me prend de m'acharner comme ça ?..." s'interroge-t-il, perplexe, lui qui au départ avait pourtant pris comme une corvée son rôle imposé de nounou. "Kotoha, pourquoi tu ne parles pas ? demanda-t-il enfin, se tournant vers l'enfant agenouillé à ses côtés. En fait, je ne te l'ai pas dit jusqu'à présent.... mais je suis victime d'une malédiction lancée par un démon très méchant. Si ce mauvais sort n'est pas rompu, je vais finir par mourir. Tu sais ce que ça veut dire, "mourir" ? Je ne pourrais plus te parler comme je le fais maintenant. Mon corps va devenir tout froid et tout dur et je ne bougerais plus. Si je meurs, je vais disparaître et tu ne me verras plus jamais. Mais si tu prononces une parole - même une seule, achèva le Kami tandis que l'enfant l'écoutait attentivement, la malédiction sera levée et je serais sauvé...." A peine eut-il prononcé ces mots que Konoé se redressa brusquement en se tenant le cou, hurlant de douleur comme s'il souffrait le martyre. "GWWWAAAHHH !! TROP TARD...! JE MEURS...!!" Et sur ce dernier cri pitoyable, poussant la comédie jusqu'au bout, il s'effondra lourdement sur le sol sous le regard épouvanté de Kotoha. "Facile pour un Kami qui n'a ni pouls ni battements de coeur de se faire passer pour mort, rit Konoé intérieurement. ....Alors, que vas-tu faire, Kotoha ? Je vais finir par mourir, tu sais ?"

Après être demeuré quelques instants tétanisé, Kotoha se pencha sur le Kami et se mit à le secouer de ses petits bras pour tenter de le réveiller. N'obtenant aucune réaction, il courut vers la porte de la chambre afin d'aller chercher du secours, mais dû vite réaliser qu'il était bien trop petit pour atteindre la poignée. Que faire ? Prit de panique, le garçonnet tournait la tête de tous côtés, cherchant désespérément un moyen d'aider son compagnon. En désespoir de cause, il retourna s'agenouiller à ses côtés et se mit à le frapper de ses poings, mais peine perdue, Konoé continuait de ne montrer plus aucun signe de vie. Il n'y avait donc que le son de sa voix qui pouvait rompre la malédiction ? Alors que Kotoha hésitait, lui revinrent soudain en mémoire les paroles de son ancienne nounou: "Vous devez me le promettre, Maître Kotoha. Même si je venais à disparaître, vous ne devez jamais.... Jamais ouvrir la bouche...." Shirahazé, pourtant si douce, avait gravement insisté sur ce point, et l'enfant avait depuis tenu sa promesse. Mais à présent cela signifiait perdre Konoé ? Se retrouver encore une fois tout seul ? Des larmes de détresse ne tardèrent pas à venir mouiller les joues de Kotoha, détresse qui se mua bientôt en un brûlant désespoir. De toutes ses forces, il se mit à hurler, d'une voix qui vibrait de tout le pouvoir du Kotodama et força Konoé à ouvrir les yeux. Mais trop tard. Quand le Kami remarqua enfin le rayonnement émit par la ficelle que l'enfant portait au cou, celle-ci s'était déjà resserrée d'un coup sec, mettant fin au hurlement destructeur. Le col de son kimono déchiré tant la ficelle magique l'étranglait avec force, incapable de respirer, Kotoha s'effondra sur le sol....

"KOTOHA !" Epouvanté par ce qui venait de se produire, Konoé se précipita vers l'enfant inconscient et le prit dans ses bras. Mais quand il voulu s'élancer au-dehors avec son précieux fardeau pour chercher du secours, il se heurta soudain à un champ de force qui l'empêcha d'emporter Kotoha hors de la zone où on l'avait confiné. "UN KEKKAÏ !? s'indigna le Kami incrédule. Ils veulent emprisonner ce gosse au point d'en arriver là !? LES ENFOIRÉS !!" Laissant l'enfant dans sa chambre puisqu'il ne pouvait pas l'emmener, c'est seul que Konoé se rua chez le Marionnettiste. "WAKI ! hurla-t-il, saisissant violemment son créateur par le col de son kimono. ENLÈVE IMMÉDIATEMENT LA FICELLE ENROULÉE AUTOUR DU COU DE KOTOHA ! QU'EST-CE QUI T'A PRIS DE FAIRE UN TRUC PAREIL À UN GOSSE DE CET ÂGE !?" Face à la fureur de Konoé, Waki ne s'émut pas, ne se départit même pas de son éternel sourire moqueur. D'ailleurs, d'un coup de sabre vif comme l'éclair il n'eut aucun mal à obliger le Kami à le lâcher. "C'est de l'éducation, Konoé," expliqua ensuite calmement le Marionnettiste. - "Mais c'est pas un chiot !? protesta le Kami, tout en demeurant à bonne distance cette fois. C'est ça ton éducation, le forcer à obéir par la douleur et par la peur !?" - "C'est justement parce qu'il possède la force d'une bête féroce incontrôlable qu'il est nécessaire de l'éduquer tant qu'il n'est encore qu'un enfant. D'accord, c'est moi qui ai fabriqué cette ficelle, mais celui qui m'a demandé de la lui passer autour du cou, sache que c'est Takamitsu, son propre père. Et puis, acheva le Marionnettiste pour tâcher de convaincre son interlocuteur indigné, tant que Kotoha n'ouvre pas la bouche, la ficelle ne lui fait rien. D'ailleurs même s'il parle, elle lui serre le cou durant un instant puis se détend aussitôt. Kotoha ne risque donc pas d'en mourir. Ce n'est qu'attachée et enfermée dans une cage qu'une bête féroce peut vivre au milieu des humains, pas vrai ?" Cependant, nullement convaincu par cet argument qu'il jugeait fallacieux, Konoé explosa de plus belle. "TU DÉRAILLES !! AUSSI PUISSANT QUE SOIT SON POUVOIR, KOTOHA EST UN ÊTRE HUMAIN !! EN PLUS.... UN ÊTRE HUMAIN SI PETIT !?"

La violente colère animant sa créature ne fit qu'élargir davantage le sourire de Waki. "Pff, eh-là eh-là, en si peu de temps tu t'es drôlement attaché à lui, lâcha cyniquement le Marionnettiste. Alors que jusqu'à pas longtemps encore, tu avais complètement oublié l'existence de Kotoha." - "Ouais, je ne le nie pas, acquiesça le Kami. Mais après l'avoir vu et appris dans quelles conditions il vit, comment pourrais-je rester indifférent !?" - "Si je lui enlève la ficelle, avertit Waki, Kotoha pourra encore moins qu'avant quitter son aile de la résidence, vois-tu ? Il sera voué à vivre dans la solitude la plus totale." - "JE RESTERAIS AVEC LUI, répliqua Konoé avec force. Comment pourrais-je laisser ce marmot tout seul ?!" Puis il ajouta, tandis que lui revenaient des paroles qu'il avait un temps oubliées: "Comme me l'a ordonné mon ancien maître Rikiichi, à partir d'aujourd'hui je vivrai en tant que Kami de Kotoha. Fidèle à ma mission, je le protégerai contre toutes les calamités qui pourraient le menacer. Alors enlève cette ficelle, Waki, conclut Konoé, abandonnant son ton acide pour se faire implorant. Je t'en prie, retire-lui ça...."

Comme le Marionnettiste n'était pas un mauvais bougre en dépit de ce qu'il voulait laisser paraître, il finit par accéder à la requête de sa créature. Satisfait, Konoé fit donc son baluchon pour déménager chez Kotoha, se mangeant au passage les commentaires railleurs d'Asari. "Notre seul et unique maître était censé être Rikiichi, reprocha le doyen des Kamis, faisant allusion au défunt grand-père de Kotoha. Je trouve que tu lui as vite trouvé un remplaçant." - "Je ne fais qu'obéir aux ordres de ce maître, répondit gravement Konoé sans même se retourner. Je n'ai pas envie d'attendre qu'il soit trop tard et éprouver une deuxième fois les même regrets." Qu'était-il arrivé au maître des deux Kamis ? Une profonde mélancolie se peignit sur les traits d'Asari. Mais après avoir gardé le silence un instant, il finit comme toujours par détendre l'atmosphère devenue lourde par une de ces plaisanteries dont il avait le secret: "Mieux vaut ne pas jouer les grands hommes au coeur noble dans un accoutrement pareil, lança-t-il, faisant allusion à l'allure négligée de rônin de son compère. Au lieu d'impressionner, ça donne seulement froid dans le dos." - "LAISSE TOMBER !" Mais tandis que Konoé vexé se décidait enfin à se tourner vers lui, Asari lui jeta un sachet dans les mains. "Tiens ! Voilà mon cadeau d'adieu. Je te souhaite bon courage, lança-t-il en s'éloignant, gratifiant l'autre Kami d'un signe de la main. Une fois seul, Konoé intrigué ouvrit le sachet et son visage se fendit d'un sourire quand il y découvrit des petits pots de crème glacée. Bien sûr, ce n'était pas pour lui - qui n'a pas besoin de se nourrir - mais pour Kotoha, cadeau qui prouvait le bon coeur d'Asari bien qu'il ait refusé de s'occuper personnellement de l'enfant. A cet instant, Konoé eut l'impression fugace de quitter un endroit où il se serait trop longtemps attardé, laissant là le passé pour marcher enfin vers le futur. Rikiichi était mort, et rien ne le ramènerait à la vie. Mais si Asari continuait de s'abîmer dans les regrets de cette perte, lui avait désormais trouvé son rédempteur en Kotoha. Quand il avait fait semblant de mourir devant l'enfant pour tenter de le faire parler, jamais il ne se serait douté que cela entraînerait pareilles conséquences. Kotoha savait parfaitement qu'il souffrirait s'il émettait le moindre son, pourtant, il avait crié de toutes ses forces. Afin de le protéger, malgré son pauvre petit corps. "Voilà pourquoi c'est désormais à moi de te protéger, Kotoha," promit Konoé intérieurement.

Quand son baluchon à la main le Kami pénétra dans les appartements du garçonnet, ce dernier qui l'avait cru mort eut du mal à en croire ses yeux. A peine remis de sa pénible expérience dont témoignait la cruelle marque de strangulation autour de son cou, Kotoha se leva sur ses jambes flageolantes et courut se jeter dans les bras de Konoé. "En voilà, un accueil chaleureux !" rigola le Kami en serrant contre lui l'enfant en pleurs. "Maintenant que Waki a retiré ton collier, tu vas pouvoir parler autant que tu voudras. Si tu me disais quelque chose, pour voir, Kotoha ?" Tandis que son petit maître hésitait encore, Konoé dû l'encourager à prononcer ce qu'il brûlait visiblement de dire. Mais il eut un coup au coeur en entendant les paroles qui sortirent enfin de la bouche de l'enfant: "La m.... malédic....tion. Elle est rom.... pue ? Le contre.... sort.... a fonctionné ? Tu.... vas rester.... avec moi ?" A ces questions, Konoé réalisa soudain l'intensité de la peur qu'il avait infligée à ce gamin innocent, comprit les raisons du soulagement que Kotoha avait éprouvé à le revoir. "Les Kamis sont-ils eux aussi dotés d'un instinct maternel ? Jusqu'à ce qu'elle s'effondre sous les yeux-même de Kotoha, Shirahazé ne l'avait jamais quitté," lui avait raconté Waki peu de temps auparavant. "Qu'est-ce que j'ai fait !" rugit mentalement Konoé, furieux contre lui-même. En pensant jouer la comédie, il avait en effet involontairement reconstitué les circonstances exactes de la fin de Shirahazé. Il ne fallait donc pas s'étonner que Kotoha ait préféré crier tout en sachant qu'il allait le payer de sa propre souffrance plutôt que de voir encore un être cher périr sous ses yeux, lui qui avait déjà perdu sa nourrice quelques jours plus tôt. Voilà pourquoi, s'efforçant de cacher son trouble, Konoé prit l'enfant par les épaules et lui répondit: "....Grâce à toi, qui a fait de ton mieux pour faire entendre ta voix, cette fichue malédiction est partie pour de bon ! Alors non seulement je ne vais pas mourir, mais je vais rester tout le temps.... tout le temps auprès de toi. Si jamais tu as mal, ajouta le Kami, relevant enfin la tête pour gratifier son protégé d'un sourire engageant, si tu es triste ou que tu te sens seul, appelle-moi. Mon nom, c'est Kono.... é.... tchoum !..." Pris d'un brusque éternuement, le Kami n'acheva pas de prononcer son nom, si bien que l'enfant n'en saisit que la moitié. "Ko.... no ? répéta-t-il, hésitant. Kono !" - "Bah.... Va pour "Kono" !"acquiesça néanmoins Konoé, tout en soulevant Kotoha dans ses bras. C'est à cet instant qu'il se rappela soudain le cadeau remis par Asari. "Ah, mince, les glaces.... Il faut les manger avant qu'elles fondent."

Sitôt dit, sitôt fait. S'emparant d'un pot de crème glacée à la vanille et d'une cuillère, Konoé entreprit de les faire goûter à l'enfant. "Allez, Kotoha, fais "ah"." Comme sa nouvelle nounou le lui demandait, le petit garçon ouvrit grand la bouche. Et quand ses lèvres se refermèrent sur cet aliment doux et sucré qu'il n'avait encore jamais goûté, une telle émotion s'empara de lui que les larmes lui montèrent aux yeux. "C'est bon, Kotoha ? demanda Konoé en riant de sa surprise. Tu aimes la glace ?" - "J'aime !" Le sourire que lui retourna l'enfant était si rayonnant qu'ému face à cette toute première manifestation de joie, le Kami dut détourner précipitamment la tête. "Il a sourit...! Ça craint...!! Je suis en train de prendre goût à jouer les papas poule...!"

Mais question éducation des jeunes enfants, Konoé avait encore beaucoup de choses à apprendre. C'est ainsi que quelques pots de glace plus tard, Kotoha se plaignant de maux de ventre, il dut faire appel aux bons offices d'Asari. "Pas étonnant qu'il ait mal au ventre, reprocha le doyen des Kamis, toisant son comparse d'un air sévère. Après s'être enfilé toutes ces glaces en même temps, c'est normal." - "Il a profité que je l'ai quitté quelques instants des yeux pour tout manger ! se défendit Konoé, livide. ET PUIS PEU IMPORTE, FILE-MOI VITE CETTE BOUILLOTTE !" - "C'est une dette que tu me payeras cher, Konoé," répliqua sournoisement Asari, mécontent d'avoir été dérangé. "Mais tu n'a pas vraiment besoin d'utiliser une bouillotte pour le guérir, ajouta-t-il ensuite en soupirant. Ça marchera sûrement aussi bien si tu utilises tes pouvoirs, tu sais ?" A cette remarque, Konoé sursauta. "Ah ! Mais oui ! Je suis un Kami !" se rappela-t-il subitement. Et sur ces mots, devant son compagnon consterné par un tel manque de sens pratique, il s'empara des lèvres de Kotoha, ce qui lui coûta une entaille au doigt mais guérit l'enfant. "Alors ? Tu n'as plus mal au ventre ? demanda joyeusement Konoé à Kotoha stupéfait en lui caressant la joue. Sa joie fut cependant de courte durée quand il remarqua l'expression du visage d'Asari, qui s'était visiblement régalé à le voir embrasser sur la bouche un gamin de quatre ans ! "HOMO À LOLITAS !" lâcha le doyen des Kamis de son sourire diabolique. - "C'EST PAS VRAI ! répliqua Konoé outragé. Ne dis pas des trucs si malsains à entendre !" Néanmoins Konoé se radoucit vite tandis que blottit dans ses bras, le petit garçon se laisser gagner par le sommeil. "Bah, Kotoha est guéri, c'est tout ce qui compte."

La vie se poursuivit ainsi, paisiblement. Konoé remarqua cependant que suite à l'influence de Shirahazé qui avait élevé Kotoha jusqu'à l'âge de quatre ans, ou suite à un traumatisme provoqué par la ficelle magique de Waki, même libéré de cet artefact, Kotoha ne devint pas plus bavard pour autant. "Bien sûr je n'ai pas à m'en faire pour s'en avenir, songea le Kami, un jour qu'il réfléchissait au problème pendant que son protégé faisait la sieste. Mais il y a quand même une énorme différence entre ne pas pouvoir parler et ne pas vouloir . Bah, pour l'instant ça n'a pas d'importance, qu'il fasse comme bon lui chante. Car le temps viendra bien assez tôt ou bon gré mal gré, il sera forcé d'ouvrir la bouche. Et ce dans un futur pas si lointain.... quand il lui faudra utiliser le Kotodama...."

Et en effet les années passèrent, bien que le temps parut ne pas exister dans l'aile de la résidence où vivaient reclus le Kamis et son jeune maître Kotodama. Kotoha devint un joli garçon à l'allure éthérée, vivant portrait de sa mère Yukino, un bishônen au plus pur sens du terme. Dix ans s'étaient écoulés depuis sa première rencontre avec Konoé, mais bien qu'il comptât désormais quatorze ans bien sonnés, Kotoha continuait de montrer un comportement puéril. C'est ainsi qu'un soir où son Kami lui apportait son dîner, à peine l'adolescent entendit-il le son de sa voix qu'il s'élança pour se précipiter dans ses bras, entièrement nu, car un instant plus tôt il se trouvait encore sous la douche ! "IDIOT, ATTENDS...! hurla le Kami, dont la nature d'être de papier lui faisait craindre l'eau par dessus tout. VA VITE T'HABILLER ! ...ET SURTOUT ESSUIE-TOI AVANT ! SINON TU VAS FINIR PAR ME TREMPER MOI AUSSI ! TU VEUX ÊTRE PRIVÉ DE GLACE AU DESSERT !?" La menace fit mouche. Tandis que Kotoha retournait sagement s'essuyer dans la salle de bain, Konoé encore sous le choc se laissa mollement glisser sur le sol en tatamis. "Ah.... Ça craint.... Je me sens vraiment tout ramolli," soupira-t-il, affaibli par des pluies torrentielles qui n'en finissaient pas. "Nous, les Kamis, avons beau avoir l'air parfaitement humains, notre corps est constitué à 100 % de papier, ce qui fait que l'humidité persistante de la saison des pluies nous est particulièrement néfaste. La seconde moitié du mois de juillet est déjà bien entâmée.... Cette maudite saison des pluies n'en finira donc jamais ?" Konoé fut soudain interrompu dans ses réflexions maussades par la voix de Kotoha, qui continuait malgré son âge de l'appeler par le sobriquet enfantin de "Kono". "Mm ? répondit vaguement le Kami sans même se retourner. Si tu as fini de t'habiller, mange ton repas." Mais inquiet pour la seule personne qui partageait sa vie, l'adolescent n'obéit pas et vint s'agenouiller à ses côtés, le dévisageant. Puis, avant que Konoé ait pu émettre la moindre protestation, il leva vers lui son petit visage et pressa doucement ses lèvres contre les siennes. "Ça va mieux ?... demanda ensuite Kotoha avec espoir. La magie de guérison.... a fonctionné ?" Bien que sachant ce geste inutile, Konoé en fut profondément touché. C'est pourquoi, se forçant à sourire et avoir l'air bien portant, il répondit nonchalamment à son jeune maître: "Ça a marché, ça a marché ! Merci."

La magie de guérison .... Kotoha l'appelait ainsi car depuis sa plus tendre enfance, chaque fois qu'il se blessait ou était pris d'un accès de fièvre, Konoé le guérissait en utilisant son pouvoir de Kami par l'intermédiaire d'un baiser sur la bouche. L'enfant avait donc finit par croire que c'était ce contact des lèvres qui provoquait le retour de la santé, et traumatisé par la perte de la Kami Shirahazé qui lui avait servi de mère et était "morte" sous ses yeux, chaque fois que Konoé avait l'air de se sentir mal, il avait pris l'habitude d'appliquer lui aussi à ce dernier la "magie de guérison". Car il ignorait toujours que son seul ami n'était pas un véritable être humain mais un être constitué de papier, et n'agissait que mû par une pure et tendre affection. "Pure, c'est à voir...." songea néanmoins le Kami quand il se réveilla au beau milieu de la nuit et trouva l'adolescent dans son lit, l'enlaçant durant son sommeil. "....Il est encore venu se faufiler en cachette dans mon futon...." soupira Konoé consterné. Mais alors qu'il déplaçait doucement le corps de Kotoha pour le remettre dans son propre futon étendu près du sien, le kimono de l'adolescent se défit à moitié, dévoilant un corps gracile et appétissant. Kotoha écartait les jambes dans son sommeil, et pour ne rien arranger, il agrippa fermement le kimono du Kami. Après l'avoir contemplé quelques instants, perturbé malgré lui par cette scène lascive d'abandon confiant, Konoé s'empressa de ramener la couverture sur le corps de son protégé pour ne pas céder à la tentation. "Ce n'est pas vanité de ma part.... soupira-t-il en son for intérieur. Ce gosse m'aime vraiment. Pas étonnant, dans cet univers clos et si petit...." Alors qu'il s'apprétait à se recoucher, Konoé avisa soudain l'étrange papillon évoluant dans la chambre, enveloppé d'un halo de lumière telle une luciole. "Waki m'appelle ?" devina-t-il aussitôt.

Konoé se rendit donc dans les appartements de son créateur, intrigué par ce que ce dernier pouvait bien lui vouloir en pleine nuit. Mais quand le Kami entra dans la pièce principale où trônait comme toujours le Marionnettiste devant son coffre d'ébène, il fut surpris de trouver là deux autres personnes qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. "Ce que je te veux ? répondit Waki à la question du Kami. A voir réunis ici Takamitsu, chef de clan suppléant, et Shôi.... c'est l'évidence-même, Konoé. Nous allons aborder le sujet du tout premier travail de Kotoha, notre futur nouveau chef." - "Aïe.... Je pense qu'il est encore un peu petit pour lui faire utiliser le Kotodama...." répondit Konoé, pas du tout emballé par cette idée. - "A son âge, je travaillais déjà," répliqua sèchement Shôi, tandis que son père Takamitsu enchaînait: "Actuellement, le seul Maître Kotodama en activité est Shôi. A présent que nous manquons en plus de Kamis, le fardeau est devenu beaucoup trop lourd pour une seule paire." Par "paire", le chef de clan faisait bien sûr allusion au couple indivisible formé par un Kami et son Maître Kotodama, à savoir ici Asari et Shôi. Si Konoé comprenait parfaitement la situation, d'autant plus pénible que ce travail intensif risquait de coûter la vie à Asari en raison de son grand âge, il ne parvenait pas cependant à accepter l'idée qu'on fasse de Kotoha un assassin. Il fit donc de pitoyables tentatives pour détourner ses maîtres de leur projet: "Kotoha ne lit pas encore très bien les kanjis difficiles et les noms des gens, bien que je fasse de mon mieux pour les lui enseigner...." lança-t-il, prenant un faux air embarrassé. - "On lui rédigera les formules en gros caractères," répliqua aussitôt Shôi, balayant les espoirs du Kami. Et comme pour enfoncer le clou, Waki ajouta: "Si son éducation est insuffisante, nous avons aussi la possibilité de lui trouver un professeur particulier. Dans une branche secondaire de notre clan, il y a justement deux jeunes gens presque du même âge que Kotoha, qui fréquentent actuellement une école d'apprentissage. Leur pouvoir n'est pas très puissant, mais ils vont prochainement venir ici chercher leur Kami. On pourrait faire d'une pierre deux coups, pas vrai ?" - "Waki...." De plus en plus inquiet tandis qu'on le menaçait en plus de lui retirer la garde de Kotoha, Konoé allait pour protester, mais le Marionnettiste l'arrêta net. "Konoé, qu'est-ce que tu es ? demanda sournoisement Waki. Un Kami, que je sache ? Or, les Kamis n'existent que par rapport à leur maître. La logique veut qu'un Kami inutile soit rendu à l'état de papier blanc. Tu ne fais pas exception à la règle, vois-tu, Konoé ? Et cette règle veut également que le plus puissant Maître Kotodama du clan Mitô en devienne le chef. Quelle raison y aurait-il de ne pas utiliser ses compétences, alors que son pouvoir surpasse celui de tous les autres membres du clan ? Je comprends l'attachement que tu portes à ton maître, Konoé. Néanmoins, si l'on continue dans cette voie, toi-même tu ne serviras jamais à rien." Comment faire pour se sortir de ce mauvais pas ? Acculé, par peur d'être enlevé à Kotoha, Konoé trouva vite la solution: "....Il suffit que je me rende utile, hein ? rétorqua-t-il, plein de défi. OK, puisque vous êtes prêts à aller jusque là je vais le faire ! Je vais vous en mettre plein la vue avec mon pouvoir de Kami ! Tout ce que vous désirez c'est alléger la charge qui pèse sur Shôi et Asari, pas vrai ? Dans ce cas, je vais travailler avec eux. Quand on double le nombre de Kamis pour recevoir les blessures, les dommages que chacun reçoit diminuent en proportion, n'est-ce pas ?"

C'est ainsi que quelques minutes plus tard, sa proposition approuvée à l'unanimité, Konoé se retrouva dans une sorte de temple dressé dans le jardin de la résidence, saucissonné par une étrange bande de papier made in Waki. "Quel dévouement ! Là, tu forces mon admiration, Konoé," s'exclama le Marionnettiste, visiblement enchanté par la tournure qu'avaient pris les événements. - "En échange, tu m'as promis que tu attendrais que Kotoha grandisse encore un peu avant de le faire travailler. Alors c'est pas grand chose," répliqua Konoé, plein de détermination. "Surtout que dans ma grande mansuétude, je t'ai largement entouré de formules magiques protectrices. Eh bien, bon courage." - "Heureusement pour moi qu'Asari n'est pas là aujourd'hui," prononça Konoé, songeant que son vieil ennemi n'aurait pas manqué de se gausser de son apparence peu seyante. - "S'il avait été là, nous n'aurions pas obtenu ce résultat," répondit Shôi, arrivant sur ces entrefaits dans son costume officiel de Maître Kotodama. "C'est ce que je me suis dit, alors je me suis débrouillé pour l'éloigner." - "....Ainsi c'est ce que vous vouliez depuis le début ? demanda Konoé, conscient d'avoir involontairement fait le jeu de ses maîtres qui dès le départ n'avaient qu'un seul but, le faire assister Shôi à la place de son Kami attitré. Si Asari l'apprend, pas de doute, ça va barder." Car le doyen des Kamis avait beau être très ancien, ce n'est pas pour autant qu'il était prêt à se laisser mettre sagement au rancard ! Livide, Konoé le voyait déjà ivre de vengeance s'il venait à apprendre que son maître tentait de l'épargner, ses nagitanas acérés à la main, prêt à montrer à tous qu'il était encore loin d'être devenu une fiote ! Konoé en tremblait d'avance, c'est pourquoi il insista auprès de Shôi: "Surtout promettez-moi de ne rien dire à Asari quoi qu'il advienne...." - "J'avais l'intention de garder le secret depuis le début," répondit le jeune homme, ne pouvant lui non plus réprimer un frisson. Satisfait, Konoé s'appréta donc à remplacer de son mieux son aîné Kami. "Quelle importance d'avoir un secret, du moment que grâce à lui je puisse protéger un être qui m'est cher ?" songea-t-il dans un sourire, tandis que d'une voix forte, Shôi commençait à lancer ses lugubres incantations....

La séance de Kotodama achevée, une fois rhabillé et réparé, Konoé reprit le chemin de son coin retiré de la résidence, rien dans son apparence ne trahissant ce qui venait de se produire. "Voilà dix ans que j'élève et que je sers Kotoha, songeait-il, convaincu d'avoir agi au mieux, et il est toujours aussi peu bavard. Son pouvoir de Maître Kotodama a beau surpasser celui de n'importe qui, les rares fois où il ouvre la bouche, c'est soit parce qu'il s'inquiète pour moi, soit pour parler de ces fameuses "glaces" qu'il adore. Et comment pourrait-il en être autrement, à rester confiné tout le temps dans cet univers exigu et clos en ma seule compagnie ? Sans jamais goûter aux rayons du soleil.... Sans jamais sentir le vent sur sa peau ni l'odeur de la pluie.... Le chant des oiseaux, la fraîcheur de la neige, le bleu du ciel.... Il ignore tout de la réalité, ce malheureux enfant emprisonné à cause de son pouvoir...."

Quand Konoé réintégra enfin les appartements de Kotoha, il faisait déjà jour, et en pénétrant dans sa chambre, il trouva l'adolescent assis dans son lit. "Tu es réveillé, Kotoha ?" demanda le Kami dans un sourire, s'agenouillant auprès de lui. Pour toute réponse, ravi de sa présence, Kotoha se jeta à son cou. "Il n'y a qu'un seul moyen pour lui de sortir d'ici, songea Konoé tout en serrant affectueusement son protégé dans ses bras. Apprendre à contrôler lui-même son pouvoir, et utiliser le Kotodama." Mais alors que le Kami se faisait ces réflexions, conscient qu'il ne pourrait pas éternellement retarder l'inéluctable, l'adolescent s'écarta soudain pour le dévisager. Puis, cédant à une impulsion, Kotoha l'embrassa sur les lèvres. "Eh là ! protesta Konoé en rougissant un peu. Arrête de me sucer la poire au moindre prétexte ! Je vais très bien, maintenant." Sur ces mots il repoussa vivement Kotoha, qui demeura à le dévisager sans mot dire. "....Qu'est-ce qu'il y a ?" demanda Konoé, surpris par sa moue mécontente. La réponse ne se fit pas attendre: pour se venger d'avoir été repoussé, Kotoha saisit son bras à deux mains et le mordit de toutes ses forces ! A cet instant, inutile de dire que Konoé bénit sa condition de Kami qui l'empêchait de ressentir la douleur ! Mais bon, il pardonna volontier à son pupille capricieux, tandis que son esprit continuait de s'interroger sur ce qu'il convenait de décider pour son bien: "Je veux le tirer d'ici. En même temps je sais que cela va sûrement le blesser. Qu'est-ce qui est le mieux pour lui ? Rester enfermé sous ma protection ? Le laisser sortir tout en sachant qu'il sera blessé par ce qu'on lui fera faire ? Mes sentiments m'empêchent de surmonter cette contradiction. Quelle est la bonne réponse...?"

Plus tard dans l'après-midi, deux visiteurs firent leur apparition dans le jardin de la résidence. "Wah, pas de réseau pour les portables !? s'exclama l'un, surpris de découvrir son téléphone hors service. C'est dire si on s'est enfoncé dans la montagne !" - "Et qu'est-ce qu'il fait chaud...." renchérit son compagnon, en nage. Tout en pestant contre cette convocation à la maison-mère du clan où ils n'avaient encore jamais mis les pieds, les deux jeunes gens se dirigèrent vers l'aile retirée où vivait Kotoha. Puis, sans hésitation, ils pénétrèrent dans ses appartements, où ils trouvèrent le futur chef de la famille Mitô occupé à lire. "....Eeh, c'est toi Kotoha ? souffla l'un des inconnus admiratif tandis que l'adolescent levait vers eux un joli visage interrogateur. C'est ainsi que Kotoha rencontra pour la première fois ses turbulents cousins, les jumeaux Seiji et Tsukito. Et attirés comme on le sait par les bishônen , ces derniers trouvèrent immédiatement leur futur chef à leur goût. "Je sens qu'on va bien s'entendre, ô notre futur Maître," lança gaiement Seiji tandis que son frère et lui s'agenouillaient près du jeune garçon. "Mm ? Qu'est-ce qu'il y a ? Notre futur maître n'a pas de commentaire à faire ?" s'étonna-t-il ensuite, surpris de l'absence de réaction de Kotoha, qui se contentait de les dévisager sans mot dire. - "Ah, ce doit être la stupeur de nous voir, il en reste figé de saisissement, supposa Tsukito. Que fait-on, Seiji ?" - "Pas la peine de le demander, c'est tout vu, Tsukito !" - "N'est-ce pas ? Alors, amusons-nous, Kotoha." Et sur ces mots, les deux adolescents se resserrèrent encore plus étroitement autour de leur jeune cousin. Tandis que l'un des jumeaux glissait une main dans l'échancrure de son kimono et que l'autre lui écartait les jambes, les pupilles de Kotoha se dilatèrent sous l'effet de la peur. "...Kono...." appela-t-il d'une voix faible, espérant de toutes les forces de son âme que son Kami viendrait à son secours....

Au même moment, Konoé se trouvait chez Waki et s'étonnait justement de ne pas voir paraître les jumeaux. "Ne devais-tu pas leur remettre leur premier Kami ? demanda-t-il à son créateur. C'était pourtant aujourd'hui qu'ils devaient venir ?" - "Je vois que ça te préoccupe beaucoup, Konoé, répondit nonchalamment le Marionnettiste en sirotant une coupe de saké. Bah, c'est vrai qu'ils vont aussi devenir les professeurs particuliers de ton adorable petit maître. Le "papa poule" que tu es se fait du souci ?" - "Arrête de parler comme Asari ! répliqua Konoé vexé. Je suis juste son Kami, pas son père !" - "Bah, pas la peine de t'inquiéter. Ils doivent être en train de sympathiser, à l'heure qu'il est." - "Ah ?"

Mû par un mauvais pressentiment, Konoé quitta aussitôt le Marionettiste pour se ruer chez Kotoha. Il était temps ! Immobilisé et baillonné, l'adolescent était en train de subir un examen détaillé de son anatomie ! "Ooh, que sa peau est blanche !" sifflait l'un des jumeaux, admiratif. - "Et vise-moi ces petits têtons ! Tous roses, c'est trop mignon !" répondit son frère en riant. - "On dirait une poupée." - "Et en bas, il est comment ?" Cependant Seiji et Tsukito n'eurent pas le temps d'aller au bout de leur investigation, tandis qu'une voix furieuse retentissait soudain dans leur dos. "QU'EST-CE QUE VOUS FOUTEZ LÀ, VOUS DEUX !? HEEIIN !?"

Une fois Kotoha libéré et les jumeaux dûment rossés par Konoé, tout ce petit monde se retrouva assis autour de Waki, qui s'esclaffa au récit de cette mésaventure. "IL N'Y A PAS DE QUOI RIRE ! s'exclama le Kami indigné. HORS DE QUESTION QUE CES CHIENS ENRAGÉS DEVIENNENT LES PROFS PARTICULIERS DE MON GAMIN ! FICHEZ-MOI LE CAMP AU PLUS VITE !" - "Mais, proteste aussitôt les jumeaux de concert, on nous a dit de nous occuper de notre futur chef. N'était-ce pas normal de comprendre par là qu'il s'agissait de le réconforter en usant de notre corps ?" - "QU'EST-CE QUE C'EST QUE CES SALADES ?! s'indigna Konoé de plus belle, n'en revenant pas de la tournure d'esprit des deux lascars. Dans quel roman porno avait vous été pêcher une idée pareille !?" Cependant, après avoir écouté les doléances des uns et des autres en silence, Waki s'adressa directement à Kotoha: "....Eh bien ? Qu'en dit la victime ?" - "....C'est vrai que j'ai été surpris.... répondit l'adolescent de son air éternellement ailleurs. Mais quand je l'ai appelé.... Kono est venu...." Kotoha avait visiblement pardonné leurs "familiarités" à ses deux cousins, et comment aurait-il pu en être autrement, alors que ces derniers venaient de lui offrir un pot de son met favori ? "On voulait juste te taquiner un peu, Kotoha," lança Seiji, une main posée sur l'épaule de l'adolescent. - "Elle est bonne, cette glace ?" demanda à son tour Tsukito. - "CESSEZ DE L'AMADOUER !" s'écria Konoé, scandalisé par ces méthodes douteuses. Et sur ces mots, il arracha le pot de glace des mains de Kotoha. "QUANT À TOI ! CE N'EST PAS PARCE QU'ILS T'APPÂTENT AVEC DE LA BOUFFE QUE TU DOIS LEUR PARDONNER SI FACILEMENT ! TU DOIS RÉAGIR AVEC PLUS DE COLÈRE !" Mais de la rancoeur, le jeune garçon n'avait que faire. Tout ce qu'il comprenait, c'est que son fidèle Konoé venait de lui retirer sa glace, et la réaction ne se fit pas attendre, de grosses larmes lui montèrent aux yeux. "Aah, il le fait pleurer !" s'exclama Seiji, faussement indigné. - "Kono , t'es un méchant !" renchérit Tsukito en étouffant un rire. - "LA FERME ! TAISEZ-VOUS, LES JUMEAUX ! Dépêchez-vous d'aller chercher votre Kami et dégagez !" Tandis que Konoé poussait déjà Seiji vers la sortie, resté un peu en arrière, Tsukito se retourna vers Kotoha. Un sourire malicieux aux lèvres, il lui lança un bonbon avant de prendre congé d'un signe de la main. Un peu consolé par ce petit cadeau de la perte de sa glace, l'adolescent s'empressa de le manger avant une autre confiscation....

Tandis que Konoé les guidait le long des couloirs obscurs vers la salle mystérieuse où le Marionnettiste donnait vie aux Kamis, Seiji se tourna vers son frère pour lui demander à voix basse: "Ce bonbon que tu lui as donné.... C'est bien ce que je crois ? C'est pas un peu trop fort pour un gamin ?" - "Aucune importance, répondit Tsukito amusé. Voyons la chose comme un signe de rapprochement ? - "C'est sûr qu'avec ça, il va se sentir bien. Que va-t-il faire, à ton avis ?" - "Se consoler tout seul, je suppose ?" - "Que j'aimerais être là pour voir ça !" Mais si cette conversation énigmatique avait d'abord égayé les jumeaux, la porte noire laquée qu'ils voyaient se profiler au bout du couloir se chargea de les ramener à la dure réalité. Tout en ces lieux leur paraissait si aberrant, à eux qui avaient grandis en dehors du clan Mitô.... Cette résidence traditionnelle cachée au fin-fond des montagnes, ce kekkaï souterrain, cet enfant emprisonné.... Et le plus incroyable, ces humanoïdes constitués de papier.... Comment de telles choses pouvaient-elles exister vraiment ? Mais indifférent au trouble des deux compères, Konoé les convia sévèrement à presser le pas. "C'est la porte en face, indiqua-t-il. Au fond de cette salle, Waki est en train de préparer votre Kami. Dépêchez-vous d'y aller pour qu'il puisse achever la cérémonie de don." Mais même pressés de la sorte, les jumeaux n'étaient pas décidés à bouger, ayant d'un coup perdu de leur superbe et de leur insolence. "J'veux pas y aller," soupira Tsukito. - "Je veux rentrer à la maison," renchérit Seiji sur le même ton découragé. - "QU'EST-CE QUE VOUS ÊTES VENUS FOUTRE ICI, ALORS !? s'insurgea Konoé, que les deux lascars mettaient décidément dans tous ses états. Si ça vous déplaît tant que ça, vous auriez dû partir beaucoup plus tôt !" - "Tu sais, Kono...." commença Tsukito en se tournant vers le Kami. - "Nous ne sommes que des êtres humains normaux," acheva Seiji. - "Vraiment ? répliqua Konoé d'un ton acide. Parce que vous croyez que même pour plaisanter les humains normaux se jettent sur une personne du même sexe qu'ils viennent de rencontrer pour la première fois pour une séance de pelotage ? Bande de salopards, en osant vous comparer à eux vous offensez les humains sains de corps et d'esprit ! Et ne m'appelez pas "Kono" !".

Si les jumeaux, mouchés pour le coup, n'insistèrent pas dans cette voie, ils enchaînèrent avec une question qui ne laissa pas de décontenancer le Kami: "C'est vraiment vrai que vous n'êtes pas un être humain ?" - "Quoi ?" répéta Konoé hébété. - "Prouvez-le en vous ouvrant un bras devant nous comme Terminator, proposa Tsukito. Là, on voudra bien vous croire." - "Ouais, ou le ventre, surenchérit Seiji. Harakiri, seppuku." - "Vous rêvez ? La seule personne pour qui je consens à avoir mal est Kotoha, répondit le Kami en soupirant, exaspéré par tant de culot. - "C'est vrai qu'il a beau avoir l'air toujours dans la lune avec son physique de poupée, c'est quand même le futur chef de notre clan," acquiesça Seiji. - "Et vous qui êtes son serviteur attitré, ça doit vous gonfler d'orgueil, hein ?" demanda Tsukito, un brin railleur. - "Mon dévouement à son égard n'a rien à voir avec son rang ni ses capacités, répondit Konoé avec franchise. Un jour, Kotoha a mis sa vie en danger pour moi, alors en tant que Kami je me suis juré de le protéger contre tous les malheurs qui pourraient le menacer. Un point c'est tout." - "Comme c'est classe !" s'exclama Tsukito, faussement admiratif, avant d'ajouter en riant: "....Et pourtant, nous n'avons eu aucun mal à l'assaillir, votre Kotoha ?" - "Vous n'avez même rien remarqué du tout quand nous lui avons donné sa dose tout à l'heure au moment de le quitter," ajouta Seiji avec malice. - "JE NE VOUS PERMETS PAS DE ME FAIRE LA LEÇON....!!" Le Kami allait à nouveau laisser exploser sa colère quand soudain, l'une des paroles prononcée par les deux insolents retint son attention. "....Mm ? Attendez un peu.... Qu'est-ce que vous venez de dire, à l'instant ?" - "QU'ON LUI A DONNÉ SA DOSE !!" répondirent les jumeaux en choeur. Et blêmissant sous le coup, Konoé ne fit ni une ni deux, il planta là les deux lascars pour réintégrer le plus vite possible les appartements de Kotoha. "Quelle rapidité !" soufflèrent les jumeaux estomaqués.

Laissés seuls, Seiji et Tsukito reprirent lentement leur chemin vers la porte laquée menant à la salle secrète de Waki. "Dis.... interrogea Seiji, comment tu crois qu'il sera, le Kami qu'on va nous confier ?" - "Aucune idée.... répondit son frère. Et je ne me fais pas d'illusions. Après tout, nous ne sommes que ces "demies-portions de jumeaux râtés" ?" Tsukito répétait là les paroles de leurs grands-parents, que ces vieillards acides et médisants n'avaient cessés de leur jeter avec mépris depuis leur plus jeune âge. Car à cause de leur gemellité, leur pouvoir de Maîtres Kotodamas s'était retrouvé divisé en deux, avec pour résultat que s'ils essayaient de l'utiliser individuellement, la magie ne fonctionnait pas. Dans cet univers perverti du clan Mitô où la valeur d'un être humain dépendait exclusivement du pouvoir qu'il avait reçu à sa naissance, pas étonnant que Seiji et Tsukito se soient retrouvés tout en bas de l'échelle. Et quand ils l'avaient rencontré pour la première fois, Waki avait selon eux enfoncé le clou: "Ce n'est qu'ensemble que vous formez un être complet.... Vu l'étendue de votre pouvoir, un seul Kami sera suffisant. Vous n'aurez qu'à vous le partager, deux frères comme vous qui s'entendent si bien.... Après tout, n'est-ce pas là votre spécialité ?" Si avec son sourire rusé et ses airs mystérieux le Marionnettiste avait fait une impression désagréable aux deux lascars, après ce qu'il leur avait dit, ils avaient moins de raison que jamais de lui faire confiance. "Au pire, si le Kami qu'on nous donne ne nous plaît pas, poursuivit Tsukito, peut-être pourrons-nous l'échanger ?" - "Comme un colis défectueux ?" s'étonna son frère. - "Après tout, nous n'avons aucun droit de refuser ce don ? Bien que personnellement, si j'avais le choix, j'aimerai bien un préado mignon et délicieusement sexy. J'aurais un plaisir fou à faire son éducation sexuelle." - "Tsukito, t'as toujours été sadique," remarqua son frère en riant.

Pendant ce temps, courant de toute la vitesse de ses jambes, Konoé se ruait chez son jeune maître. S'il ignorait ce qu'était cette "dose" que les jumeaux avaient bien pu lui administrer, il n'en était pas moins convaincu qu'il lui fallait rejoindre le garçon au plus vite ! Et en effet, quand le Kami pénétra enfin dans la chambre, il trouva ce dernier à genou sur le sol, plié en deux. "KOTOHA ! s'écria Konoé en se précipitant vers lui. Qu'est-ce qui t'arrive !? Tu souffres ?" - "....J'ai....mal...." répondit l'adolescent avec peine. - "Tu as mal !? Où as-tu mal, hein !? Dis-le moi !!" Mais si le Kami imaginait le pire, il ne s'attendait certes pas à la réponse que lui donna Kotoha en levant vers lui un visage larmoyant: "J'ai mal.... au zizi...." D'un coup, la lumière se fit dans l'esprit de Konoé, comme s'il venait d'être frappé par la foudre. "Cette dose qu'ils lui ont donné, C'ÉTAIT UN APHRODISIAQUE !? LES SALES GOSSES !! JE VAIS LES ÉTRANGLER ! POUR SÛR, JE VAIS LEUR TORDRE LE COU !!" Néanmoins il avait plus urgent à faire pour l'instant, car dans son dos, Kotoha continuait de gémir pitoyablement, pressant son sexe entre ses mains déjà trempées de sperme. C'est dire s'il était fort, cet aphrodisiaque ! Espérant que son pouvoir de Kami suffirait à calmer les effets du poison, Konoé pris Kotoha dans ses bras et s'empara de ses lèvres. Mais peine perdue. Une fois ce genre d'ardeur réveillée, impossible de l'apaiser par ce moyen, car il ne s'agissait ni d'une blessure ni d'une maladie. "Ta température ne redescend pas ?.... demanda-t-il à l'adolescent. Tu as encore mal ?" - "Non.... répondit Kotoha en secouant la tête. Mais le liquide.... ne s'arrête pas.... Ça.... ça me chatouille...." - "QUE QUELQU'UN VIENNE À MON AIDE...!!!" supplia mentalement Konoé, que cette situation embarrassait au plus haut point. Et livide, il se mit à crier à son jeune maître: "Frotte le ! Dès que tout sera sorti tu te sentiras tout de suite mieux ! Tu t'es déjà caressé, quand même !?" beugla le Kami tout en se demandant à part lui pourquoi il lui fallait administrer des cours pareils.

Mais à peine eut-il lancé ce conseil qu'il comprit son erreur. Comment Kotoha aurait-il pu songer s'adonner à de telles pratiques, élevé dans son cocon dans la pureté la plus totale ? Si l'adolescent ignorait tout des jeux sexuels auxquels s'adonnaient déjà la plupart des garçons de son âge, c'était de sa faute à lui, Konoé, qui avait totalement négligé cet aspect de son éducation. Sous le choc de cette découverte, le Kami crut un instant qu'il allait se trouver mal. Ce n'était pourtant pas le moment de flancher, car levant vers lui un visage baigné de larmes et crispé d'incompréhension, Kotoha l'appelait, implorant son aide. Résigné, Konoé ramena donc l'adolescent sur ses genoux, bien que l'idée de pratiquer sur lui ce genre d'attouchements ne l'enchantât guère. Tandis que son Kami commençait à manier son sexe, Kotoha se pressait contre lui, serrant convulsivement le tissu de son kimono. Quant à Konoé, tout en amenant peu à peu son jeune maître à la jouissance et la libération, il gardait un visage fermé et grave, ne laissant rien transparaître des tourments qui l'agitaient. Jusqu'à ce que, enfin soulagé, Kotoha sombre dans un profond sommeil, laissant son Kami seul avec ses tourments. Sous bien des aspects, cette expérience avait été un grand choc pour Konoé. Car non seulement il venait de découvrir que son maître, qu'il considérait jusqu'alors comme un enfant ou un animal sauvage, était enfin devenu adulte, mais lui-même avait dû prendre une part active dans son initiation. Tandis que lui revenaient en mémoire l'expression langoureuse qu'arborait Kotoha victime de ses premières chaleurs, il pressentait qu'entre eux rien ne serait plus jamais tout à fait comme avant. Une seule chose lui apportait de la consolation: pendant que son maître dormait, il avait quand même trouvé le temps de régler leur compte à ces maudits jumeaux !

.

Trois années s'écoulèrent, sans changement notable. Respectant le pacte passé avec Waki et Takamitsu visant à épargner Kotoha, Konoé continuait depuis ce temps de remplacer en cachette Asari auprès de Shôi. "Asari est actuellement en cours de maintenance, expliqua le jeune homme tandis que le Kami et lui se préparaient à officier dans le petit temple devenu leur lieu de rendez-vous. Waki va faire exprès de le garder plus longtemps. C'est le moment ou jamais de faire ce que nous avons à faire, Konoé." - "Ah là là, soupira le Kami. Cette nuit encore c'est reparti pour l'adultère ?" Si Shôi n'était pas plus emballé que lui à l'idée de tromper son partenaire attitré, il s'efforça de n'en laisser rien paraître, se contentant de répondre froidement: "Si tu es assez détendu pour tenir des propos futiles avant le "travail", ce ne sera pas nécessaire de t'entourer de ruban protecteur. Ça m'arrange, on gagnera du temps." - "Quôa !? s'exclama Konoé livide, se retournant d'un bond. S'il me reste des traces sur le corps après avoir reçu tes blessures, nos partenaires ne vont pas manquer de se douter de quelque chose ! protesta-t-il avec vigueur. Franchement ! A force de fréquenter Asari, tu commences à devenir aussi soupe-au-lait !" Vexé, Shôi ne prit pas la peine de répliquer mais commença à incanter. "Que les blessures et les calamités que m'apporteront dès cet instant l'usage du Kotodama...." - "ATTENDS, JE TE DIS !!"

Un peu plus tard, dans l'aile de la résidence réservée au Marionnettiste, ce dernier se penchait sur le doyen des Kamis: "Asari, la maintenance est terminée pour aujourd'hui, annonça-t-il. Tu peux partir." Après avoir ouvert lentement les yeux, Asari se leva de la stèle où il était étendu et commença à se rhabiller. Mais le visage grave, il se résolut à poser la question qui le préoccupait depuis quelque temps: "....Waki, répondez-moi franchement, quelle est mon espérance de vie ? Combien de temps encore me reste-il à vivre ?" Baissant les yeux, le Marionnettiste garda un instant le silence, mais ne pouvant décemment cacher la vérité, il se décida à répondre au Kami, bien que demeurant dans le vague: "Je regrette, mais bientôt je n'arriverais plus à te restaurer. Il va falloir te résigner à disparaître, Asari." - "Vous alors, vous êtes champion pour remonter le moral," rétorqua le Kami dans un sourire, bien que reconnaissant envers son créateur de sa franchise.

Au même moment, la séance de Kotodama achevée, Konoé réintégrait ses pénates. "Asari ne va sûrement pas tarder à se douter de quelque chose, songea le Kami en soupirant, mais bientôt je n'arriverais plus non plus à tromper Kotoha." Enfin, en attendant que ses manigances avec Shôi soient découvertes, il s'efforcerait de continuer à donner le change. "Tu as fini de manger, Kotoha ? demanda Konoé d'une voix qu'il espérait ferme tout en poussant la porte de leur logement. Mais à peine eut-il jeté un oeil dans la chambre qu'il se figea net en découvrant qui se trouvait à l'intérieur. "Salut ! lança gaiement Seiji. - "Ça faisait longtemps, Kono !" ajouta Tsukito. - "MAIS QU'EST-CE QUE VOUS FOUTEZ LÀ, VOUS DEUX !?" s'écria Konoé avec colère, n'ayant toujours pas pardonné aux jumeaux ce qui s'était produit des années plus tôt. - "Ce qu'on fait là ? Cela va de soi, Kono. Hein, Tsukito ?" - "Nous sommes bien sûr venus pour la séance de maintenance de notre adorable Kami Hatsuhi, pas vrai, Seiji ?" - "DANS CE CAS ALLEZ SAGEMENT L'ATTENDRE DANS LES APPARTEMENTS DE WAKI OU LE SALON DE LA RÉSIDENCE PRINCIPALE !!" - "Eeh, mais on s'ennuie, là-bas," répliqua Seiji. - "On voulait s'amuser avec Kotoha," ajouta Tsukito. Rien ne pouvait énerver davantage Konoé, qui craignait d'avance le mauvais tour que les jumeaux seraient capables de jouer à leur petit cousin. Quant au principal intéressé, il restait totalement indifférent à la conversation, se contentant d'engloutir sans méfiance les douceurs que lui avaient apportés les deux lascars. Toujours égal à lui-même, si physiquement l'adolescent à présent âgé de dix-sept ans avait grandi, mentalement en revanche il ne semblait guère avoir évolué, ce que ne manqua pas de faire remarquer Seiji: "Depuis qu'on l'a rencontré l'année dernière, Kotoha a encore grandi, mais à l'intérieur de lui, il n'a pas du tout changé depuis notre première rencontre. Maître Kotoha, futur chef du clan Mitô, aime toujours autant les glaces, les gâteaux, et "Kono", acheva le jeune homme en chantonnant comme s'l fredonnait une comptine. - "J'vous ai déjà dit de pas m'appeler comme ça !" répliqua le Kami, faisant des efforts surhumains pour garder son calme. - "Ouais, mais tu sais que si on t'appelle "Konoé", il nous mord ?" répliqua Seiji. - "Un maître qui ne connaît même pas le nom de son propre Kami, ça craint !" remarqua Tsukito. - "Peu importe. Qu'il continue de m'appeler "Kono" si ça lui chante...." répondit le Kami, ajoutant en son for intérieur: "Car de toutes manières, que ça me plaise ou non, le jour où il m'appellera "Konoé" finira bien par arriver. Et ce jour se rapproche inexorablement...."

Néanmoins ce n'était pas encore ce soir-là que le Kami entendrait son prénom dans la bouche de son jeune maître. "Kono !" s'exclama Kotoha en s'élançant dans les bras de Konoé, une fois ce dernier de retour dans leur chambre après avoir raccompagné les jumeaux. "....Combien de fois faudra-t-il que je te le répète !? grogna le Kami, à moitié étourdi sous la violence du choc. Essuie-toi correctement les cheveux ! Sinon tu vas me mouiller moi aussi ! Ah là là, je t'avais pourtant dit de les couper, vu que tu n'es pas fichu de prendre soin de toi !" Mais tout en faisant ces remontrances à son protégé, Konoé s'emparait d'une serviette et lui essuyait soigneusement sa longue chevelure argentée, à la grande joie de Kotoha. Pourquoi se priver d'un contact qui le ravissait tant, allant jusqu'à provoquer une réaction à la hauteur de son entrejambe ? Et remarquant cet enflement soudain sous le kimono de Kotoha, Konoé songea avec lassitude qu'il n'était pas encore au bout de ses peines. "Maintenant va continuer à te sécher toi-même dans la salle de bain, ordonna-t-il pour mettre fin à cette scène embarrassante. Et ensuite.... Ça aussi .... N'oublie pas d'y remédier." Se levant, le Kami allait pour s'éloigner quand l'adolescent le retint par son vêtement. "Kono.... Tu me le fais ?" supplia-t-il. Mais tranchant net ses espoirs de volupté à deux, Konoé l'envoya paître d'un bon coup sur la tête. "Dépêche-toi d'aller le faire pendant que je déroule ton futon !"

Mais si Konoé feignait la colère face aux avance de Kotoha, en lui-même, il lui fallait reconnaître qu'elles ne le laissaient pas totalement indifférent. Jamais il n'avait oublié qu'il avait été involontairement l'initiateur de son jeune maître, ni le visage langoureux que ce dernier arborait en jouissant de ses caresses. Cependant, un être droit et intègre comme Konoé ne pouvait aisément porter la main sur un garçon qu'il élevait depuis son plus jeune âge, et ce même si ce dernier en personne l'en suppliait. Le Kami se rappelait encore les explications qu'il avait données à Kotoha le lendemain des événements pour tenter de lui faire comprendre ce qui lui était arrivé: "Le fait que ton machin se soit dressé est la preuve que tu es en train de devenir adulte. Mais quand on le manie comme je l'ai fait hier, il guérit aussitôt. Alors la prochaine fois qu'il se dressera, rends toi dans la salle de bain ou aux toilettes et pétris-le. Et prend bien garde à ce que personne ne te voie, surtout ? C'est un truc qu'il faut faire en cachette !" S'il avait écouté bien sagement ces recommandations, sans s'interroger outre-mesure, ces explications achevées Kotoha s'était contenté de se jeter contre la poitrine de son protecteur. A la chaleur de ces bras qui l'enlaçaient, Konoé avait pris conscience de la foideur de son propre corps, rappel douloureux du fait qu'il n'était pas humain....

La nuit était tombée que le Kami ressassait encore des pensées moroses. Ses pas l'avaient conduit dehors, sur la terrasse surplombant le jardin, où brillait déjà une lune décroissante. Des bruits et des protestations étouffées provenant des buissons alentours ne tardèrent pas cependant à tirer Konoé de sa mélancolie. Intrigué, il descendit dans le jardin de quelques pas, et quelle ne fut pas sa surprise en découvrant les jumeaux accompagnés de leur Kami Hatsuhi, dont la séance de maintenance venait juste de se terminer. "Qu'est-ce que vous comptez faire dans un endroit pareil !? protestait le Kami au physique d'adolescent. Si jamais quelqu'un venait à passer par ici...!" - "Pas grave, pas grave, répondit Seiji avec malice, tandis que son frère immobilisait Hatsuhi dans ses bras. On en aura vite fini." - "Là n'est pas le problème !" Et comme pour confirmer les craintes d'Hatsuhi, Konoé ne put s'empêcher d'intervenir: "Vous, là ! Attendez d'être rentrés chez vous pour faire ce genre de choses ! Et d'ailleurs qu'est-ce que vous foutez encore ici ?" Honteux d'avoir été surpris en pleine séance de pelotage, Hatsuhi s'empressa de se libérer de l'étreinte de ses maîtres avec perte et fracas. "Mais quoi, c'est pas très cool de penser que le corps de notre précieux Hatsuhi vient de subir les attouchements d'un autre homme," expliqua Seiji à Konoé, une cuisante marque de baffe sur la joue. - "Il nous faut donc lui apposer notre marque à nouveau," complèta Tsukito. - "Cessez d'employer des termes aussi dégoûtants ! C'était juste une maintenance ! protesta le jeune Kami scandalisé. Rentrons !" Et sur ces mots, sans attendre le cosentement des jumeaux, il tourna les talons, aussitôt rejoint par Seiji. "OK. Ainsi nous continuerons notre petite sauterie dans la voiture," acquiesça joyeusement ce dernier. Avec deux gabarits pareils, Hatsuhi n'était pas au bout de ses peines ! Le pleignant sincèrement, Konoé s'adressa à Tsukito resté en arrière: "N'y allez pas trop fort avec Hatsuhi, hein, vous deux ?" - "Comment ? Nous n'avons aucune raison de lui faire du mal, répondit le jeune homme en riant. Au contraire, nous n'arrêtons pas de le cajoler. Il nous est énormément précieux. Mais comme il est mignon, on finit toujours par avoir envie de lui faire un tas de trucs érotiques. En tant qu'homme, vous aussi, Kono, vous devez comprendre ça ?" - "Tu crois ? En plus, je ne suis pas un homme mais un Kami," répondit Konoé, exhalant un soupir exaspéré. - "Quoi ? Pourtant, Kotoha est tellement mignon.... Si c'est comme ça, lors de notre prochaine visite, nous avons l'autorisation de lui donner une autre dose, alors ?" - "TU VEUX MOURIR !?" Ne comprenant rien à la plaisanterie, Konoé ne marche pas, il court ! Mais cessant soudain de le taquiner, Tsukito enchaîna sur cette remarque: "Si notre présence vous inquiète tant, vous pourriez facilement nous interdire l'accès à la résidence. Pourquoi ne le faites vous pas ? C'est ce que je ne parviens pas à comprendre, Konoé." - "Même si vous n'êtes que des chiens enragés libidineux, quand vous êtes là, l'univers de Kotoha s'élargit un peu, avoua gravement le Kami. Du moment que ce soit pour son bien, je suis prêt à la boucler. Seulement, ajouta-il néanmoins, si jamais vous portez pour de bon la main sur lui, sache que je n'hésiterai pas à vous faire disparaître !" - "Aha ! Nous ne ferions rien de tel, répondit franchement Tsukito. A présent, nous appartenons tout entiers à Hatsuhi. Et Seiji et moi sommes fidèles en amour !"

Un peu rassuré par ces propos, une fois le trio parti, Konoé se décida à regagner ses appartements du sous-sol. Un coup d'oeil discret à l'intérieur de la chambre lui apprit cependant que son jeune maître ne dormait pas encore et s'adonnait à ces caresses érotiques auxquelles le Kami lui avait recommandé de se livrer chaque soir. Konoé allait rebrousser chemin, peu désireux de se trouver près de l'adolescent durant cette scène embarrassante, quand soudain ce qu'il entendit le cloua sur place. "Kono.... Kono...!" gémissait inlassablement Kotoha tout en se caressant. La scène dura longtemps, jusqu'à ce qu'au bord des larmes, il finisse par jouir dans sa main. Mais si pendant tout ce temps Konoé s'était retiré dans le couloir, avec ses sens aiguisés comme ceux d'un animal, Kotoha finit par déceler sa présence. "Kono...?" appela-t-il doucement en se redressant sur son futon. Découvert, le Kami se décida à entrer dans la pièce. Il demeura quelques instant immobile, à contempler l'adolescent de son regard triste, tandis que ce dernier le fixait de ses prunelles claires. Quand il s'agenouilla enfin auprès de Kotoha, sans mot dire, Konoé se contenta de lui essuyer chastement la main. L'adolescent profita néanmoins qu'il se soit penché sur lui pour se pendre à son cou, cherchant de ses lèvres une bouche désespérément close. "Kotoha est incapable de cacher ses sentiments, songea douloureusement le Kami. Par ses regards, ses gestes, il ne cesse de me répéter qu'il m'aime. Il me voue son amour de toutes les forces de son corps." Comme pour confirmer ses craintes, sa joue pressée contre la sienne, Kotoha lui murmura doucement à l'oreille: "Kono.... Je t'aime. Je t'aime...." Mais sans même l'enlacer en retour, Konoé décida qu'il était grand temps de mettre un terme à cette situation équivoque. "Kotoha.... commença-t-il, ôtant de ses épaules les bras frêles qui le serraient. Tu comptes énormément pour moi. Tu m'es plus précieux que n'importe quoi ou n'importe qui au monde. Et si tu le désires, je resterais pour toujours auprès de toi. Ne peux-tu pas t'en contenter ? N'est-ce pas suffisant ?" Tandis que le Kami le regardait droit dans les yeux, Kotoha leva sur lui un regard plein d'incompréhension. "Je t'aime," répéta-t-il, éploré, tentant de transmettre par ces simples mots toute l'étendue de ce qu'il éprouvait. Ne parvenant pas à comprendre pourquoi son seul ami le repoussait, les yeux de l'adolescent ne tardèrent pas à se mouiller de larmes. Pourtant, le Kami demeura désespérément sourd à ses déclarations. Et afin d'y mettre un terme, il posa doucement sa main contre la bouche de son jeune maître. "Ne dis plus ça, Kotoha, ordonna-t-il d'une voix mal assurée. Ne dis plus jamais que tu m'aimes...." "Car si tu attends de moi un sentiment identique au tien, je ne pourrais pas te le rendre, ajouta Konoé mentalement. En fait, si tu le souhaites vraiment, je pourrais au moins te donner mon corps. Néanmoins ce serait malhonnête. Je ne veux pas que tu en viennes à croire que les règles de ce monde perverti sont justes. Que tu regrettes de t'être lié d'amour à moi, quand viendra le jour où tu vivras enfin dans la lumière. Alors, ne dis plus que tu m'aimes...."

Cependant Konoé et Kotoha n'étaient pas les seuls à entretenir une relation de plus en plus difficile. Si au lit tout allait bien entre Shôi et Asari, dans la vie de tous les jours, un silence gênant s'était peu à peu installé entre eux. Car l'un comme l'autre avait quelque chose à cacher à son partenaire. Asari n'avait pu se résoudre à avouer à son maître sa mort prochaine. Quant à Shôi, sentant venir cette disparition, il faisait en secret tout pour la retarder en utilisant le robuste Konoé pour son travail de malédictions au lieu de son Kami attitré. Mais si l'un et l'autre faisaient semblant de ne rien voir, au fond, tous deux se doutaient bien qu'ils se mentaient mutuellement. Cette nuit-là, après une étreinte passionnée, Asari fut le premier à tenter de rompre le silence. "Dis, Shôi, tu es sûr que tu n'as rien à me dire ?" commença-t-il, tout en continuant de tourner le dos à son compagnon. - "Tu me demandes de te livrer mes impressions sur notre acte charnel, genre "C'était bon" ou "Tu as été formidable" ?" demanda le jeune homme en retour pour tenter d'esquiver une explication pénible. - "SI TU ME DIS UN TRUC PAREIL, JE T'EXPLOSE !" protesta vivement Asari. Mais aussitôt après, contemplant la ficelle à voeu qu'il portait à l'auriculaire, il murmura d'une voix bougonne: "Si tu tiens tant que ça à te défiler, tu pourrais au moins trouver une réplique plus convaincante, benêt !" - "Asari ?" - "Rien." Le Kami ayant apparemment renoncé, Shôi n'insista pas davantage, bien que cela lui en coûta de continuer à mentir. De toute manière le temps filait irrésistiblement, cruellement, rapprochant le moment fatal des aveux....

Asari n'était d'ailleurs pas le seul dont les jours étaient comptés. Atteint d'un cancer depuis plusieurs années, Takamitsu, le père de Shôi et Kotoha et actuel chef du clan Mitô, sentait lui aussi venir sa fin. C'est ainsi qu'un jour, ses pas l'entraînèrent dans la salle où l'on "remisait" dans des coffres en fer les cadavres des membres de la famille, qui servaient au Marionnettiste à fabriquer les Kamis. "C'est rare de te trouver perdu dans tes pensées, Takamitsu, surtout dans un endroit pareil," remarqua Waki, surpris de découvrir l'homme d'âge mûr planté devant les coffres mortuaires. Bien que ce lieu lui soit d'ordinaire réservé, le Marionnettiste arborait un sourire engageant, si bien que Takamitsu finit par lui confier ce qu'il avait sur le coeur. "Moi qui suis incapable d'utiliser le Kotodama, je ne pourrais jamais reposer en ce lieu où sont entreposées toutes les dépouilles des membres de la famille Mitô...." prononça-t-il avec regret; et il ajouta pour lui-même, songeant à son épouse défunte: "Parce que je ne possède aucun pouvoir, je ne pourrais même pas dormir auprès d'elle. On ne me le permettra pas. Je n'ai pas les qualités requises." Mais devinant sans peine ce qui tourmentait son vieil ami, Waki s'empressa de le rassurer: "Allons, les squelettes ne vont certainement pas se plaindre parce qu'un seul humain sans pouvoir se sera trouvé mêlé à eux, lança-t-il avec humour. Ce n'est pas un crime tout de même que d'exaucer un dernier voeu." - "Dans ce cas, c'est mon désir le plus cher.... répondit Takamitsu, retrouvant le sourire. Je vais bientôt mourir, Waki." Le Marionnettiste acccueillit la nouvelle sans faire de commentaire, seul son visage s'assombrit imperceptiblement. Combien de membres de la famille Mitô avait-il vu périr, lui qui paraissait sans âge ?

Et en effet, à peine une semaine plus tard, par une belle journée ensoleillée Takamitsu fut enfermé dans un tiroir de métal avec les autres défunts du clan. Comme un malheur n'arrive jamais seul, ce décès tragique et prématuré scella le destin de Kotoha. L'hiver de ses dix-sept ans, il accéda officiellement à la fonction de chef de la famille Mitô. Alors même qu'il continuait d'ignorait à quelles tâches maudites s'était dévolu son clan....

(à suivre dans le volume 8)

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- Chapitre hors-série: "Ferme les yeux" , page 173: "Fermer les yeux permet d'ignorer ce qu'on ne souhaite pas voir." Depuis un certain temps déjà, cette maxime était devenue une nécessité pour Asari, doyen des Kamis parvenu au terme de sa longue existence. Tandis que son nouveau maître Shôi Mitô psalmodiait ses malédictions qui allaient entraîner la mort d'un être humain, le Kami le regardait faire, avant de fermer les yeux. "Ne rien voir." Contempler le retour du mauvais sort lacérer le corps du jeune homme lui devenait en effet de plus en plus pénible, bien que en sachant qu'il ne souffrirait pas longtemps et qu'un baiser suffirait à guérir ses blessures. Tous deux avaient déserté temporairement la résidence Mitô perdue dans les montagnes pour élire domicile dans un immeuble de la ville. La nuit tombait, et tandis que son maître qu'il venait de guérir enduisait de crème réparatrice les entailles qu'il avait reçues sur son propre corps, Asari demanda: "Dis, Shôi, le nombre de demandes d'utilisation du Kotodama n'a pas baissé ces derniers temps ?" Au ton et au visage mélancolique de son compagnon, le jeune homme devina sans peine ce que ce dernier tentait d'insinuer; mais encore une fois, il tenta de se défiler: "Cela signifie sans doute que le monde a enfin retrouvé un semblant de paix ? Et puis je ne manque pas d'argent au point de compter exclusivement sur ce travail pour subvenir à mes besoins. Même si je finissais par ne plus avoir à utiliser le Kotodama, ce n'est pas moi qui m'en plaindrais."

Explication qui, si elle ne parvenait pas à convaincre complètement Asari, avait au moins le mérite d'être à peu près plausible. D'un regard morne, le Kami contempla la cravate qu'il venait d'aider Shôi à ôter. Et soudain, mû par une impulsion, il se jeta sur le jeune homme alors que celui-ci lui tournait le dos. "Asari !? Qu'est-ce que tu...." Mais avant que Shôi n'ait eut le temps de réagir, son compagnon lui avait déjà lié les mains dans le dos et l'avait renversé sur le lit ! "....Pourquoi tu m'attaches ?" demanda Shôi, surpris de ce comportement inhabituel. - "Ne pose pas de question inutile, répondit Asari en se penchant sur lui. Tu es quand même capable de comprendre sans que j'aie besoin de te faire un dessin, non ? Tiens, et si je te bandais aussi les yeux ?" Sur ces mots, le Kami ôta ses lunettes à son maître, l'empêchant ainsi de distinguer clairement. Mais connaissant mieux que personne le caractère soupe-au-lait de son amant, Shôi devina sans peine qu'il venait de passer en mode sadique car quelque chose n'allait pas. "....Asari, tu es en colère contre moi ?" s'enquit donc le jeune homme, vaguement inquiet. Pour toute réponse, le Kami afficha un large sourire qui n'augurait rien de bon. - "....Je te l'ai déjà dit et répété, insista Shôi: si tu es mécontent de quelque chose, tu dois me le dire franchement.... Sinon, comment veux-tu que.... je le sache...."

Mais nullement disposé à écouter, Asari fit taire son maître d'un baiser. Profitant que Shôi soit immobilisé, il lui fit l'amour en prenant l'initiative, menant le jeu avec fougue au mépris de sa propre douleur. "Asari...." gémit le jeune homme, tandis que son partenaire lui offrait un plaisir insoutenable. "Quoi ? Tu n'en peux déjà plus ? Tu vas jouir, Shôi ? s'étonna faussement Asari en léchant son visage. Si tu veux que je t'accorde la délivrance, fais-toi mignon et supplie-moi." Néanmoins à peine eut-il proféré ses exigences que le Kami réalisa qu'il avait poussé son partenaire au bout de ses limites. Se libérant d'un coup du lien qui l'entravait, exalté par des caresses qui n'avaient fait qu'aiguillonner son appétit, Shôi saisit le corps d'Asari dans ses bras et termina de manière vigoureuse ce que son amant capricieux avait commencé....

Leur acte consommé, maître et Kami reposaient dans les bras l'un de l'autre. Cette intimité qu'ils avaient partagé le temps d'une étreinte n'avait pourtant pas suffit à les convaincre de se parler, chacun continuait de garder pour lui ses secrets et ses angoisses. "Fermer les yeux permet d'ignorer ce qu'on ne souhaite pas voir. Même si en agissant ainsi, mensonge et réalité paraissent ne faire plus qu'un, fermons les yeux et faisons semblant de ne rien voir. Afin de ne pas perdre ce qui nous est cher." L'heure de vérité viendrait bien assez tôt, mieux valait en attendant profiter du mieux possible du temps qu'il leur rester à passer ensemble....

 

Fin du volume 7

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© Yuki Shimizu

Ze 8

("Droiture" vol.8)

 

Auteur: Yuki Shimizu

Références: Dear + Comics

Nombre de Volumes: 9 en cours

 

Intrigue:

 

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