

Le rêve du jeune Wataru Jôchi est de devenir doubleur professionnel. Mais pour l'instant, il n'est encore qu'un débutant méconnu et il arrive même que certains mois on ne lui confie aucun rôle à jouer. Jadis, quand il était adolescent, un ami otaku (un fan accro de dessins-animés japonais) lui a fait découvrir le monde de l'animation, et ça a été le déclic de sa vie: jamais auparavant Wataru ne s'était préoccupé des doublages, et il avait reçu un choc en découvrant combien une simple voix bien travaillée pouvait suffire à donner vie et consistance à un personnage imaginaire. Pas de doute, c'est là le métier qu'il veut faire, et le jeune homme est prêt à tout pour réussir ! Hélas, comme dans tous les domaines du showbizz, l'univers des comédiens de doublage est un monde cruel où règne rivalités, piston et jalousie. Cependant Wataru ne se décourage pas: motivé et plein d'entrain, il est sûr qu'en faisant de son mieux, un jour il parviendra à s'élever au niveau des plus plus grands et à sortir définitivement de l'anonymat.
Un matin, tandis que Wataru s'apprète à quitter les bureaux de la société Sygma Produce à laquelle il appartient, l'un des responsables lui confie un nouveau scénario. Enfin ! Voilà déjà plus d'un mois que le jeune homme n'avait obtenu aucun rôle. Il se rend donc tout guilleret au studio Seion où, intimidé, il va avoir l'occasion de rencontrer de véritables stars du doublage: Hidéyumi Kurokawa, un jeune homme cool et sympathique qui est le propre neveu du PDG des studios Seion, ainsi que son meilleur ami Jôichirô Hosaka le beau blond taciturne, un comédien de doublage ultra-populaire qui impressionne naturellement tous ceux - hormi Hidéyumi à qui il voue un amour désespéré - qui gravitent autour de lui. Mais il y a surtout Renji Kazama, un garçon du même âge que Wataru qui dès leur première rencontre lui paraît foncièrement antipathique: si le doubleur débutant voue une profonde admiration à des professionnels tels que Hidéyumi et Jôichirô, bien qu'il ait lui-même honte de ce sentiment mesquin, Kazama ne fait naître chez lui qu'une douloureuse jalousie. Ce doubleur au look d'idole possède déjà tant d'expérience et se voit confier des rôles si importants, alors que Wataru, pourtant du même âge, doit quant à lui encore se battre pour obtenir ne serait-ce qu'un minuscule rôle secondaire. Et cependant, dès qu'il l'aperçoit et entend le nom de Wataru Jôchi, Kazama a peine à dissimuler sa surprise: si son camarade paraît ne plus se souvenir de lui, Renji le reconnaît immédiatement, tout laisse à penser que ce n'est pas leur première rencontre....

Un moment plus tard, au studio, Wataru finit par retrouver Mr. Tanahashi, l'un des responsables de sa boîte, venu lui annoncer une excellente nouvelle: le jeune homme a été sélectionné pour une audition ayant pour objet le rôle du personnage principal dans une nouvelle série animée. Le rôle du héros.... Wataru n'en croit pas ses oreilles, pour un peu il en pleurerait de joie.... Mais rien n'est encore gagné, car il a un rival de taille: Renji Kazama prendra part lui aussi à l'audition, et chacun sait qu'il est une sorte d'acteur-né qui oublie rapidement l'existence du micro pour jouer comme s'il se trouvait sur scène; nul autre que lui n'a autant le chic pour mettre la pression aux autres candidats rien que de faire entendre sa belle voix résonnante. Bien que tendu, Wataru tente néanmoins de se concentrer sur le travail du jour où il doit jouer aux côtés de Renji, et force lui est de reconnaître que son rival a vraiment un talent extraordinaire. Du coup son antipathie commence à s'estomper, et le voilà qui se surprend à contempler son rival avec admiration, à désirer lui parler davantage.... Hidéyumi, remarquant cet intérêt, décide de permettre aux deux jeunes gens de faire connaissance et pour ce, propose à toute la petite troupe d'aller boire un verre à la fin de cette journée de travail. Bien sûr, Wataru accepte l'invitation avec joie, ravi de se retrouver avec tant de professionnels reconnus tout comme s'il était leur égal, sans remarquer les regards noirs de Renji qui ne cesse de le dévisager. Hidéyumi surtout se montre cordial et familier, prodiguant au jeune homme une foule d'encouragements. Néanmoins, quand il entend de la bouche de Wataru l'histoire de l'audition à laquelle ce dernier doit participer, Hidéyumi sursaute, soudain moins enjoué tandis que la mine sombre, son ami Jôichirô détourne la tête. Se forçant à sourire, il souhaite cependant bonne chance à Wataru surpris de cette vague et subite gêne. Mais ne pouvant tenir sa langue plus longtemps, Renji Kazama prend la parole, sous les regards furieux de ses deux aînés: depuis le départ, n'a-t-il pas été décidé que ce serait lui, Renji, qui doublerait le héros de ce dessin-animé ?...
A ces mots, Wataru a l'impression que le sol va se dérober sous ses pieds. Qu'est-ce que ça veut dire ...? Pourquoi lui faire passer une audition pour un rôle dont on a déjà décidé l'interprète ...? Ne pouvant supporter le choc, s'excusant auprès des trois autres, le jeune homme s'enfuit en courant. Hidéyumi veut s'élancer à sa suite, mais retenu par Jôichirô, qui lui assure que des paroles de consolation n'arrangeraient nullement les choses - lorsqu'on veut faire ce métier, il faut apprendre soi-même à surmonter ce genre de désillusions - il finit par se tourner vers Kazama: pourquoi avoir dit une chose pareille à Wataru ? Même si ses propos sont exacts, le garçon n'en aurait jamais rien su et cela lui aurait évité bien des souffrances. Renji est vraiment trop obtus quant à la douleur des autres. Il devrait pourtant comprendre que tout le monde n'a pas les mêmes facilités pour réussir que lui ! Rougissant à cette remontrance de son aîné, Kazama baisse la tête, avant de proférer d'un air mélancolique que lui aussi éprouve de de la souffrance....
Quant à Wataru, après avoir quitté ses compagnons, il se met à errer dans les rues de la ville. Au désespoir, il se trouve vraiment idiot d'avoir osé croire un seul instant qu'il avait une chance de déccrocher ce rôle. Il n'existe qu'un seul moyen de soulager ses tourments, cela, l'apprenti-doubleur le sait bien: renoncer.... Mais abandonner ses rêves n'est pas chose facile, et tandis que Wataru déambule ainsi dans la ville nocturne, une pluie dense et glaciale se met soudain à tomber, comme si elle reflétait l'humeur morose du jeune homme....

Au même moment, tandis que Jôichirô Hosaka et Hidéyumi Kurokawa s'apprètent à rentrer chez eux dans le même taxi, Hosaka propose soudain à son ami de l'accompagner jusqu'à son appartement: il a remarqué que suite à la scène pénible de tout à l'heure, Yumi se fait un sang d'encre pour Wataru. "Tu t'attaches trop aux gens", reproche Hosaka à l'autre jeune homme tandis que tous deux se retrouvent assis devant un café chaud. "Et à cause de cela, tu souffres inutilement pour les autres." Yumi répond que comme il vient juste de faire connaissance avec Wataru Jôichi, Hosaka a tort de penser qu'il s'est déjà attaché à lui; seulement, après ce qui s'est passé, il ne parvient pas à se défaire d'un sentiment de malaise: et si après cela Wataru décidait de renoncer à devenir doubleur ? Crainte à laquelle Hosaka rétorque que Wataru a beau n'être encore qu'un débutant, on peut tout de même le considérer comme un collègue de travail; et vu que par la nature même de leur métier les comédiens de doublage sont rivaux, il est impossible que tous puissent travailler dans la joie et la bonne humeur en tissant des liens d'amitié. C'est à Wataru de décider s'il désire continuer ce métier ou non, Yumi ne doit en aucn cas se prendre la tête pour ça. En outre, ajoute Hosaka, Renji Kazama lui-même risque d'avoir un de ces jours une mauvaise surprise s'il ne fait pas attention: si, fort de sa popularité actuelle, il commence à penser qu'il est désormais irremplaçable, il commet là une grave erreur qui précipitera sa chute, sans que tous les sages avertissements de Yumi n'y puissent rien changer.
Mais après que Hosaka lui ait ainsi exposé son point de vue, Yumi lui retourne malicieusement le problème: Hosaka a une conception de la vie plutôt individualiste, alors pourquoi se préoccuper ainsi de le réconforter quand il n'a pas le moral ? Après tout, Yumi lui aussi n'est pour lui qu'un collègue de travail et un rival, il n'a qu'à l'abandonner à ses états d'âme ? A ces mots, son beau visage plus sérieux que jamais, Hosaka se penche sur son ami: "Toi, c'est différent...." prononce-t-il d'un ton plein de sous-entendus, ses lèvres touchant presque celles de Yumi. Sursautant, ce dernier ne peut réprimer un mouvement de recul. Il sait bien que le jeune homme fait allusion à cet amour qu'il éprouve pour lui depuis très longtemps. "Je t'ai pourtant déjà dit que ce sujet était clos !? proteste Yumi mécontent. Je souhaite continuer à travailler avec toi encore longtemps, c'est pourquoi je ne veux pas briser notre bonne entente à cause d'un sentiment éphémère !" - "Un sentiment éphémère....dis-tu ?" Bien que blessé que son compagnon n'ait pas davantage confiance en l'intensité de son amour, Hosaka n'insiste pas et préfère continuer la discussion sur le ton de la plaisanterie, au grand soulagement de Yumi. "Aaaa-Ah ! Tu t'attaches à tant de gens et moi qui suis si sérieux, tu refuses de me laisser entrer dans ton coeur," clame le jeune homme en soupirant. - "Dans mon coeur" , tu plaisantes ? C'est dans une toute autre partie de ma personne que tu veux entrer, là est bien le problème !"

Le lendemain matin, un vendredi, Wataru qui a pris froid pour avoir erré trop longtemps sous la pluie battante se voit contraint de garder le lit. Comme en attendant de pouvoir gagner sa vie grâce à son activité de doubleur il subsiste en effectuant des petits boulots, le voilà obligé d'appeler la pizzeria pour laquelle il travaille afin de prévenir qu'il sera absent ce jour-là. Mais comme le jeune homme a également déserté son poste la veille à cause de l'audition sans avoir non plus prévu de remplaçant, son patron lui fait vivement sentir son mécontentement en lui raccrochant au nez. "Décidément.... rien ne va plus ces temps-ci...." se lamente Wataru en lui-même. Brûlant de fièvre, il se sent si mal qu'il décide de faire appel à sa petite amie Miyuki. "A l'aide. j'ai attrapé la crève et j'ai l'impression que je vais mourir", tel est le contenu du message qu'il lui envoit via son portable. Dans son esprit embrûmé, Wataru entend à nouveau les encouragements de son manager avant l'audition, puis les propos de Kazama qui prétendait que le rôle était déjà à lui. Mr. Tanahashi devait pourtant savoir que tout était déjà joué d'avance, alors pourquoi l'avoir engagé à donner le meilleur de lui-même durant cette audition ? Plus Wataru réfléchit, et plus cet univers des comédiens de doublage auquel il aspirait lui apparaît sale et corrompu....
Au même moment, tandis qu'à la pause entre deux prises Renji Kazama téléphone devant le studio, il surprend par hasard une conversation entre deux jeunes filles, comédiennes de doublage elles aussi. L'une est Miyuki, la copine de Wataru, qui vient à l'instant de recevoir le message de ce dernier. Mais le jeune homme a beau appeler à l'aide de manière si pathétique, elle se refuse à se rendre auprès de lui de peur qu'il ne lui transmette son rhume, car le lendemain elle a un planning très chargé. Sa carrière de doubleuse vient de prendre un tournant décisif, et Miyuki ne veut pas gâcher ses chances en prenant froid à son tour, ce qui l'empêcherait de jouer. Voilà pourquoi elle téléphone à Wataru, donnant pour prétexte au fait qu'elle ne puisse venir immédiatement à son chevet qu'elle doit travailler jusque tard dans la soirée, pour reprendre de très bonne heure le lendemain matin. Elle promet néanmoins de passer le voir dès que possible, à la surprise de son amie. "Hein ? Tu comptes y aller ?" s'étonne l'autre jeune fille après que Miyuki ait coupé la communication. - "Bien sûr que non. D'ailleurs Wataru aussi est doubleur. Je pense qu'il a bien dû deviner la véritable raison pour laquelle je ne peux pas venir." Miyuki explique ensuite à sa camarade qu'elle fréquente Wataru depuis que tous deux étudiaient encore à l'université. Mais comme ces derniers temps son planning à elle est de plus en plus chargé, en fait son petit ami et elle n'ont plus beaucoup l'occasion de se rencontrer. Au beau milieu de cette discussion, Kazama apparaît soudain auprès des deux jeunes filles: il a entendu Miyuki prononcer le prénom de Wataru et décide de lui demander s'il ne s'agirait pas par hasard de Wataru Jôichi.
La nuit commence à tomber. De plus en plus mal, Wataru n'a pas quitté le lit de la journée. Dans son délire, il se remémore les circonstances qui l'ont amené à souhaiter devenir comédien de doublage: il s'était rendu un jour chez un ami otaku afin d'y lire des mangas, quand son attention avait soudain été attirée par une vidéo que l'autre lycéen était en train de visionner: le making-of d'un dessin-animé, durant lequel étaient interviewés des comédiens de doublage. A cet instant, pour la première fois, Wataru avait réalisé qu'il y avait des acteurs interprétant leur rôle à l'aide de leur seule voix derrière ces dessins-animés qu'il regardait sans réfléchir depuis son plus jeune âge. Ensuite, plus le jeune homme s'était mis à s'intéresser aux doubleurs, et plus ce métier lui avait paru captivant. Au point qu'il en vienne à vouloir devenir à son tour doubleur plus tard, lui qui avait depuis toujours été atttiré par le théâtre et la comédie....
Tandis que Wataru laisse ainsi dériver ses souvenirs, il entend soudain du bruit dans la pièce: quelqu'un vient de pénétrer dans son minuscule appartement, un sac plastique à la main. Quelqu'un qui vient s'assoir auprès du malade et lui applique sur le front une compresse de gel contre la fièvre, avant d'approcher de ses lèvres un médicament. "Miyuki...?" se demande Wataru, qui peine à distinguer son visiteur dans la pénombre. Mais quand ce dernier vient se pencher sur lui pour l'enjoindre à avaler le comprimé, Wataru reconnaît avec stupeur Renji Kazama. Que fait son rival auprès de lui...? N'est-ce qu'un délire de son esprit enfiévré ? Trop épuisé pour s'interroger davantage, le jeune homme finit par entrouvrir les lèvres pour prendre le médicament. Puis, Renji lui soulève la tête afin de lui faire boire de l'eau minérale, dont Wataru complètement déshydraté à cause de la fièvre avait le plus grand besoin. Après avoir bu à satiété, Wataru finit par s'endormir sur l'épaule de Renji. Ce dernier le recouche alors doucement avant de s'assoir sur le sol, le dos appuyé contre le lit. Tout en potassant le texte de son prochain rôle, Renji se met à fredonner une chanson, qui parvient à Wataru à travers son sommeil. Un air qui lui semble étrangement familier et le remplit de nostalgie....

Le lendemain matin, Wataru dont la fièvre a enfin baissé est réveillé en sursaut par le bruit d'une porte que l'on ferme. Se redressant brusquement dans son lit, il trouve l'appartement vide, la personne qui a passé la nuit entière à le veiller a déjà quitté les lieux. En découvrant le sac contenant l'eau et les médicaments posé près de lui, Wataru a pourtant la preuve qu'il n' pas rêvé, quelqu'un est bien venu à son chevet. Mais était-ce réellement Kazama ? Et si oui, pourquoi !? Tandis que le jeune homme s'interroge ainsi, son téléphone portable se met soudain à sonner: c'est Miyuki, qui appelle afin de prendre de ses nouvelles. Déduisant donc que ce devait finalement être sa petite amie qui l'a soigné, il la remercie pour l'eau et les médicaments, provoquant chez Miyuki une réaction indignée. "Hein !? Qu'est-ce que tu racontes !? s'étonne la jeune fille. Tu te venges, c'est ça ?" Miyuki s'imagine que Wataru fait exprès de la remercier d'un bienfait qu'elle ne lui a pas prodigué, façon détournée de lui reprocher de ne pas être venue auprès de lui. Néanmoins elle change rapidement de sujet pour demander: "Pourquoi m'as-tu caché que tu connaissais Renji Kazama !?" - "Que je le connaissais ?... répète Wataru sans comprendre. Mais nous nous sommes vaguement rencontrés au studio tout juste avant-hier...." - "Quoi !? C'est quoi ce délire ! Il m'a raconté que vous étiez des amis d'enfance, alors je lui ai passé le double des clés de ton appartement ! Et même dessiné un plan pour parvenir jusque chez toi ! Quel caractère odieux, ce garçon ! Comme il a dit qu'il allait te rendre visite, je me suis inquiétée, mais quand je lui ai demandé si ça n'allait pas bouleverser son travail si jamais il venait à attraper ton rhume, tu sais ce qu'il m'a répondu !? "En filles, ce mec a vraiment des goûts pourris" , tu te rends comptes !? Wataru !? Tu m'écoutes !?"
Cependant la voix furieuse et vexée de Miyuki ne parvient déjà plus aux oreilles de Wataru. Ainsi c'était bien Kazama, son visiteur nocturne. Et tandis qu'il se rappelle la chanson que le jeune homme fredonnait doucement près de son lit, des souvenirs que le temps avait depuis longtemps enfouis au fond de sa mémoire ressurgissent peu à peu.... Parmi les plus anciens souvenirs d'enfance que Wataru conserve encore en lui, il y en a un particulièrement heureux où il se revoit couvert d'éloges après une pièce de théâtre dans laquelle il avait joué quand il était petit. Seulement, il avait jusqu'à ce jour oublié pourquoi on l'avait tant félicité....

Plus tard, en quittant un studio où il vient d'enregistrer, Renji Kazama a la surprise de tomber nez à nez avec Wataru qui l'attendait à la sortie: enfin remis de son rhume, le jeune homme est venu le remercier de l'avoir soigné. Et comme Renji qui ne s'attendait pas à un tel geste l'appelle par son prénom, Wataru est désormais certain d'avoir deviné juste: l'éminent doubleur est bien le même Renji Kazama qui était autrefois dans la même classe que lui à l'école primaire. "Te voilà soudain bien familier, remarque Renji bougon, alors que tu ne m'as même pas reconnu quand nous nous sommes revus, ni même après avoir entendu mon nom et mon prénom." - "Il faut dire que tu as vraiment changé.... s'excuse Wataru quelque peu embarrassé. En outre jamais je n'aurais imaginé que l'un de mes amis d'enfance serait devenu doubleur tout comme moi. Allez, oublions ça ! s'exclame le jeune homme radieux. Je me suis rappelé de tout grâce à la chanson que tu as chanté ! Comme cela me rappelle de bons souvenirs !! C'était la chanson de la pièce de théâtre dont nous tenions tous deux le premier rôle lors du festival culturel de l'école primaire !"
Mais si pour Wataru cette pièce représente visiblement un souvenir heureux, il n'en est pas de même pour Kazama, et sa simple évocation suffit à le mettre d'un coup de fort méchante humeur. Voilà pourquoi il lance à son compagnon, réfrigérant: "Je ne suis pas venu chez toi jouer les garde-malades pour entendre raconter des histoires du passé. Je ne pouvais que me sentir responsable du fait que tu sois tombé malade parce que j'avais dit la vérité. Mais il n'y a pas d'autre raison." - "Ben ça.... souffle Wataru vexé. Pourquoi te montres-tu si désagréable ? Je suis simplement content que l'une de mes anciennes connaissances ait choisi de suivre le même chemin que moi !" - "Je ne comprends pas la raison de cette joie," réplique Kazama en détournant la tête. Car le fait que tous deux fassent le même métier ne fait-il pas qu'augmenter le nombre de points de comparaison entre les deux anciens amis ? Et n'est-ce pas désagréable pour Wataru ? Kazama a déjà réussi à se faire un nom dans leur métier, alors que lui est encore incapable de subvenir à ses besoins par sa seule activité de doubleur. Normalement, conclut Kazama, on ne vient pas à la rencontre de l'un de ses amis d'enfance quand on se trouve dans une telle différence de position. A moins, bien sûr, quand on recherche le piston.
Renji n'a pas plus tôt prononcé ces mots que le feu monte aux joues de son camarade. "PARCE QUE TU PENSES QUE J'AI BESOIN DE PISTON ?!! explose Wataru fou de colère. NE ME PRENDS PAS POUR UN CON !!" - "Ah bon, tu ne veux pas de piston. Moi, pourtant, j'en voudrai bien." Sur ce, proférant qu'il est pressé, Renji commence à s'éloigner. "....Et merde.... peste Wataru avec amertume. Si seulement je n'avais pas fait tant de détours et que j'avais débuté ma carrière en même temps que toi...!!" - "Cela te soulage peut-être de penser ainsi, rétorque Kazama en se retournant, mais laisse-moi te dire que dans ce milieu, le succès ne vient pas avec l'ancienneté. Si tu admettais plutôt que je possède quelque chose qui est encore insuffisant chez toi ?" Serrant les poings, Wataru peine a contenir sa rage. "Je veux le succès...! Je veux le succès...!! se répète-il tel un leitmotiv. Plus jamais je ne veux avoir à subir une telle humiliation...!!"

Après sa prise de bec avec son ancien ami d'enfance, c'est d'un pas traînant que Renji se rend au prochain studio dans lequel il doit enregistrer. Résultat, alors que son manager l'avait enjoint de se presser, il arrive en retard, tous les autres membres du staff attendant sa venue pour pouvoir enfin travailler. "Excusez-moi d'être en retard," lance brièvement le jeune homme en allant s'assoir avec les autres. Mais son comportement est par trop cavalier pour quelqu'un qui a fait attendre ses collègues, au point que personne ne lève même les yeux vers lui. Si bien qu'une fois l'enregistrement terminé, Hidéyumi retient Kazama alors que celui-ci s'apprétait à partir. Il lui ordonne sévèrement d'aller s'excuser auprès de l'équipe technique et des autres doubleurs, car tout à l'heure son arrivée nonchalante était vraiment malpolie: quand on s'excuse d'arriver en retard, même si c'est un mensonge, on se doit d'avoir au moins l'air embarrassé et donner l'impression de s'être dépêché, au lieu de débarquer d'un pas nonchalant comme si de rien n'était ! Contri de se faire ainsi remonter les bretelles par son sempaï préféré, Renji acquiesce dans un soupir, et face à un tel manque de vitalité inhabituel chez ce jeune homme d'ordinaire si sûr de lui, Yumi perçoit immédiatement que quelque chose ne va pas. "Tu n'es pas dans ton état normal, remarque-t-il. Il s'est passé quelque chose ?" - "....Il y a un truc qui me déprime un peu...." avoue Kazama, tête basse. - "Bon, va d'abord t'excuser, ordonne Yumi en gratifiant son cadet d'une tape amicale sur la tête. Aussi grand que soit son talent, un type incapable de tisser de bonnes relations humaines sur son lieu de travail sera toujours mal vu. Et après, j'écouterais tes plaintes et tout ce que tu voudras !"
C'est ainsi que moins d'une demi-heure plus tard, Renji et Hidéyumi se retrouvent attablés dans un restaurant de Shinjuku. "COMMENT, TU ES L'AMI D'ENFANCE DE WATARU JÔCHI !? s'exclame Yumi après que son compère lui ai expliqué la situation. Et c'est parce qu'il ne t'a pas reconnu que tu es si déprimé !?" - "Non, ce n'est pas ça, répond tristement Renji. D'ailleurs nous n'étions pas si liés que ça.... En fait, c'est parce que c'est le mec qui va de paire avec le pire de mes souvenirs...." - "De paire ?" répète Yumi intrigué. - "Alors que nous étions encore à l'école primaire, commence à raconter Renji, Wataru et moi avons tenu le premier rôle dans la pièce "L'Oie d'Or". Comme la maîtresse pensait qu'un enfant serait incapable de retenir tous les dialogues, le même rôle avait été partagé en deux. A ce moment-là, j'en avais été très mécontent.... Mais une fois que nous étions montés sur la scène, j'avais été réellement terrorisé par les visages et les yeux des parents d'élèves qui flottaient livides dans la pénombre. Si bien que non seulement j'avais été incapable de dire mon texte, mais je m'étais retrouvé complètement paralysé."
A peine Renji a-t-il prononcé ces mots qu'incapable de se contenir plus longtemps, Hidéyumi s'effondre de rire sur la table. "AAH-AHAHAH !! C'EST TROP MIGNON ! Le passé tourmenté de la star des doubleurs !!" - "Mais c'est vrai, proteste Renji piqué et rouge de honte: du haut de la scène éclairée, les visages paraissaient vraiment effrayants !! Et au bout du compte, poursuit-il, Wataru a joué seul le rôle jusqu'à la fin de la pièce.... Pour lui comme pour moi, ce jour a probablement été le déclencheur qui nous a conduits a vouloir devenir comédiens de doublage."

Le récit du jeune homme achevé, Yumi comprend enfin quelle est cette chanson bizarre que Renji fredonne souvent: c'était le thème principal de cette pièce enfantine. Alors qu'il s'étonne également que Renji ait développé un goût pour le jeu d'acteur après avoir vécu dans son enfance cette expérience somme toute traumatisante, Kazama répond que c'est justement cette cuisante défaite qui l'a amené à vouloir réussir dans ce métier. Car après cette pièce, Renji enfant avait conservé des séquelles de la violente terreur éprouvée sur la scène, au point de développer un syndrome d'anthropophobie (en gros, maladie nerveuse qui conduit à avoir peur des autres). Même si à présent il paraît ne plus s'en ressentir, peu de temps auparavant il était encore quelqu'un de discret et réservé faisant tout son possible pour ne pas attirer l'attention. C'est pourquoi quand le moment était venu pour lui de choisir un métier, il avait opté pour comédien de doublage, afin de pouvoir travailler sans être obligé de se produire en public, en utilisant uniquement sa voix. "....Mais c'est impossible, une chose pareille, rétorque aussitôt Yumi. Quel que soit le milieu dans lequel on travaille, on est forcément exposé au regard des autres. D'ailleurs comment un comédien pourrait-il se concentrer sur son jeu s'il se préoccupe à ce point du regard d'autrui ?"
A peine le jeune homme a-t-il prononcé ces mots que Renji laisse échapper un rire amusé. "C'est la deuxième fois que vous me dites cela", déclare-t-il, le sourire aux lèvres. Face à l'étonnement de Yumi, il commence à expliquer: "A ce moment je venais juste d'intégrer l'école spécialisée pour devenir doubleur. Vous étiez venu y faire cours en tant que professeur invité, et c'est alors que vous m'avez tenu exactement les mêmes propos qu'aujourd'hui." Quand il y repense à présent, Renji se rend compte comme il était bête à l'époque et comme son sempaï avait raison: quand on a peur des autres, mieux vaut encore devenir simple salaryman plutôt que de tenter de faire son chemin dans un univers si médiatisé, au Japon où les doubleurs les plus côtés sont traités comme de véritables stars. Pourtant, Renji à peine sorti de l'adolescence tenait absolument à devenir comédien, voilà pourquoi il avait rattrapé Yumi au moment où ce dernier quittait l'école pour lui demander s'il lui serait possible d'y parvenir malgré sa phobie.
"Impossible, avait répondu Hidéyumi Kurokawa, catégorique. Tu n'es pas fait pour ce métier. Et si tu renonçais ? Quel que soit le milieu dans lequel on travaille, on est forcément exposé au regard des autres. D'ailleurs comment un comédien pourrait-il se concentrer sur son jeu s'il craint à ce point le regard d'autrui ? Que l'on soit doubleur ou un acteur qui apparaît en public, c'est du pareil au même, il faut sans cesse s'exposer. Mais puisque tu es venu spécialement me demander cela, avait ajouté Yumi en posant amicalement une main sur la tête du garçon, c'est que tu souhaites quand même essayer, n'est-ce pas ? Parce que tu connais un sentiment que les gens qui vivent normalement ne comprennent pas. Et puis si tu as vraiment la volonté de réussir, quelque chose en toi changera peut-être ? Car de toutes les expériences que tu accumuleras en jouant, pas une ne te sera inutile."

"J'y crois pas. Moi, prononcer de si belles paroles ? s'exclame Yumi incrédule après que son compagnon ait achevé son récit. Il faudra que je note ça dans le journal de mes phrases les plus célèbres !" - "Depuis ce jour vous êtes quelqu'un de spécial pour moi, avoue Renji avec émotion. Du moment que ce soit vous qui me le dites, je suis prêt à entendre n'importe quoi. Mais inversement, je suis incapable de garder mon sang-froid avec Wataru.... Parce qu'il me rappelle des souvenirs pénibles.... Aujourd'hui encore, alors qu'il était venu spécialement pour me voir, je n'ai su que me montrer odieux.... Alors qu'il n'avait absolument rien fait de mal." Il ne fait aucun doute aux yeux de Yumi que Renji souffre réellement de sa maladresse, qui le conduit parfois à blesser involontairement les gens qui lui sont chers. Que faire pour l'aider ? Yeux clos, soucieux, Yumi semble réfléchir sérieusement au problème. Mais quand il relève enfin la tête, c'est finalement pour déclarer: "Au fond peu importe, tout ira bien avec Wataru. Car n'es-tu pas désagréable avec tout le monde ?" - "Et c'est cela que vous appelez "aller bien" ?" s'insurge Renji scandalisé. Le jeune doubleur n'est vraiment pas doué pour les relations humaines, songe en lui-même Yumi amusé, et pourtant, Renji comme Wataru lui paraissent réellement intéressants: deux jeunes gens avec le même passé en toile de fond finissent par faire le même métier. Mais si l'un est déjà parvenu à faire éclore son talent, l'autre parviendra-t-il à briser sa coquille ?
Le même soir, Wataru Jôchi qui a réintégré son job de livreur de pizzas entâme sa tournée la mine morose. "....Ce que Kazama possède et qui me fait défaut...." ne cesse-t-il de ruminer dans sa tête depuis sa discussion avec son ancien camarade de classe. "....Est-ce qu'il voulait parler du talent ?... Me signifier qu'un type qui n'a aucun talent ferait mieux d'arrêter au plus vite, pour son propre bien ?" Hanté par ces pensées sombres, Wataru accomplit ses livraisons tel un automate lorsque soudain, en sonnant à une porte, il se retrouve face à un visage connu. "KOKUBU-SAN !!" s'exclame-t-il, reconnaissant le jeune doubleur à succès appartenant à la même société que lui, qui l'avait un jour invité à aller prendre un verre en compagnie d'autres débutants. Tandis que Tôma Kokubu règle sa livraison de pizzas, surmontant sa honte, Wataru se résoud à poser à cet éminent sempaï la question qui le tourmente tant: de quoi a-t-on besoin pour devenir un comédien à succès ? Question qui ne manque pas de dérouter Kokubu, néanmoins ce dernier répond bientôt par une autre interrogation: "Toi, que désires-tu ? Connaître le succès ? Ou alors obtenir du travail ?" - "Hein ?... s'étonne Wataru. Quand on est connu, le travail vous parvient tout seul.... N'est-ce pas la même chose !?" - "Tu fais erreur. Je comprends que tu souffres de ta situation actuelle, mais à se répéter sans arrêt "Je veux le succès, je veux le succès" , on finit par perdre de vue le plus important." Et sur ces paroles sévères mais justes, Kokubu souhaite le bonsoir à Wataru avant de lui fermer au nez la porte de son appartement.

De retour chez lui, même après cette éprouvante journée, Wataru ne parvient pas à trouver le sommeil. Assis sur son lit, il demeure immobile, bras croisés, à ressasser les paroles de Kokubu et de Kazama. "Ce qui me fait défaut.... La différence entre vouloir le succès et désirer travailler...." Il a beau y réfléchir de toutes ses forces, il y a tant de choses que le jeune homme ne parvient pas à comprendre.... Pour l'instant, ce qu'il souhaiterait le plus, c'est d'être libéré du poids de sa souffrance et de toutes ses frustrations. Voilà pourquoi, enfouissant tristement son visage au creux de ses bras, Wataru finit par déclarer en lui-même: "C'est fichu, je vais laisser tomber.... Car en m'éloignant de cet univers des comédiens de doublage, je me sentirais soulagé d'un gros poids...."
Le moment est enfin venu des auditions pour les différents rôles du nouveau dessin-animé "Guardish". Hidéyumi Kurokawa, qui doit passer sa propre audition le lendemain, s'est rendu au studio Kayac afin de récupérer son exemplaire du scénario, et c'est ainsi qu'il tombe nez à nez avec Tôma Kokubu. Avisant le nombre important de jeunes doubleurs débutants réunis dans la salle d'attente à potasser assidûment leur texte, les deux vétérans ne peuvent s'empêcher de les plaindre: ils y mettent tant de coeur à l'ouvrage, sans se douter une seule seconde que leurs efforts sont vains, la distribution des rôles a en fait déjà été décidée. Pourquoi les maisons de production s'embarrassent-elles à faire passer tant d'auditions sur plusieurs jours, avec tout ce que ça leur coûte de temps et d'argent, pour des rôles déjà pourvus ? Yumi et Kokubu ont beau faire ce métier d'acteur depuis de nombreuses années, ils ne sont toujours pas parvenus à comprendre les intentions des producteurs. Mais au beau milieu de cette discution, les deux jeunes gens aperçoivent soudain Mr. Tanahashi, de Sygma Produce. Arpentant les couloirs du studio en jetant partout des regards inquiets, ce dernier paraît bien ennuyé, et quand Yumi et Kokubu lui demandent ce qui le préoccupe ainsi, le manager explique qu'un des doubleurs débutants n'est pas encore arrivé tandis qu'il s'avère impossible de le joindre au téléphone. A peine a-t-il entendu ces mots que Yumi devine immédiatement de qui il s'agit. "Eh, est-ce que ce ne serait pas par hasard Wataru Jôchi ? demande-t-il. Zut, c'est probablement à cause de ce qui s'est passé l'autre jour."
Parvenus dans le hall d'entrée du studio à l'abri des oreilles indiscrètes, Hidéyumi raconte à ses deux compères comment quelques jours plus tôt, Renji Kazama avait dit à Wataru que le rôle pour lequel il avait enfin déccroché une audition lui était en fait déjà attribué. Si Tanahashi et Kokubu clament tout haut leur consternation, ce n'est pas tant à cause de la franchise mal venue de Kazama que pour le renoncement facile de Wataru. Non seulement, pour eux, sécher ainsi l'audition apparaît comme une réaction bien puérile, mais cela dénote aussi un manque flagrant de combativité ! "Un mec qui se décourage pour si peu ferait mieux de vite laisser tomber !!" s'exclame Kokubu hors de lui. Quant à Tanahashi, il avoue qu'en faisant passer cette audition à Wataru même s'il savait d'avance que le rôle était déjà pourvu, il désirait simplement lui faire accumuler de l'expérience, tout en espérant que même si Wataru n'obtenait pas le rôle du héros, il déccrocherait peut-être un petit rôle qui l'aiderait à se faire connaître. Mais si le jeune homme n'est pas capable de supporter les aléas du métier, le manager pense que Kokubu a effectivement raison: pour son propre bien, Wataru ferait mieux d'arrêter. Résigné, Tanahashi se résoud donc à aller annuler la participation de Wataru à l'audition avant de froisser les producteurs en les faisant attendre pour rien, quand soudain, Yumi aperçoit à la porte du studio une silhouette familière. "JÔCHI-KUN ?!" s'écrie-t-il tandis que Wataru fait irruption dans le hall, à bout de souffle et couvert de sueur tellement il a couru pour arriver à temps. "Ah.... Excusez-moi d'être en retard...." halète-il en découvrant ses sempaï et son manager.

Si Kokubu n'avait pas tilté en entendant le nom de Jôchi, à présent qu'il l'a en face de lui, il reconnaît sans peine le jeune livreur de pizzas rencontré quelque temps plus tôt. Quant à Mr. Tanahashi, il avoue à Wataru que comme Hidéyumi lui a tout raconté au sujet de ce qui s'est passé avec Kazama, il est vraiment content que le jeune homme soit venu malgré tout. "Ah.... J'ai honte de vous raconter cela.... prononce Wataru tête basse. Mais en fait, jusqu'à ce matin encore je me demandais si j'allais venir.... Seulement, si je ne me présentais pas, nul doute que l'agence ne voudrait plus entendre parler de moi et cela reviendrait à renoncer à devenir doubleur. Mais même en laissant tomber pour ainsi dire de force, je savais bien que le désir que j'ai toujours eu de pratiquer ce métier ne s'éteindrait pas si facilement.... Bien que maintenant je ne peux pas vraiment dire que je me trouve dans une bonne position, si je laisse tomber cette fois, je suis sûr qu'ensuite je ne parviendrais même pas à réintégrer ma position actuelle. Ce serait tellement dommage de renoncer ainsi à ce métier que j'avais choisi, de quitter l'agence que j'avais eu tant de chance d'intégrer.... Alors que tant que l'agence utilise mes services, j'aurais toujours l'opportunité d'obtenir des rôles intéressants.... Quand j'ai songé à cela, je me suis soudain senti beaucoup mieux et c'est alors que j'ai pu me décider à venir jusqu'ici."
"N'est-ce pas mieux ainsi ? conclut Yumi une fois que Wataru a achevé ses explications. Car quand le point de vue est faussé, le comportement aussi dégénère. A l'inverse, que tu ailles beaucoup mieux à présent signifie que tu as à nouveau une saine façon d'appéhender les choses." - "Ce que tu me demandais l'autre jour, ajoute Kokubu, "De quoi a-t-on besoin pour obtenir le succès" , ça aussi c'était une manière de penser erronée. Car "faire du bon travail", c'est cela qui conduit au succès." - "QUÔAA !? Te voilà bien pontifiant tout à coup !" s'exclame Yumi, s'attirant aussitôt les foudres de Kokubu. - "Mr. Kokubu a beau dire cela maintenant, explique Mr. Tanahashi à Wataru, mais quand il était débutant, je peux te dire qu'il était plutôt dissipé !" - "Kurokawa ! Et maintenant vous, Mr. Tanahashi ! Mais c'est horrible !!" s'exclame Kokubu, en boule de s'entendre ainsi jeter son passé au visage. Wataru quant à lui a toutes les peines du monde à dissimuler son envie d'éclater de rire, alors, le voyant enfin décontracté, le manager l'enjoint à aller passer son audition. Ce que le jeune homme accepte avec joie !
Grâce à Kokubu, Wataru a le sentiment d'avoir
enfin compris que pour s'élever dans une profession, il ne
suffit pas d'évincer ses rivaux. Ce qui empêche de
progresser, c'est avant tout l'impatience et la jalousie que l'on
garde au fond de soi et qui alourdissent le coeur. Seule la confiance
en soi remportée après avoir obtenu de bons
résultats dans son travail permet de balayer tous ces
sentiments pénibles et inutiles. C'est seulement alors que
l'on peut goûter pleinement le plaisir de pouvoir pratiquer une
activité que l'on aime. Galvanisé par ce regain
d'optimisme, c'est donc le coeur léger que, son tour venu,
Wataru prend place devant le micro. Peu importe désormais
qu'il obtienne le rôle du héros ou pas, il est bien
décidé à faire de son mieux, goûtant
simplement ce plaisir de jouer qu'il avait failli oublier. Et son
entrain retrouvé porte ses fruits, car à peine a-t-il
achevé de dire son texte que le staff du studio lui demande de
jouer à nouveau, mais cette fois un autre personnage. Et un
peu plus tard, c'est le sourire aux lèvres que le jeune homme
quitte la salle insonorisée, saluant au passage Tôma
Kokubu qui l'invite à aller prendre un verre ensemble un de
ces quatre. Si Wataru reste conscient que d'autres nuages plus ou
moins épais se dresseront encore très bientôt sur
son plan d'envol vers le succès, pour l'instant, tout ce qu'il
sait, c'est qu'il se sent terriblement bien....
Quelques jours plus tard, à son bureau de Sygma Produce, Mr. Tanahashi reçoit un appel de la société Heart Planning en charge du casting du dessin-animé "Guardish". Ces derniers appellent pour informer le manager qu'un membre de son agence a été sélectionné pour jouer dans ce nouvel animé, et Tanahashi n'en revient pas d'entendre le nom du comédien en question. Vite, il s'empare de son calepin pour composer le numéro de téléphone de Wataru Jôchi. "Félicitations, lance-t-il au jeune homme, pris de panique car le manager l'appelle directement pour la première fois. Le rôle du héros de "Gardish" t'a été attribué." Inutile de dire que cette nouvelle inespérée laisse Wataru pantois ! Son coeur bat si fort qu'il semble sur le point de se trouver mal tant la chance qui s'offre à lui lui paraît incroyable, et ce n'est qu'après que le manager ait raccroché qu'il laisse enfin éclater sa joie. Quant à Tanahashi, même s'il est content pour Wataru, il ne s'attendait pas à ce que le doubleur débutant obtienne un tel résultat, ainsi le voilà bien ennuyé. A la fin, résigné, il ordonne à sa secrétaire d'effacer le planning provisoire de Tôma Kokubu, dont la participation à "Gardish" vient d'être annulée.


A peine Wataru a-t-il appris la bonne nouvelle de la bouche de son manager que son premier soin est de la transmettre à sa petite amie Miyuki. "Je t'assure, c'est vrai !! s'exclame-t-il au téléphone. LE PREMIER RÔLE !! Et écoute ça, Miyuki ! En fait ce rôle était à l'origine destiné à Kazama ! Tu trouves pas ça génial !?" Hélas pour le jeune homme, sa petite amie semble loin de partager son enthousiasme, car au lieu de se réjouir pour lui, elle préfère plaindre Kazama, qui du coup se retrouve éjecté du casting. Pour ce dernier qui ne manque pas de contrats, explique-t-elle, ce rôle ne devait sans doute représenter qu'un travail parmi tant d'autres, mais quel choc ce doit être de se faire ainsi piquer un rôle par un débutant ! Si Miyuki était à la place de Kazama, dit-elle, elle ne s'en remettrait pas, surtout si le débutant en question n'est qu'un joli minois sans véritable talent.
Inutile de dire que ces mots prononcés à la légère suffisent à dégriser Wataru. "....J'ai compris, assez," prononce-t-il d'un ton froid. Réalisant sa gaffe, Miyuki a beau protester qu'elle ne parlait pas de lui en particulier mais d'elle-même, exposant le cas où elle se ferait piquer un rôle par une fille moins doué mais plus jolie, Wataru refuse d'en entendre davantage. "Tu as brisé mon entrain. On dirait bien que je me suis trompé en t'annonçant en premier la nouvelle. J'aurais mieux fait d'appeler mes parents, qui eux au moins se seraient simplement réjouis pour moi." Sur ces mots, le jeune homme coupe brutalement la communication. "....Un débutant sans talent véritable ?.... réfléchit-il sombrement en se laissant tomber sur son lit avec lassitude. Je me demande si Kazama pense la même chose ?.... Et pas seulement lui, toutes les personnes au courant de l'affaire.... Nul doute qu'on va attendre de moi davantage qu'on l'aurait fait de Kazama, que ce soit de mon jeu d'acteur ou du résultat qui en découlera. On va nous comparer.... lui et moi...!!" Rien que d'y penser, Wataru ne peut réprimer un frisson d'angoisse. A cet instant, son portable se met à vibrer, et c'est avec surprise et amusement qu'il découvre sur l'écran un message de Miyuki: la jeune fille s'excuse pour ses paroles maladroites de tout à l'heure, avant de féliciter enfin son petit ami et de lui souhaiter bonne chance pour la suite. Wataru a beau être lui-même conscient qu'il a tort de se montrer trop coulant, trop faible qu'il est face à ce genre de petites attentions, il sait qu'il va finalement pardonner à sa petite amie....
Quelque temps plus tard, quand Wataru se rend aux bureaux de Sygma Produce afin de récupérer le scénario des premiers épisodes de "Guardish" qu'il doit interpréter, la secrétaire lui répond que Mr. Tanahashi, absent pour le moment, tient à lui remettre le document lui-même. C'est donc avec appréhension que le jeune homme attend le retour du manager, se demandant bien pourquoi celui-ci souhaite le voir en particulier. Est-ce pour lui faire subir un entraînement spécial avant la première prise ? Quand Tanahashi rentre enfin, à la joie que Wataru manifeste en recevant de ses mains son exemplaire du scénario, l'homme comprend que le jeune doubleur n'est encore au courant de rien. C'est ainsi qu'il l'invite à ouvrir le document, à la page présentant le casting des acteurs. Intrigué, Wataru s'exécute, et à peine a-t-il posé les yeux sur la liste des doubleurs sélectionnés qu'il ne dissimule pas sa surprise: le nom de Renji Kazama figure sur cette liste, mais s'il ne joue plus le rôle du héros Assam comme prévu au départ, il interprètera le second rôle de Colas, le meilleur ami du héros. "Hein !? Qu'est-ce que ça veut dire !? s'exclame Wataru. Kazama était pourtant candidat au rôle d'Assam !?" - "Pour faire bref, répond Mr. Tanahashi, le rôle destiné à Kazama a été changé en celui de Colas. Et Tôma Kokubu, qui devait jouer Colas, a été écarté du casting."

Wataru est mortifié par cette nouvelle. Il doit tant à Kokubu qui l'a soutenu et conseillé durant son audition.... Comment pourra-t-il le regarder en face désormais ? "Justement, acquiesce Mr. Tanahashi gravement. Tu ne pourras plus le regarder en face, alors, que comptes-tu faire ? Il ne te reste plus il me semble qu'à te donner à fond dans ce travail, cette opportunité qui s'offre à toi ? Tu as compris ? Ressentir de la gêne et de la culpabilité envers Kokubu est très désobligeant pour ce dernier. Des revirements de situation comme celui-ci surviennent parfois dans ce métier, Kokubu lui-même le sait parfaitement. Cependant, ajoute le manager, j'aime mieux te prévenir que l'ambiance lors de la première séance de prises risque d'être un peu fraîche. Alors souviens-toi bien de tout ce que t'avaient dit Mr. Kurokawa et Kokubu le jour de l'audition et fais en sorte de ne surtout pas te montrer intimidé."
Plus facile à dire qu'à faire, quand on sait que Tôma Kokubu, ejecté du casting à cause de la trop bonne prestation de Wataru, est un ami de longue date de nombre des comédiens du casting de "Guardish", notamment de ses sempaïs Hidéyumi Kurokawa et Jôichirô Hosaka. C'est donc hyper-tendu que le jour de la première prise venu, le jeune homme attend ses collègues tout en potassant son texte au studio. Quand Yumi et Jôichirô arrivent, Wataru se lève et les salue si brusquement qu'il en fait sursauter les deux jeunes hommes ! Mais lorsque Renji Kazama débarque à leur suite, Wataru et lui ne font qu'échanger un regard malaisé, sans prononcer un seul mot. Puis vient le moment de commencer l'enregistrement, et dès la première scène, Wataru se retrouve à devoir jouer avec Kazama. Tandis que le voilà rongé par la tension et un trac incontrôlable, lui reviennent en mémoire les conseils de Mr. Tanahashi: "Souviens-toi bien de tout ce que t'avaient dit Mr. Kurokawa et Kokubu le jour de l'audition." Les paroles de ses sempaïs, Wataru les a soigneusement conservées dans sa mémoire: "Quand le point de vue est faussé, le comportement aussi dégénère," l'avait averti Yumi; "Faire du bon travail, c'est cela qui conduit au succès," avait ajouté Kokubu. "Ils ont raison, songe Wataru en lui-même, les yeux clos dans son effort de concentration. Si j'ai été choisi, c'est parce que c'est mon jeu qui correspondait le mieux à l'image de ce rôle. Il me suffit donc de jouer comme je le sens, en ayant confiance en moi. Excepté cela, on n'attend rien d'autre de moi...!!"
L'enregistrement achevé, Wataru pousse un soupir de soulagement: tout s'est bien passé, il est parvenu à interpréter correctement son rôle. Alors qu'il range ses affaires, quelqu'un lui administre soudain une légère tape sur le dos. "Au revoir," lui lance gaiement Yumi en s'éloignant comme toujours en compagnie de son ami Jôichirô, qui lui aussi arbore un sourire aux lèvres. Et davantage que la satisfaction du travail accompli, le fait que ses sempaïs ne lui tiennent aucune rigueur de ce qui est arrivé à Kokubu réjouit le jeune homme plus que tout ! Mais bientôt, c'est au tour de Kazama de s'avancer vers Wataru. "....Finalement ç'a été.... très facile de jouer avec toi.... prononce Renji sans se départir de sa moue éternellement boudeuse. J'ai également compris pourquoi tu as été choisi. Tu fais l'affaire." Kazama serait-il en train de complimenter Wataru !? C'est si inattendu que ce dernier en ressent presque de la peur ! Néanmoins, Renji ajoute: "Bah, je continue quand même de penser que moi aussi, j'aurais été capable d'interpréter ce rôle." Le fait-il exprès ou pas ? - en dépit de ses efforts pour se montrer aimable, Renji ne peut décidément s'empêcher de charrier son ancien ami d'enfance !

"Tu vois ? Je t'avais bien dit que tout irait bien pour Wataru," lance Yumi à son compagnon alors que tous deux s'apprètent à quitter le studio. - "Qu'est-ce que tu racontes ? proteste Jôichirô. Si ce n'était pas moi qui t'avais dit cela, tu lui aurais depuis longtemps lancé une bouée de sauvetage. Mais bah, puisque j'ai compris que ce n'est pas le genre de gars à profiter des événements mais plutôt à se laisser entraîner par eux, je suis disposé à l'accepter parmi nous." Prononcée par la bouche de quelqu'un d'aussi froid et individualiste que Jôichirô Hosaka, cette reconnaissance n'est pas peu dire !
Quelques jours plus tard, a lieu une conférence de presse avec la présentation des comédiens doublant le dessin-animé "Guardish". C'est la première fois que Wataru participe à ce genre d'événement, car c'est aussi son tout premier grand rôle. Tandis qu'il se tient tout excité sur le podium en compagnie de ses collègues acteurs, il ne remarque pas qu'à ses côtés, Renji Kazama semble loin de partager son enthousiasme. S'il fait en sorte de sourire pour la photo, c'est en faisant un gros effort sur lui-même, néanmoins sa pâleur et l'expression figée de son visage montrent qu'il ne s'est pas encore complètement remis de son ancienne phobie: Renji souffre toujours d'apparaître ainsi en public sous les feux de la rampe.

Après la conférence de presse, toute l'équipe de "Guardish" se retrouve au "Primavera", un club à hôtesses. Debout devant la façade de l'établissement, Wataru appelle Miyuki depuis son portable afin qu'elle le rejoigne, néanmoins, prétendant qu'elle avait déjà prévu quelque chose ce soir, la jeune fille décline l'invitation. Et ce n'est pas tout: lorsque Wataru lui dit qu'il la rappelera plus tard afin qu'ils se voient un autre jour, Miyuki répond qu'elle est très occupée. Son travail lui est donc plus précieux que son petit ami ? Boudeur, après avoir coupé la communication, Wataru grommelle que puisque c'est comme ça désormais il en sera de même pour lui. La relation entre les deux amants n'est décidément plus au beau fixe.... Tandis que Wataru bougonne ainsi dans son coin, quittant le club, Hidéyumi et Jôichirô viennent soudain le rejoindre. "Vous partez déjà ?" s'étonne Wataru. - "Oui, répond Yumi d'un air taquin, car j'ai trop de succès alors Jôichirô est jaloux. Dommage, j'aurais pourtant bien voulu m'amuser davantage avec les filles du club." - "AH !?" lâche Jôichirô en sursautant; mais il reprend vite son calme habituel pour rétorquer à Yumi: "Je t'assure que je ne boudais pas parce que tu monopolisais les filles du club. Si ça te rend heureux au point d'avoir le sourire jusqu'aux oreilles, moi aussi je suis heureux, tu sais." - "Comment, comment ? N'est-ce pas curieux ? Allez, avoue que ça n'avait pas l'air de te plaire du tout que je sois monopolisé par ces dames." - "Wouah, quel type odieux," bougonne Jôichirô, qui sait bien que son ami le taquine au sujet des sentiments qu'il éprouve pour lui et que Yumi refuse de prendre au sérieux.
A voir ses deux sempaïs se disputer ainsi sur un ton léger, Wataru ne peut s'empêcher de rire. "Comment se fait-il que vous vous entendiez si bien ? s'étonne-t-il. Je vous envie.... Est-ce que moi aussi je parviendrais un jour à me faire un ami avec lequel je pourrais maintenir de bonnes relations, même si nous pratiquons le même métier ?" - "Tu devrais essayer avec Kazama, répond aussitôt Yumi, car après tout n'êtes-vous pas amis d'enfance ?" Sur ces mots, après avoir recommandé à Wataru de ne pas laisser Renji traîner trop longtemps dans le club car il a tendance à s'y montrer - une fois n'est pas coutume - un peu trop sociable avec les hôtesses, Yumi s'éloigne en compagnie de Jôichirô. "Deux amis qui se sont élevés ensemble jusqu'aux plus hauts sommets.... égaux en tout, songe Wataru en contemplant les deux jeunes hommes. Nul doute qu'ils se réjouissent mutuellement et tout naturellement des succès de l'autre.... Est-ce que ce serait possible entre Kazama et moi...?"

Wataru réintègre finalement l'intérieur du club, où Kazama et les autres membres masculins du staff passent une joyeuse soirée, entourés de jolies hôtesses. A peine Wataru s'est-il rassis qu'il entend le responsable du casting s'excuser auprès de Renji pour l'embarras causé par la décision de lui attribuer un autre rôle au dernier moment. Le jeune homme répond néanmoins que cela n'a aucune importance: en tant que membre du staff, il comprend très bien que l'on doive faire passer l'image de l'oeuvre avant tout. Que ce soit par les égards que portent à Kazama les responsables de la production ou l'intérêt qu'il suscite chez les hôtesses vu les rôles de personnages connus qu'il a déjà interprétés, Wataru doit tristement reconnaître que bien que Kazama soit assis près de lui, un immense gouffre les sépare encore....
Yumi avait recommandé à Wataru de ne pas laisser Renji traîner trop longtemps dans le club, mais quand les deux jeunes gens le quittent à leur tour, c'est Wataru qui tombe à genoux sur le trottoir, pour avoir légèrement abusé des boissons alcoolisées. Il faut dire qu'il y a tant d'événements qu'il vient de vivre aujourd'hui pour la première fois, s'excuse-t-il auprès de Kazama. A cause d'une trop grande tension nerveuse, il a relâché son attention et a bu involontairement plus que de raison. Trop ivre pour pouvoir se lever, Wataru engage Renji à monter seul dans un taxi: comme il a été obligé de s'acheter des vêtements corrects spécialement pour la conférence de presse, il ne lui reste pratiquement plus d'argent pour finir le mois et il ne peut se permettre de payer la course. Quand il sera un peu dégrisé, il trouvera un endroit pour passer le temps en attendant l'heure ou les bus et les trams, moins chers que le taxi, circuleront à nouveau. "Ici.... il fait frais et c'est agréable.... ajoute Wataru, effondré contre un pilier à l'entrée du club. Si je reste assis, je suis sûr que mon ivresse va vite passer, alors tu peux partir...." - "Mouais, répond Kazama peu convaincu, et si jamais tu t'endors ici par inadvertance et que tu chopes encore un rhum ? J'envie les mecs qui ont le loisir de rester au lit le temps de leur guérison."
Par cette remarque, Renji ne fait qu'exposer la réalité, pourtant celle-ci arrache un sourire ironique à Wataru. Avec sa franchise maladroite, Renji n'a pas réalisé ce que sous-entendent ses paroles: que son camarade a un planning de travail moins chargé que lui. Laissant Wataru pitoyablement affalé sur le sol dans son état d'abattement, le jeune homme commence à s'éloigner, mais soudain se ravise. "Lève-toi ! ordonne-t-il à Wataru en rougissant, sans se retourner pour cacher sa gêne. Tu peux quand même marcher jusqu'à un taxi, non ? D'ici le prochain bus.... tu peux te reposer chez moi." Wataru peine à en croire ses oreilles ! Jamais il n'aurait osé espérer que son ancien ami d'enfance lui ferait une telle proposition, proposition qui provoque chez lui autant de surprise que de plaisir. "Je suis vraiment faible.... soupire-t-il intérieurement, consterné de sa propre joie. Il a une langue de vipère.... il est aussi beau qu'instable, mais il peut se montrer si gentil parfois. J'ai vraiment un faible pour ce genre de personne...."

Wataru accepte donc la proposition de Renji et monte avec lui dans un taxi. Mais même une fois parvenu jusqu'à l'appartement de son camarade, son ivresse ne s'est pas encore dissipée, bien au contraire, il a de plus en plus de mal à tenir debout. Tandis que Kazama lui demande s'il va réellement bien, Wataru ne peut s'empêcher de remarquer comme ce dernier tient bien l'alcool: alors que Renji a bu beaucoup plus que lui, il ne paraît pas du tout s'en ressentir. Renji explique que comme il lui faut parfois accepter ce genre d'invitations pour ne pas froisser les membres de la production qui organisent généralement ce genre de sorties dans des clubs, il boit de façon à ne pas avoir l'air de faire bande à part, mais comme il ne peut pas non plus se permettre de commettre des erreurs dangereuses pour sa carrière lors de ces fêtes qui réunissent aussi bien producteurs, responsables de casting que relations de travail, il fait toujours bien attention à ne pas s'enivrer plus que de raison.
Malgré les protestations de Wataru, Renji l'oblige à s'étendre sur son propre lit. La chambre du jeune homme comprend des murs entiers de rayonnages couverts d'une quantité impressionnante d'ouvrages de toutes sortes, scénarios, romans, mangas, dont Wataru comprend aussitôt qu'il s'agit des oeuvres originales dont ont été tirés les dessins-animés dans lesquels joue Renji. Quelle chance de se voir offrir tous ces livres quand on déccroche l'un des rôles principaux, souffle Wataru avec envie. "On ne me les fournit pas tout le temps, répond Renji en ôtant sa veste. Parfois, on me donne même seulement les volumes où apparaît le personnage que je dois interpréter. C'est pourquoi, la plupart des livres qui se trouvent ici, c'est moi qui les ai achetés. Car quand on ne connaît pas l'oeuvre dans son ensemble, je trouve qu'on a du mal à cerner son personnage."
A
cette explication, Wataru réalise que contrairement à
ce qu'il pensait, Kazama ne se complaît pas avec
relâchement dans son statut de doubleur vedette: même
après s'être élevé dans son métier
jusqu'au plus haut niveau, il continue de faire des efforts. "Ce que
tu m'as dit l'autre jour, qu'il me manquait quelque chose pour
réussir.... demande Wataru pensivement. Tu voulais parler de
ce genre d'effort...?" - "Je n'ai jamais pensé que tu ne
fournissais pas suffisamment d'efforts, répond aussitôt
Renji à la grande surprise de Wataru. Dans ce milieu
hélas, pour obtenir le succès, de nombreux facteurs
incontournables entrent en compte, autres que le talent et les
efforts.... Comme la chance, ou rencontrer la bonne personne au bon
moment.... Kurokawa-san s'est souvent mis en colère contre moi
à ce sujet, mais moi aussi je pense qu'il est également
important de tisser de bonnes relations avec les gens. Comme
aujourd'hui, dans ce club.... Il y a sans doute des gens qui diraient
que c'est minable d'aller dans ce genre d'endroit pour se faire
remarquer et obtenir du travail, mais moi, je ne le pense pas. Faire
le fier, quand on n'a pas de boulot, ça n'a aucun sens. Selon
moi peu importe la façon dont on obtient du travail: du moment
que le résultat soit à l'arrivée, les prochains
contrats se présentent d'eux-mêmes...."
A ces mots, Wataru comprend enfin ce que Renji avait réellement voulu dire l'autre jour en lui demandant s'il souhaitait être pistonné: en lui faisant cette proposition, son ancien ami d'enfance ne cherchait pas à l'humilier ni à le mettre en colère, mais voulait simplement l'avertir que dans ce genre de métier, il faut parfois savoir mettre de côté sa fierté pour obtenir son tout premier travail. Et après tout, peu importe comment on a obtenu un rôle, il n'y a que le résultat qui compte. Si seulement Renji s'exprimait avec davantage de clarté, songe Wataru en contemplant son camarade un sourire aux lèvres, il obtiendrait de la reconnaissance plutôt que de s'attirer systématiquement l'antipathie d'autrui. Mais à présent, enfin, Wataru a décelé le bon coeur dissimulé sous ce visage fermé et ce ton bourru, alors son ivresse le pousse à prononcer tout haut ce que depuis un moment déjà il pense tout bas: "Tu es terriblement mignon.... Moi, j'ai un faible pour les gens tels que toi." - "AH !?" s'exclame Renji, complètement démonté par ce subit aveu. - "Là maintenant, poursuit Wataru d'une voix empreinte d'émotion, je crois que j'ai envie de te serrer dans mes bras...." - "....Toi alors.... grogne Renji scandalisé. Si tu es trop saoûl pour pouvoir tenir une conversation sérieuse, tu aurais mieux fait de me le dire tout de suite !" Mais sans se préoccuper de l'irritation de son camarade, Wataru poursuit sur un ton rêveur: "Je voudrais tellement le devenir...." - "Devenir quoi ?!" - "Ce serait tellement bien de le devenir...." - "D'accors, mais quoi ?!! Et puis laisse tomber, finit par conclure Renji, refusant de prêter plus longtemps l'oreille à ce qu'il prend pour des divagations d'ivrogne. Je vais lire mon texte pour demain, alors dépêche-toi de dormir !!" Néanmoins dans son dos, Wataru continue de penser comme ce serait vraiment bien que Kazama et lui deviennent les meilleurs amis du monde, à la fois partenaires et complices, tout comme Hidéyumi et Jôichirô....

Quelque temps s'écoule, et un jour, après un enregistrement, un responsable du studio réunit les quatre acteurs principaux de la série "Guardish" afin de les mettre au courant d'un festival qui doit bientôt avoir lieu. Il serait bon que tous quatre y fassent une apparition pour la promotion du dessin-animé, ainsi Hidéyumi, Jôichirô, Renji et Wataru finissent par choisir un jour qui leur convient à tous, le dimanche de la semaine suivante. Une fois tout le monde d'accord sur la date, Wataru, qui participe pour la première fois à ce genre d'événement, demande à ses sempaïs s'il serait possible de se procurer un ticket d'entrée pour ce festival par l'intermédiaire de leur agence. "Aah, tu veux inviter quelqu'un ? sourit Yumi. Je pense qu'à l'agence ils doivent avoir des tickets réservés aux invitations, tu n'auras qu'à leur en toucher un mot. Qui vas-tu inviter ? Ta petite amie ?" - "Non, répond Wataru sombrement. Tôma Kokubu." - "Kokubu...?"
A l'évocation de ce nom, une stupeur embarrassée s'empare aussitôt des camarades de Wataru. Préférant ne pas assister à la conversation qui va suivre, Jôichirô se lève même en quatrième vitesse et commence à s'éloigner, jusqu'à ce que Yumi lui ordonne fermement de ne pas s'enfuir. "....Moi aussi, je sais que faire ça n'a pas beaucoup de sens.... reconnaît Wataru, devinant sans peine la cause de l'embarras de ses amis. Et bien sûr, je ne m'attends pas à ce qu'il accepte avec joie mon invitation.... Seulement, si je peux faire ce travail aujourd'hui, c'est grâce aux encouragements de Kokubu-san. Voilà pourquoi je souhaiterais lui montrer qu'à ma manière, je fais de mon mieux.... Comment dire.... je voudrais mettre un point final à cette histoire ? En tout cas, je refuse de me brouiller avec Kokubu-san."
Après avoir écouté en silence les explications de Wataru, Yumi lui assure que bien qu'il comprenne ses sentiments, le jeune homme a tort d'agir ainsi. "Si tu veux vraiment que par la suite Kokubu et toi deveniez bons amis, explique-t-il, tu ferais mieux d'éviter de choisir cette façon de faire qu'on ne sait trop comment interpréter. La manière dont chacun appréhende les problèmes dans le domaine du travail a beau être différente selon les individus, il est quand même raisonnable de penser que Kokubu doit certainement éprouver du dépit de ce qui lui est arrivé. Dans l'état d'esprit où il doit se trouver à présent, même si cette situation te fait mal, vouloir y remédier tout de suite relève de l'égoïsme pur et simple. Mais bon, conclut Yumi, si tu tiens absolument à l'inviter, je ne ferais rien pour t'en empêcher. Néanmoins ce n'est pas lors de ce festival qu'il pourra juger de tes efforts. En revanche, comme vous pratiquez le même métier, il est possible que vous vous rencontriez au studio. Kokubu pourra alors juger sur place de la qualité de ton travail, ce qui est bien plus naturel que ce que tu te proposes de faire." Yumi a exposé à Wataru ses arguments, c'est à lui à présent de prendre une décision. Le jeune homme n'a cependant pas besoin de réfléchir longtemps pour décréter que son sempaï a raison.

Quelques minutes plus tard, laissant Wataru à ses réflexions, les trois doubleurs vedettes se dirigent vers la sortie du studio. "Je ne m'attendais pas à ce que Wataru possède une personnalité si affirmée, remarque bientôt Yumi. Je pensais au contraire que c'était davantage le genre à se préoccuper du regard des autres et à tout faire pour ne pas attirer l'attention. Le seul point sur lequel je ne me sois pas trompé est son sérieux." - "C'est parce que ces derniers temps, il a vécu de nouvelles expériences, suppose Jôichirô. L'avenir s'est enfin ouvert devant lui, alors peut-être que son véritable caractère surgit peu à peu à la surface ?" - "Ouais, possible. Même lors de la conférence de presse il n'était pas du tout effrayé. Contre toute attente, il a peut-être un tempérament à tenir le devant de la scène. Et si c'est le genre à se nourrir de l'attention des autres.... à présent qu'il a commencé à percer, il va s'élever à grande vitesse." En prononçant ces mots, Hidéyumi ne se doute pas de l'effet qu'ils provoquent chez Renji. Lui qui connaissait Wataru enfant et a déjà eu l'occasion d'assister à sa prestation sur scène sait mieux que quiconque que son sempaï a raison.
Le
dimanche où les quatre comédiens principaux de
"Guardish" doivent participer à un festival
dédié à l'animation est enfin là.
Arrivant de bonne heure à la vaste salle de spectacle
où doit se dérouler l'événement, Wataru
décide d'aller jeter un coup d'oeil à la scène,
mais à peine a-t-il entrouvert la porte qu'il a la surprise
d'entendre une chansonnette familière: debout entre les
rideaux, Renji fredonne, livide, scrutant d'un visage inquiet la
scène pour l'instant vide qui s'étend devant lui.
"Bonjour.... Qu'est-ce que tu fais ?" demande Wataru en s'approchant
de son camarade, qui sursaute à sa voix. - "Rien de
spécial...." répond Renji en se détournant,
irrité de s'être fait surprendre. - "Comment ça,
rien de spécial.... insiste Wataru. ça fiche les
jetons. Te retrouver là, seul dans cet endroit, à
chanter une comptine." - "La ferme. Dépêche-toi d'aller
dans la loge." - "Mais au fait, poursuit Wataru sans se
démonter face au ton bourru de Renji, l'autre jour, quand tu
es venu chez moi aussi tu chantais cette chanson. Que de
nostalgie.... Je me rappelle de tout. Lors de cette pièce,
tu...."
Néanmoins Renji ne laisse pas Wataru continuer. "JE T'AI DIT DE LA FERMER !!" rugit-il, les yeux brillants de rage. "Ce qui représente de bons souvenirs pour toi ne l'est pas forcément pour les autres !! Insensible...! C'est parce que tu es comme ça que tu nous sors des trucs aussi balourds comme inviter Kokubu-san." - "Eh-là.... proteste Wataru, stupéfait de la brusque colère de Kazama dont il ne comprend pas la raison. S'il y a quelqu'un qui n'a pas le droit de me traiter d'insensible, c'est bien toi...." Face au trouble du jeune homme, Renji ne sait d'abord que répondre tant il est vrai que Wataru ne peut deviner ce qui le met tellement en boule. Mais au lieu de s'excuser d'avoir passé ses nerfs sur lui, il se détourne encore, lançant avec humeur: "Tu ne pourras jamais comprendre mon histoire, pas un type comme toi, avec les nerfs solides et plein de vie au point d'occuper naturellement le devant de la scène !" - "Qu'est-ce que tu me racontes.... souffle Wataru, qui décidément comprend de moins en moins. A t'entendre, on croirait que tu es différent." - "....Je suis en effet différent de toi, tu devrais le savoir pourtant, puisque nous étions ensemble à l'école primaire." - "Hein ?... Ah, mais ça, c'est de l'histoire ancienne ? C'est vrai qu'autrefois, contrairement à maintenant, tu étais quelqu'un de terriblement réservé, acquiesce Wataru. Mais à présent tu as changé, au point que je ne t'avais même pas reconnu." - "J'ai changé, en effet.... souffle Renji. Mais de force." - "Hein...?"

"Tout a découlé de ce jour-là, du jour de cette fameuse pièce enfantine.... commence à raconter Renji péniblement. Tous ces gens qui me regardaient, leurs yeux qui riaient de mon échec.... Après cela je me suis mis à avoir tellement peur du regard des autres.... que j'ai laissé pousser ma franche jusque sur mes yeux et me suis mis à baisser sans arrêt la tête afin de ne pas voir le visage des gens. Il m'a fallu toute ma volonté pour parvenir enfin à m'échapper de là. Mais au moment où je commençais à penser que tout irait bien désormais, tu es apparu. Et puis comme je le prévoyais, tu as fini par déccrocher un grand rôle.... et tu t'es retrouvé sur la même scène que moi. Comme si ce jour d'autrefois se répétait.... ajoute Renji en tremblant de tout son corps. J'ai peur.... Peur que la même chose se reproduise et que je perde tout à nouveau.... Cette sensation de frayeur imprimée dans mon corps est en train de refaire surface.... Pourquoi.... a-t-il fallu que tu réapparaisses maintenant.... Je t'en supplie, disparais...!!"
La tête et les épaules basses, la voix brisée, Renji semble sur le point de fondre en larmes. Ne pouvant supporter de le voir si malheureux, Wataru s'élance vers lui et entoure ses épaules de ses bras. "QU'EST-CE QUE TU FOUS ?!!" s'exclame Renji en rougissant, surpris au plus haut point de ce geste. - "Je ne sais pas.... avoue lui-même Wataru. Mais à te voir ainsi me tourner le dos en tremblant.... en tant qu'homme, je ne pouvais pas faire autrement...." - "OUAIS, ON AGIT COMME CA QUAND ON EST AVEC UNE FEMME ! s'insurge Renji de plus en plus honteux. Lâche-moi ! Les membres du staff vont nous voir !!" Cependant le jeune homme a beau protester, Wataru ne relâche pas son étreinte. "C'est vrai que c'est d'ordinaire plutôt malsain de voir un homme trembler.... Mais toi, tu es mignon. Je n'y peux rien. Je.... Je n'aurais jamais pensé que tu te préoccupais de ce qui s'était passé autrefois au point de traîner ça toute ta vie durant. Je sais que venant de ma part, ça ne veut rien dire, mais je voudrais quand même m'excuser.... Pardonne-moi." - "Boucle-là ! J'ai juste passé mes nerfs sur toi, ne t'excuse pas," proteste fermement Renji. - "....Et puis je dois te faire des excuses pour autre chose.... poursuit Wataru, le visage enfouit dans le cou de son camarade. Il m'est impossible de disparaître comme tu me le demandes.... Parce que.... j'aime ce métier...."

"Je te l'ai pourtant dit, je n'ai fait que passer mes nerfs sur toi.... prononce Renji, radouci. Je n'étais pas sérieux en te demandant ça...." - "Chez toi.... Comment apprelle-t-on ça déjà ? - l'hypersensibilité doit être particulièrement forte.... réfléchit Wataru. Si j'avais été à ta place, même après avoir échoué de cette manière, je ne pense pas que ça m'aurait ébranlé à ce point-là. Mais tu as beau être hypersensible, il n'y a aucune raison pour que cela représente une menace pour ton travail actuel, n'est-ce pas ? demande Wataru dans un sourire, relevant la tête pour plonger dans celui de Renji son regard bienveillant. Réfléchis bien. Ne penses-tu pas que l'innocence aussi est une forme de talent ?" Tandis que son camarade le contemple de son bon visage engageant, Renji lève les yeux vers lui avec stupeur. Wataru a sans doute raison, il est inutile de craindre sans arrêt que ses nerfs flanchent et de se dévaloriser ainsi. Mais loin d'avouer à son ancien ami d'enfance le bien que lui font ses paroles, Renji préfère demander tout-à-trac: "Alors cela voudrait dire que toi, qui a des nerfs d'acier, tu n'as aucun talent ? Si j'ai bien suivi ton raisonnement." - "Idiot. Cela signifie que le mien est encore plus grand, répond Wataru en plaisantant. - "Quoi ?"
Mais les deux jeunes gens n'ont pas le loisir de poursuivre leur discussion plus avant. La porte de la salle où ils se trouvent s'ouvrent soudain, livrant passage à des membres de l'équipe technique venus installer du matériel. "OUWAH !!" Vite, Renji mort de honte se dégage des bras de Wataru, si brusquement qu'il manque le précipiter à terre ! "Tout ça ce sont des sottises, lance ensuite Renji, qui a enfin retrouvé son habituel ton désagréable. Ce que tu dis est tellement simpliste que les bras m'en tombent. Je vais à la loge." - "DIS-DONC...!! proteste aussitôt Wataru fulminant. TU POUSSES, LÀ !! C'est pourtant toi qui te fais du mourron pour des trucs futiles ?"
Quittant la scène encore déserte, Wataru et Renji se rendent à la loge réservée aux acteurs de "Guardish". A peine ont-ils jeté un coup d'oeil à l'intérieur qu'ils ont une surprise de taille, surtout Wataru ! "KOKUBU-SAN !?" Car c'est bien Tôma Kokubu qui se tient dans la loge en compagnie de Yumi et Jôichirô et salue les deux nouveaux-venus de son air narquois. "Kokubu-san.... Pourquoi êtes-vous ici...." demande Wataru incrédule en s'avançant vers le jeune homme. - "Pourquoi ? ça tombe sous le sens ? répond Yumi. Il est venu pour nous encourager." - "Bah, comme au moment de l'audition j'ai joué les prêcheurs, profère Kokubu, je m'suis dit que je ne pouvais pas me permettre de me montrer puéril. Que j'pouvais au moins faire un saut jusqu'ici. Mais ne va pas croire pour autant que je suis venu te dire de ne pas t'en faire, ajoute le jeune homme à l'adresse de Wataru. Laissons de côté les sentiments. Tu n'as rien à te reprocher, et moi je n'ai pas été spécialement mauvais, là n'est pas la question. Les gens en position de choisir les acteurs ont simplement trouvé une meilleure distribution, ça s'arrête là. Mais si j'ai été éjecté de cette distribution, dis toi bien que même après avoir fait tes preuves, il pourra t'arriver la même chose. Voilà pourquoi je veux que tu continues à t'en faire, que tu gardes toujours à l'esprit que des cas semblables à ce qui nous est arrivé se produisent parfois. Si tu parviens à t'habituer à cette idée, même si les faits se répètent, tu réussiras à passer le cap sans t'en faire outre mesure."

Par ces conseils que son sempaï lui prodigue encore une fois, Wataru comprend que celui-ci ne lui tient pas rigueur de ce qui s'est passé. Mais si le jeune doubleur contemple Kokubu avec admiration pour la largeur d'esprit dont il a su faire preuve, c'est loin d'être le cas de tout le monde. "Mmm.... Tu t'es remis de ton spleen grâce à de telles réflexions ?... Te voilà devenu adulte," proclame Jôichirô en toisant son collègue d'un air goguenard. - "Hosaka-san.... Arrêtez de frapper toujours où ça fait le plus mal ! proteste Kokubu, dépité de voir casser son effet. Alors que je fais tant d'effort sur moi-même pour me montrer bon prince...."
Puis vient finalement le moment de monter sur scène. Revêtu de somptueux vêtements, les quatre acteurs de "Guardish" s'avancent à l'appel du présentateur sous les acclamations enthousiastes du public. A peine entend-t-il ces hurlements déchaînés que Renji sursaute et pâlit. Mais cette fois sa frayeur n'échappe pas à Wataru, qui glisse une main apaisante dans son dos pour l'engager à le suivre sur la scène. "Renji. Les gens qui se trouvent dans la salle ne sont pas des inconnus. Tous sont venus spécialement ici parce qu'ils nous aiment." Encouragé par le sourire de son ami, Renji parvient alors à surmonter sa peur et ne tarde pas à suivre ses compagnons....
Après cette journée de
festival, tous les membres du staff se retrouvent finalement
attablés dans un restaurant traditionnel. La fête bat
son plein dans la joie et la bonne humeur, mais il apparaît
bientôt que Yumi a bu plus que de raison. "KOKUBU ! TU ES
VRAIMENT UN GRAND HOMME !!" clame l'aîné des doubleurs
à qui veut l'entendre. Ce n'est pas la première fois
qu'il crie cette louange au cours de la soirée, et Kokubu
lui-même a beau lui en faire la remarque, Yumi ne semble pas
décidé à arrêter. "ALORS QUE TU BOUillES
SÛREMENT ENCORE D'INDIGNATION, TE FORCER À VENIR POUR
ENCOURAGER UN COLLÈGUE PLUS JEUNE. T'es vraiment devenu
adulte...." - "Mais non, mais non.... Et puis arrêtez avec
cette manière de complimenter ambigüe, je ne sais
pas trop comment je dois le prendre,"
répond Kokubu la larme à l'oeil, tant on dirait qu'en
guise de louange Yumi se moque plutôt de lui !
"Kurokawa-san.... Il est ivre ?" demande Wataru tout bas à
l'oreille de Renji. - "A première vue, on dirait bien,"
répond ce dernier. - "Ah oui ?.... Je me disais bien aussi
qu'il avait l'air bizarre, lui qui est d'ordinaire si
sérieux." Une fois n'est pas coutume, à cette remarque
Renji laisse échapper un rire. "Il a l'air heureux du
comportement de Kokubu, n'est-ce pas ?" ajoute le jeune homme, un
sourire illuminant son visage d'habitude si fermé tandis qu'il
comtemple Yumi. "Pour les jeunes doubleurs, Kurokawa-san est un peu
comme un grand frère. Il aime prendre soin des autres."
Néanmoins c'est plutôt la joie visible de Renji qui
attire l'attention de Wataru, car jamais encore il ne l'avait vu
arborer un visage aussi radieux.
Après s'en être pris à Kokubu qu'il a abreuvé de compliments douteux, Hidéyumi décide de s'attaquer cette fois à Jôichirô. "Toi aussi, tu commences peu à peu à te préoccuper de tes cadets, déclare-t-il en passant un bras autour des épaules de son ami. Quand on a débuté "Guardish", tu n'as pas arrêté de me dire que je ne devais surtout pas voler sans motif valable au secours de Wataru." - "Ce n'était pas du tout ça, rétorque aussitôt Jôichirô. C'est une affaire qui ne te concerne pas, alors laisse-tomber, voilà ce que.... Yumi-chan !?" Avant même que Jôichirô ait fini de parler, il constate avec stupeur que son ami ne l'écoute déjà plus pour s'être endormi sur son épaule ! "Hosaka-san joue encore les indifférents.... glisse Renji à l'oreille de Wataru alors que tous deux continuent d'observer leurs sempaïs assis en face d'eux. Pourtant.... tout le monde sait bien qu'en réalité, c'est quelqu'un de très gentil...."
Mais puisque sous l'effet de l'ivresse Yumi s'est profondément endormi, Jôichirô décide qu'il est temps pour lui de le ramener à la maison. "Il va encore vous ramener sur son dos, Kurokawa-saaan, lance Kokubu à Yumi en guise d'avertissement. Attention, s'il se montre si prévenant, c'est parce qu'il a de mauvaises idées derrière la tête." - "Tu nous files un complexe d'infériorité parce que ce n'est pas toi qui a reçu le privilège de raccompagner Yumi," réplique Jôichirô en lançant à Kokubu un regard malicieux. Et sur ces mots, soutenant son ami pratiquement incapable de marcher, le beau ténébreux quitte le restaurant. "Pff ! Monopoliser ainsi une idole ! On voit bien qu'il a remarqué que Kurokawa-san ne boit autant que lorsqu'il se trouve avec lui." - "Kurokawa-san est une idole, dit Wataru en pouffant de rire. Je crois que je comprends pourquoi. Et cela saute aux yeux que c'est en Hosaka-san qu'il place le plus sa confiance." - "Pourquoi est-ce que ça a l'air de te réjouir ?!!" grommelle Kokubu jaloux. - "Mais non, je ne disais pas ça dans un sens précis," s'empresse de corriger Wataru face à l'indignation de son sempaï. - "CA ME DÉPLAÎT AU PLUS HAUT POINT ! Alors aujourd'hui je vais piccoler ! Et ne pensez pas que je vais vous laisser partir vous aussi !?" - "Pas question. Moi, je rentre," tranche aussitôt Renji, peu enclin à servir de chaperon pour calmer les humeurs de Kokubu. - "QUÔAAA ?!!"

La soirée s'est achevée. Au lieu de rentrer à son appartement après la fête, Wataru est finalement parti dormir chez Renji, qui a accepté de l'héberger. Couché dans le lit de son ami, Wataru ne parvient pas à trouver le sommeil, car brûle encore devant ses paupières l'image du visage radieux de Renji. Jamais il n'aurait pensé que ce dernier était capable d'arborer une telle expression de visage.... Mais alors que Wataru est perdu dans ses réflexions, Renji revient de la salle de bain, douché et revêtu de son pyjama. "Toi alors.... On peut dire que tu prends tes aises, ça commence à devenir une habitude de venir dormir chez moi, lance l'autre jeune homme en se glissant à son tour sous les draps. A présent qu'on te fourni davantage de travail, tu dois quand même avoir suffisamment d'argent pour rentrer chez toi en taxi." - "Allez.... C'est chez toi que je voulais venir.... Et puis j'ai réglé la moitié du prix du taxi." Renji finit par s'étendre, tournant le dos à Wataru. Mais au lieu de laisser son compagnon dormir, Wataru élève bientôt la voix dans la pièce plongée dans la pénombre. "Je voudrais te parler de "L'Oie d'Or." - "Quoi, bougonne Renji. Tu sais très bien que je ne veux plus entendre parler de cette pièce !" - "C'était une histoire où il fallait faire rire la princesse qui avait perdu le sourire, n'est-ce pas ?" - "Tu as écouté ce que je viens de dire ?" - "Et à la fin, en voyant tous les villageois tirés en cortège par une oie d'or, la princesse s'est mise à rire." - "....." - "....Et toi.... M'as-tu déjà souri un jour...?"
Stupéfait de cette question, Renji se redresse brusquement pour se retourner vers Wataru, néanmoins sa colère retombe aussitôt qu'il découvre le visage du jeune homme. "Aujourd'hui.... tu souriais pourtant en parlant de Kurokawa-san...? Je.... ça m'a fait plutôt un choc. C'est injuste. Alors qu'à moi tu ne souries jamais, tu montres un visage si rayonnant à d'autres personnes. A moi aussi, je veux que tu souries...." conclut Wataru en se redressant sur un coude. Dis-moi ce qu'il faut que je fasse pour ça." Ecarlate, Renji replonge dans son lit pour dissimuler sa honte sous les draps. "Arrête, c'est malsain !! s'exclame-t-il. Tu crois vraiment que c'est le genre de conversation qu'on a entre mecs quand on dort dans le même lit ?!" Pourtant, après quelques instants de silence, Renji finit par prononcer doucement: "....Kurokawa-san est spécial pour moi.... Bien que pour lui.... je ne sois qu'un collègue plus jeune." - "....Est-ce que ça veut dire que tu l'aimes ?" demande Wataru subitement pris de panique en se penchant sur son ami. - "MAIS NON ! CE N'EST PAS CE QUE JE VOULAIS DIRE !! ....Je ne pense pas que je sois amoureux de lui.... Probablement pas.... J'en sais rien. Je n'ai pas souvent été amoureux...."
En prononçant cet aveu, Renji rougit jusqu'aux oreilles. Pas étonnant donc que Wataru fasse de ses propos une interprétation erronée. "HEIN !? ALORS TU ES ENCORE PU...." - "Je ne te parle pas de vulgaires histoires de sexe !?" proteste aussitôt Renji, que décidément son camarade finira par faire mourir de honte. "....Je suis resté replié sur moi-même durant très longtemps ! Ensuite j'ai fait diverses expériences... je suis sorti avec plusieurs personnes.... néanmoins, est-ce qu'on peut appeler cela de l'amour ?... Je n'en sais trop rien." Wataru n'en revient pas de cet aveu. Ainsi Renji n'aurait jamais vraiment aimé, et cette découverte lui cause autant de joie que de stupeur. "Je crois.... que je n'en peux plus.... déclare-t-il, les joues en feu. Toi.... On dirait que tu fais tout pour me plaire...." Et sur ces mots, Wataru enfouit ses lèvres dans le cou de Renji, glissant une main dans l'échancrure de son pyjama. "QU'EST-CE QUE TU FOUS !! SOUVIENS-TOI QUE NOUS SOMMES DU MÊME SEXE !!" proteste Renji vigoureusement. - "....Désolé, mais avec toi les différences de sexe s'estompent.... répond Wataru avant d'ajouter, plongeant son regard franc dans celui de son ami: "Confie-moi ton avenir...." - "Tu dis cela sous l'impulsion du moment." - "Tu te trompes...." Et comme pour prouver ses dires, Wataru dépose un baiser sur les lèvres de Renji. "Il n'y a pas longtemps.... J'ai pensé que ce serait vraiment bien si je pouvais nouer avec toi une relation telle que celle de Kurokawa-san et Hosaka-san.... Mais à présent.... je désire davantage.... Je ne peux plus me contenir plus longtemps...."

Enlaçant Renji complètement désemparé par le tour que prend la situation, Wataru commence alors à le couvrir de baisers. "....Ouais, et tu en viens directement au sexe...." proteste Renji scandalisé tandis que son compère commence déjà à déboutonner son pyjama. - "Parce que.... je ne suis plus suffisament maître de moi-même pour respecter les étapes," répond Wataru. - "Ce n'est pas.... ce que je voulais dire...!!" Mais Renji ne peut poursuivre davantage ses récriminations, car ne lui laissant aucun répit, son partenaire s'attaque à ses parties intimes. Ce n'est que lorsque Wataru se décide enfin à le lâcher que, des larmes au coin des yeux, le jeune homme parvient à articuler: "....Tu as pourtant.... une petite amie.... Tu cours deux lièvres à la fois ?... Pour quelqu'un qui paraît si sérieux, tu as plutôt la main rapide.... Tu auras beau me répéter qu'aujourd'hui ne sera pas la seule et unique fois, tu crois qu'on peut croire les promesses d'un type pareil...?!"
Durant un instant, une vive douleur se peint sur les traits de Wataru: introverti et hyper-sensible, Renji ne va visiblement pas lui accorder si facilement sa confiance. "En tant qu'homme.... commence-t-il à expliquer, il me semble avoir mené une vie tout ce qu'il y a d'ordinaire.... Je fais seulement ce que j'ai à faire.... C'est toi qui est pur au point que même ma vie ordinaire te paraisse dépravée. Je n'ai donc qu'un seul moyen pour que tu croies en moi: te prouver ma bonne foi par des actes, conclut Wataru en essuyant tendrement les larmes de Renji. Cela te répugne que j'aie déjà une petite amie...? Tu refuses qu'aujourd'hui soit la seule et unique fois ? Quel homme serais-je si je te trahissais après avoir entendu une aussi mignonne déclaration ?" Renji a beau protester qu'il n'a jamais eu l'intention en prononçant les mots de tout à l'heure de faire à son ami une déclaration d'amour, leur sens profond n'a pas échappé à Wataru. Emprisonnant le visage de Renji entre ses mains, il s'empare de ses lèvres pour un baiser enflammé. "....Tu devrais arrêter de te débattre avec si peu de conviction, ça ne fait que m'exciter encore davantage.... conseille-t-il ensuite, tandis que Renji le toise d'un oeil furibond. Si vraiment tu n'en as pas envie, tu n'as qu'à me jeter de force à bas du lit, tu es un homme...." - "Alors que tu n'arrêtes pas de me traiter comme une fille, ça te va bien de me demander maintenant de me conduire en homme...!" rétorque Renji consterné. - "Je ne te traite pas comme une fille.... Je te traite comme la personne que j'aime...." - "Espèce de Don Juan.... J'ai de moins en moins confiance en toi...."
Mais Renji a beau lancer des paroles acerbes, il accepte finalement de s'abandonner dans les bras de Wataru. "Dis.... prononce bientôt ce dernier tout en le caressant. Sors avec moi. Et pas seulement pour voir si ça colle, ce ne serait pas digne de toi...." - "JAMAIS !!" - "Tu n'es pas mignon." - "Je n'ai nullement envie que tu me dises que je suis mignon !!" - "Menteur.... Tu es mignon.... Terriblement mignon...." assure Wataru en écartant les jambes de Renji. "Jamais je n'ai désiré quelqu'un à ce point-là...." Sur ces mots, il n'attend pas plus longtemps pour pénétrer le corps de son ami, tandis qu'écarlate, Renji serre les dents en gémissant de douleur. "Incroyable.... C'est vraiment entré...." souffle Wataru, dont c'est la première expérience homosexuelle. - "Ne dis pas ça dans un moment pareil...!" s'exclame renji, consterné d'un tel manque de délicatesse. - "Dis...." - "Oui ?" - "Je suis tiré, et bien embêté , se met alors à fredonner Wataru, citant les paroles de la fameuse chanson finale de la pièce "L'Oie d'Or". Ca s'applique tout à fait à cette situation, pas vrai ?" - "JE VAIS TE TUER !!"

Dans la pièce "L'Oie d'Or", l'histoire s'achève par une happy-end si l'on parvient à faire rire la princesse. Le lendemain au studio, en contemplant Renji sourire pour les besoins de son rôle, Wataru se dit plein d'espoir que le jour viendra sûrement où son ami lui adressera un sourire radieux, et plus seulement devant un micro....


Chapitre 1: "Imagin" , page 3. Quelques semaines se sont écoulées depuis que Wataru Jôchi a entâmé une carrière prometteuse après l'obtention du premier rôle dans le dessin-animé "Guardish", ainsi qu'une liaison avec son collègue de travail et ancien camarade de classe Renji Kazama. Wataru se montre très empressé auprès de Renji, insistant pour l'étreindre à chacune de leurs rencontres. Si bien que craignant que ces ébats répétés finissent par avoir de mauvaises répercutions sur son travail de doubleur - les cris et les gémissements de plaisir fatiguant beaucoup sa gorge - Renji décide d'imposer à son compagnon de ne plus faire l'amour qu'une seule fois par mois. Sevré, le pauvre Wataru se retrouve donc dans un état d'insatisfaction sexuelle qui rejaillit sur sa bonne humeur. Un matin qu'il prend le tramway pour se rendre au studio, il surprend le regard de deux lycéennes rivé dans sa direction. Commencerait-il déjà à être connu du public au point qu'on le reconnaisse dans la rue ? Le jeune homme se rend cependant vite compte de sa méprise quand il remarque enfin près de lui Shin Yaogi, un doubleur populaire qui travaille en ce moment pour le même studio que lui.
Yaogi
ne tarde pas à remarquer que son collègue n'a pas l'air
dans son assiette, alors tout en cheminant vers le studio, il
l'invite à lui raconter ce qui ne va pas. "Ta petite amie ne
te laisse pas la toucher ? Tu es en manque ?" demande Yaogi une fois
mis au fait de la situation, de manière si franche et si crue
que Wataru en est embarrassé. "Dans ce cas tu n'as qu'à
calmer tes ardeurs dans les bras d'une autre fille ? Après
tout, en te repoussant, c'est ta copine qui est en tort." - "Ah oui
?... Quelqu'un d'autre.... Je n'y avais pas pensé...."
répond Wataru songeur. - "Quôa !? Serais-tu en train de
me dire que tu es le genre de mec incapable de coucher avec une fille
dont tu n'es pas amoureux !? Ça existe encore des tyypes
pareils !!" s'écrie Yaogi scandalisé. - "Vous vous
trompez," rétorque l'autre jeune homme quelque peu
vexé. Sans avouer que son nouvel amour est en
réalité un garçon, Wataru explique ainsi que
quand il a lui fait sa déclaration, il avait
déjà une autre petite amie; alors cela l'ennuierait
beaucoup que cette personne vienne à l'apprendre s'il la
trompait, d'autant plus qu'elle est le genre à le plaquer
facilement au moindre faux-pas et ne lui a même pas encore
avoué qu'elle l'aimait.
Mais des amours, la conversation entre les deux doubleurs passe bientôt au sujet du travail. Bien qu'il ait plusieurs contrats en ce moment, Yaogi se plaint qu'on ne lui confie pas de rôles plus intéressants. Ses apparitions dans le dessin-animé qu'il double en ce moment avec Wataru ont beau être peu nombreuses, ce travail monopolise quand même une grande portion de son emploi du temps, l'empêchant d'accepter des contrats plus attractifs. Même s'il reconnaît qu'un comédien de doublage ne choisit pas ses rôles, Yaogi préfèrerait qu'on lui confie la voix de personnages aux apparitions plus fréquentes et aux dialogues plus importants, qui lui permettraient ainsi de s'investir davantage dans son travail et de mieux gagner sa vie.
Quelle n'est pas la stupeur de Wataru d'entendre de tels propos dans la bouche d'un comédien si populaire. Mais au fond, ceux-ci ne font que le conforter dans les craintes qui saisissent le jeune homme parfois: en ce moment le rythme auquel on lui propose de nouveaux contrats est si régulier que c'en est effrayant; comparé au temps où il déprimait en contemplant son planing désespérément vide, il a l'impression de vivre un rêve. Néanmoins rien ne garantit que cet état de grâce va durer indéfiniment. Alors pour ne pas que sa carrière prenne fin tel un rêve inachevé, Wataru sait qu'il n'a qu'une chose à faire: interpréter dès à présent du mieux qu'il peut les moindres rôles qui lui sont confiés. A peine arrivé au studio, le jeune homme entreprend de mettre cette idée en pratique, s'appliquant à suivre les conseils des responsables de la distribution. Et ses efforts se révèlent aussitôt payants, car alors qu'il s'apprète à quitter le studio une fois son travail accompli, les responsables le rappellent en lui annonçant qu'ils voudraient lui confier un autre rôle !
De
son côté, dans un autre studio, Renji vient de terminer
un enregistrement durant lequel il a joué en compagnie de
Hideyumi Kurokawa. Yumi remarque vite que son cadet souffre de la
gorge, mal que Renji s'efforce d'apaiser en se gargarisant à
coups de spray. Gêné pour parler, plusieurs fois
aujourd'hui le jeune homme a dû interrompre son jeu au cours de
l'enregistrement, et il s'en excuse auprès de Kurokawa. Mais
quand, après avoir reçu sur son portable un mail de son
ami Jôichirô Hosaka l'invitant à venir le
rejoindre en ville après le boulot, Yumi propose à
Renji d'aller tous les trois se faire une petite bouffe bien
vitaminée, ce dernier se voit contraint de refuser: car bien
qu'il ait très envie d'accompagner ses camarades, il lui reste
encore un enregistrement. "Quoi !? s'exclame Yumi
éberlué. Dans l'état où tu es tu dois
encore travailler !? Réfléchis un peu à la
quantité avant d'accepter des contrats !" - "Vous êtes
bien placé pour me dire cela, Kurokawa-san, rétorque
Renji, vous dont on voit le nom à tous les
génériques." - "Comme toujours, tu n'es vraiment pas
mignon," répond Yumi dépité. Cependant,
retrouvant son sérieux, Renji entreprend d'expliquer à
son aîné pourquoi son emploi du temps se trouve aussi
chargé: "En fait.... J'ai demandé à mon agence
de ne refuser aucun des rôles qui me seraient
proposés.... Ce ne sont pas les comédiens capables de
me remplacer qui manquent.... Alors comme je ne veux pas avoir
à me dire plus tard que j'aurais dû accepter tel ou tel
rôle...."
En
vétéran, Yumi comprend parfaitement les motivations de
Renji: le jeune doubleur vit une période de sa carrière
où il ne parvient pas à se défaire d'un
sentiment de menace. Tout en l'assurant qu'il pourra les appeler
Hosaka et lui pour les rejoindre en ville dès qu'il pourra se
libérer Yumi recommande tout de même à Renji de
ne pas se surmener.
Quelques instants plus tard, alors qu'il chemine dans le quartier d'Ebisu, Hideyumi reçoit sur son portable un appel de Jôichirô l'avertissant qu'il se trouve déjà dans le secteur. Tout en demandant à son ami dans quel restaurant se retrouver à présent, il avertit également ce dernier qu'il a invité Renji Kazama à les rejoindre. Nouvelle qui n'enchante guère Jôichirô, qui ne cache pas qu'il aurait préféré un rendez-vous en tête à tête avec l'élu de son coeur, sans la compagnie d'un chaperon pour lui tenir la chandelle. Mais tandis que Yumi toujours en ligne rencontre par hasard Wataru et Yaogi qui rentrent eux aussi du travail, à l'autre bout du téléphone, Jôichirô résigné devine vite qu'il n'y aura pas qu'un chaperon, mais trois !
C'est ainsi que quelques minutes plus tard,
les quatre jeunes gens se retrouvent attablés dans un
restaurant d'Ebisu. En plein repas, la conversation s'animant, Yaogi
ne tarde pas à remettre sur le tapis sa discussion du matin
avec Wataru concernant les problèmes de coeur de ce dernier.
Répétant qu'il n'est pas bon pour lui de rester ainsi
en manque, Yaogi se propose ni plus ni moins que de lui
présenter une fille ou deux de sa connaissance ! "Tu dis que
ça t'ennuierait que ta petite amie apprenne que tu la trompes,
renchérit Yumi face à la confusion de plus en plus
grande du jeune homme, mais avoue qu'en réalité, tu ne
veux pas qu'elle te déteste ? Que tu es sérieux et
fidèle...." Ainsi charrié par ses amis, Wataru ne sait
bientôt plus où se mettre, mais contre toute attente,
c'est le ténébreux Hosaka qui prend soudain sa
défense: "Je me sens d'un coup très proche de toi,
déclare-t-il en
posant une main sur la tête du jeune homme assis
près de lui. La prochaine fois, on ira tranquillement boire un
verre tous les deux." Ignorant les sentiments à sens unique
que Jôichirô éprouve pour Hidéyumi, Yaogi
avoue qu'il ne voit pas à quoi celui-ci fait allusion, ce
à quoi Jôichirô répond d'un ton lourd de
sous-entendus: "Tu sais, moi aussi je suis quelqu'un de fidèle
et sérieux ? Demande à Yumi de t'expliquer, lui qui
sait parfaitement de quoi je parle."
Alors que Yumi commence à craindre que la conversation ne prenne un tour embarrassant pour lui, il est sauvé par la sonnerie de son portable qui vient faire diversion. C'est un appel de Renji, qui l'avertit qu'il a fini son travail mais ne pourra pas venir les rejoindre tant son mal de gorge a empiré. Une fois la communication coupée, Yumi explique à ses compagnons et surtout à Wataru soudain très inquiet que Kazama s'est enraillé la voix à force de surmenage. Alors qu'il n'a jamais été d'une grande résistance physique, le jeune homme en fait beaucoup trop. "C'est vrai qu'il a l'air très occupé, reconnaît Yaogi. En ce moment il remporte un succès terrible, alors pour entretenir sa popularité il ne peut sans doute pas se permettre de refuser du travail." - "D'autant plus que refuser demande un sacré courage, acquiesce Yumi. Pourtant quelles que soient ses ambitions il ne pourra jamais remplir tous les contrats du monde. Normalement il faut faire des choix. Mais Kaza est du genre à continuer à ce rythme jusqu'à se détruire la santé, et c'est bien ce qui me fait peur." - "Yumi, intervient alors Jôichirô un sourire ironique aux lèvres, que je sache, toi tu n'as jamais su faire des choix." - "Comment ? Toi non plus, Hosaka !" - "Allons allons allons, quelle importance ? Chacun fait ce qu'il peut."
Mais tétanisé par ce qu'il
vient d'apprendre, Wataru n'entend déjà plus les
chamailleries de ses camarades. Fou d'inquiétude pour Renji,
sans cacher qu'il va rendre visite au jeune doubleur, il prend
bientôt congé sans même avoir touché
à son repas. "....? Kazama et lui s'entendent si bien que
ça ?" s'étonne Yaogi en le regardant s'éloigner.
- "Il paraît qu'ils sont amis d'enfance," répond
Hidéyumi. - "Hein ?! ....Tout de même.... Je trouve que
Jôchi est un mec étrange, et sur bien des points...."
Perspicace et observateur, Yaogi aurait-il deviné la
véritable nature des liens qui unissent Wataru et Renji ? En
tout cas, sans préciser sa pensée, il finit par
déclarer qu'au fond les affaires d'autrui ne le regardent pas
avant de se lever pour aller aux toilettes. Une fois seul avec
Hosaka, Yumi en profite pour dire à ce dernier ce qu'il pense
des commentaires acide qu'il n'a cessé de lancer durant la
soirée:
"Aujourd'hui on
dirait que tu cherches la bagarre, Hosaka." - "Effectivement, je suis
un peu énervé, convient l'autre doubleur. C'est pour
faire en sorte de ne pas te retrouver seul avec moi que tu as
invité les deux autres, pas vrai ?" ajoute-il en regardant son
compagnon droit dans les yeux. Mais après quelques instants
d'un silence étonné, Yumi est bien forcé de
reconnaître que son soupirant a deviné juste.
Un peu plus tard, alors qu'à son appartement Renji déjà en pyjama est en train de se faire une inhalation, il entend soudain sonner à sa porte. Il ne voit pas qui pourrait lui rendre visite à une heure pareille si ce n'est Wataru, et en allant ouvrir, c'est en effet son petit ami qu'il découvre sur le pas de la porte. S'excusant de venir si tard alors qu'il sait que Renji a mal à la gorge, Wataru lui assure qu'il ne restera pas longtemps, mais lui demande néanmoins de lui accorder quelques minutes. "Pardonne-moi d'avoir tant insisté hier.... prononce alors Wataru d'un air contrit. C'était normal de faire passer d'abord ta condition physique afin d'être en forme au travail plutôt que ta vie privée. Moi qui fait le même métier que toi.... j'aurais dû pourtant comprendre ta situation mieux que personne.... Je me suis vraiment conduit comme un idiot. Voilà.... Excuse-moi d'être venu à l'improviste."
Sur ces mots, Wataru commence
déjà à s'éloigner quand une question
posée par Renji le cloue sur place: "....Est-ce que tu n'es
pas plutôt venu me dire que tu préfèrerais sortir
avec quelqu'un d'autre que moi ? Quelqu'un qui ne t'imposerait pas
comme moi des conditions difficiles à supporter. Tu plais
beaucoup, pas vrai ? Je suis sûr que tu te trouverai rapidement
une petite amie prête à faire l'amour n'importe quand."
Mais quand Wataru se retourne vers Renji, ce dernier découvre
avec stupeur un visage ostensiblement blessé. "Tu me mets
à l'épreuve ? demande le jeune homme. Ou alors tu
essayes de me dire par de longs détours de renoncer à
toi ?" - "MAIS NON ! nie Renji avec irritation. Je disais ça
simplement dans le cas où l'abstinence serait trop dure pour
toi." - "Si tu tentes seulement de me faire dire que je ne sors pas
avec toi
uniquement pour
le sexe, ou que même si l'abstinence m'est pénible c'est
toi qui me plaît, arrête tout de suite. Quand tu me
parles ainsi, comme si tu t'en fichais que l'on poursuive ou non
notre relation, tu ne peux pas savoir comme je me sens
misérable. Car moi.... même si j'en ai pas l'air, je
fais beaucoup d'efforts.... dans l'espoir qu'un jour tu me dises que
tu m'aimes."
Renji n'en revient pas de cet aveu, prononcé par son ami d'un air si humble et malheureux. Sur le coup, il ne sait plus que répondre. Se détournant pour cacher son trouble, il finit cependant par lancer sur un ton un brin exaspéré: "Je ne comprends pas pourquoi tu tiens autant à moi, c'est tout. Et puis zut, ce n'est pas le genre de conversation qu'on tient sur un palier. Allez, entre." - "Non, ça ira, je m'en vais, répond Wataru. Car si j'entre maintenant, avertit-il, je ne suis pas certain de parvenir à me contrôler." - "Entre !" insiste Renji avec force, avant d'ajouter dans un murmure: "....Si tu n'entres pas à l'instant, tu peux être sûr que je ne te laisserai plus jamais mettre les pieds dans ma chambre." - "Eh...!!" La menace porte évidemment ses fruits, Wataru s'empresse d'obtempérer. Et s'il ne peut voir l'expression du visage de son ami qui continue de lui tourner le dos, le jeune homme comprend également une chose: en l'invitant à entrer malgré ses avertissements, Renji s'efforce de lui faire comprendre qu'il lui permet de le toucher.
En
effet, quelques minutes après, les deux jeunes gens se
retrouvent enlacés sur le lit. Après l'avoir
embrassé, Wataru dit à son amant: "Chaque fois que tu
seras sur le point de crier, je te baillonerai de cette
manière-là...." - "C'est ça, pour que
j'étouffe.... Mais à ce que je vois, tu n'as pas du
tout l'intention de te contenir." - "Je te promets de faire
extrêmement attention." Et sur cet engagement, Wataru s'empare
à nouveau des lèvres de Renji, tout en
l'étendant doucement sur le lit pour une tendre
étreinte....
Dans la nuit, Renji est soudain réveillé par le grincement des ressorts de son matelas. "Tu rentres...?" demande-t-il en voyant son compagnon se lever. - "Oui.... répond Wataru tout en se penchant pour reboutonner la veste de pyjama de Renji. Demain je commence à enregistrer à 10 heures et j'ai laissé mon script chez moi. Et toi ?" - "....Je commence dans la soirée.... répond Renji d'une voix ensommeillée. Mon enregistrement de la matinée.... a été annulé à cause d'un problème technique...." - "C'est vrai ?.... Alors tu vas pouvoir te reposer un peu.... Bonne nuit." Après avoir remonté les couvertures sur son ami afin qu'il ne prenne pas froid, Wataru dépose un tendre baiser sur son front.
Le lendemain au studio, alors qu'il achève un enregistrement, Wataru a la surprise d'apercevoir son agent Mr. Takahashi mêlé aux membres du staff. Il est rare que l'agent se montre sur son lieu de travail, ainsi le jeune homme l'accueille chaleureusement. Mr. Takahashi ne tarde pas à lui avouer qu'il est venu lui annoncer de bonnes nouvelles: Wataru a réussi avec brio plusieurs auditions pour des dessins-animés qui seront diffusés en feuilleton à l'automne prochain, et pour certains il a même remporté le premier rôle ! Quelle joie pour Wataru qui voit ainsi ses efforts récompensés ! Mais quand il annonce à son agent que la veille, il a de son côté accepté la proposition de travail que lui ont faite les responsables de casting d'un des studios où il enregistre, Mr. Takahashi montre aussitôt une vive contrariété. Le doublage dont le jeune homme a malencontreusement accepté de se charger doit avoir lieu tous les mardis à partir de 16 H, or un coup d'oeil à son agenda apprend à l'agent qu'à cette heure-là Wataru est déjà engagé pour un autre contrat. Voilà pourquoi il avertit son protégé qu'il ne doit jamais promettre de se charger d'un rôle de sa propre initiative. Quand on lui fait une proposition, il lui faut d'abord impérativement prendre contact avec son agence afin de faire vérifier son emploi du temps et obtenir ou non le feu vert. Il est grand temps que Wataru se fasse à l'idée qu'il n'est déjà plus l'un de ces débutants au planing naturellement vide, achève Mr. Takahashi. Ainsi sermonné, le jeune homme comprend avec une douleur mêlée de frustration qu'il vient là de commettre sa première erreur de parcours par trop d'impatience et d'enthousiasme. Il ignore qu'au même moment, à des kilomètres de là, son cher Renji n'a guère un meilleur moral que lui, pour avoir découvert à son réveil qu'il est complètement aphone....
Flashback sur la nuit d'amour de Wataru et
Renji. Pour ainsi dire initié par son ami d'enfance, Renji qui
suite au complexe qui l'a longtemps poussé à fuir
autrui n'a que peu d'expérience de l'amour charnel devient
à chaque étreinte plus habile à répondre
aux baisers et aux caresses de Wataru. Tandis qu'il s'abandonne avec
confiance dans les bras de son ami, la spontanéité de
ses réactions contente Wataru qui lui avoue éperdu de
désir comme il souhaiterait pouvoir le faire entrer tout
entier dans sa bouche. Mais alors
qu'il s'empare du pénis de Renji, il lui vient soudain une
idée: "Au fait, il nous reste un bon moyen contre
l'abstinence.... Renji. As-tu quelque chose contre la phellation ?" -
"Hein ?..." A cette question Renji arbore un visage si
étonné que dérouté par tant d'innocence,
Wataru finit par renoncer à sa proposition. "Je plaisantais,
assure-t-il en attirant son ami sur ses genoux. .... Seulement.... Je
me disais que si de temps en temps tu me faisais jouir de ta
bouche.... ce serait le pied pour moi, aussi bien physiquement que
moralement.... Et en même temps cela allègerait un peu
ton fardeau." En prononçant ces mots, Wataru
pénètre fougueusement en Renji. Tandis que leur
échange atteint son paroxysme, l'un comme l'autre se
retrouvent bientôt incapables de poursuivre la
discussion....
A présent, voilà Renji aphone contraint de se rendre à l'hôpital où l'a accompagné sa manager. Après l'avoir ausculté et lui avoir fait plusieurs injections, le médecin lui assure que ses cordes vocales ne présentent aucune anomalie, alors dès que l'inflammation de sa gorge aura passé, le jeune homme pourra parler à nouveau. Seulement, comme le temps nécessaire à la guérison dépend de chaque individu, le médecin s'avère incapable de certifier que son patient sera rétabli d'ici que vienne le moment pour lui d'utiliser sa voix. Le soir venu, quand Renji se rend à son travail, il est finalement à nouveau capable de parler et l'enregistrement commence normalement. Cependant le comédien n'a pas encore récupéré toutes ses facultés vocales, si bien que dès qu'il lui faut crier dans un dialogue, l'inévitable se produit: sa voix s'enraye. Le jeune homme ne peut continuer à jouer dans ces conditions. Interrompant l'enregistrement, le responsable appelle auprès de lui la manager de Renji: même s'il assure reconnaître les efforts que fait le jeune doubleur pour travailler de son mieux alors qu'il ne se sent pas bien, cela ne change rien au fait que l'enregistrement d'aujourd'hui, de piètre qualité, sera inutilisable. Le responsable engage donc la manager a accepter de mettre fin au calvaire du comédien pour ce soir et à reprendre plutôt l'enregistrement de cette scène un autre jour.
Quel dépit pour Renji quand on lui annonce la nouvelle ! Après s'être excusé auprès des autres acteurs et des membres du staff pour l'embarras causé, c'est la tête basse qu'il quitte le studio. Une fois dans le couloir, il voudrait donner libre cours à sa rage et à sa frustration, mais remarque bien vite qu'il lui faudra encore affronter les foudres de sa manager: "Je m'en doutais qu'il était déraisonnable de vouloir fournir une telle quantité de travail, dit sévèrement cette dernière. Je vais réorganiser votre emploi du temps." - "....Mais c'est la période de ma carrière où je me dois d'engager le plus d'efforts...!! proteste aussitôt Renji. Si l'on pense à l'avenir, il est clair que je n'ai pas encore atteint le moment où je pourrais me sentir en sécurité...." - "....En parlant de votre avenir, que croyez-vous qui soit le mieux pour vous ? rétorque fermement la manager. Vous remettre dès maintenant à abattre une quantité de travail raisonnable, ou continuer à vous surmener pour que se reproduise l'histoire d'aujourd'hui, jusqu'à ce que vous finissiez par acquérir la réputation d'être un acteur dangereux à utiliser car causant des troubles sur son lieu de travail ?" Que répondre à cela ? La manager a parfaitement raison, Renji n'avait pas envisagé les choses de cette façon mais il est bien forcé de le reconnaître. Il va donc lui falloir mettre un frein à son ambitieuse carrière s'il veut s'assurer de la réussite.
Onze
heures du soir. Ignorant encore ce qui est arrivé à son
ami, Wataru signe en compagnie d'autres acteurs dont
Jôichirô des tablettes d'autographes destinées
à leurs fans. Mais plus le temps passe, et plus le jeune homme
pousse fréquemment des soupirs, non pas à cause du
côté rébarbatif de la tâche, mais en raison
de ce qui s'est passé dans la matinée avec son manager.
Hosaka ne tarde pas à remarquer ces profonds soupirs, qu'il
met tout d'abord sur le compte de l'ennui et d'un pressant
désir de rentrer chez soi. Paniqué à
l'idée qu'on puisse croire qu'il n'aime pas signer des
autographes - ou qu'on puisse le prendre pour un flemmard sans
motivation, Wataru se met en devoir d'expliquer à ses
camarades son manque d'entrain: "....Je suis déprimé
parce que j'ai fait une erreur dans le cadre de mon travail. Par mon
étourderie j'ai causé des ennuis à mon manager,
et je peux vous dire que je me sens minable...." - "J'ignore ce que
tu as fait, répond Jôichirô sans lever les yeux de
sa tablette d'autographes, mais n'est-ce pas inutile de te faire du
mourron ? C'est le job des managers que de réparer les bourdes
des acteurs. Ils appartiennent à une branche de
l'espèce humaine qui prend son pied à aller s'excuser
pour les autres. D'ailleurs ne dit-on pas que le "M" de "MANAGER" est
également le "M" de "MASOCHISTE" ?" demande Hosaka en se
tournant vers son propre manager, qui s'empresse bien sûr de
nier vigoureusement ! Mais redevenant sérieux,
Jôichirô ajoute que si Wataru est vraiment
désolé de ce qu'il a fait, alors il ne lui reste plus
qu'à veiller à ce que son manager n'ait pas à
aller s'excuser une seconde fois pour la même erreur. "Vous
avez raison...." acquiesce Wataru en retrouvant le sourire. Par sa
sagesse et les conseils qu'il consent à prodiguer aux plus
jeunes malgré ses airs distants, Hosaka lui paraît d'un
coup aussi digne d'admiration que son ami Kurokawa.
La
séance de signatures terminée, au moment de quitter le
studio, Hosaka s'adresse à nouveau à Wataru tandis
qu'un fait lui revient soudain en mémoire. "Je n'ai pas
l'intention de me substituer à Yumi, commence-t-il, mais si tu
rencontres Kaza prochainement, tu ferais bien de lui
répéter ce que je t'ai dit tout à l'heure." -
"Eh.... A Renji !? Pourquoi ?" - "Il n'avait plus de voix ce soir au
boulot si bien qu'on l'a convié à rentrer chez lui en
plein milieu de l'enregistrement. Je pense qu'à l'heure qu'il
est, il doit être sacrément déprimé."
Renji.... incapable de parler...? Avec horreur, Wataru se rappelle
leur étreinte de la nuit dernière. Son amant serait-il
devenu aphone par sa faute ? D'abord tétanisé par la
nouvelle, le jeune homme finit par prendre précipitamment
congé de Hosaka et une fois seul, compose sur son portable le
numéro de Renji. Quand retentit dans le micro la voix de ce
dernier, Wataru éprouve d'abord un vif soulagement, qui se
change vite en un embarras chargé de remords. "Pardon....
Je.... J'ai appris ce qui t'est arrivé aujourd'hui....
commence-t-il d'une voix hésitante. Pardonne-moi.... Je
regrette sincèrement. Je savais pourtant que tu n'allais pas
bien. A la vérité j'aurai voulu te voir pour
m'excuser.... Mais comme il ne faut pas que je perde encore les
pédales, j'aime mieux te demander pardon au
téléphone."
- "....Il n'est pas nécessaire que tu t'excuses autant.... répond Renji. ....Et même si tu venais à la maison, tu ne m'y trouverai pas." - "Ah !? Tu es sorti à pieds !? Et tu es sûr que ça ira ? Que feras-tu si cela a de mauvaises répercutions sur ton travail de demain ?!!" - "....Je n'ai pas envie de rester seul. Et tu crois que j'ai besoin de ta permission pour aller où ça me chante ?" - "Toi alors.... soupire Wataru en serrant plus fort son portable, se demandant avec une brusque jalousie si son ami serait par hasard sorti avec quelqu'un. Je sais que tu es en colère, mais est-ce une façon de me parler ? Je m'inquiète pour toi...!!" - "Si tu t'inquiètes tant que ça, tu n'as qu'à rappliquer au plus vite," rétorque alors Renji. - "Te rejoindre, mais où ?!!" - "A un endroit où nous nous sommes déjà rencontrés...." Sur ce, sans donner davantage de précisions, Renji coupe brutalement la communication. Criant tout haut ses protestations, Wataru tente de le rappeler, mais en vain, un message lui apprend que son interlocuteur a coupé son portable.
"ET
MERDE !!" S'efforçant de ne pas céder à la
panique, le jeune homme se met à réfléchir
à grande vitesse. "Un endroit où nous nous sommes
déjà rencontrés !? Un studio...? Non. Il y en a
peu qui soient encore ouverts à cette heure-ci. Un cabaret....
Un bar.... Réfléchissons,
réfléchissons...! Dans quel lieu pourrait-il avoir
envie de se rendre.... Aah, ras le bol ! Quel mec impossible !!" Ne
sachant quel parti prendre, Wataru cesse finalement de s'interroger
davantage et décide de visiter l'un après l'autre tous
les studios où il a pu côtoyer Renji. "Plus j'y pense,
songe-t-il en arpentant les rues de la ville au pas de course, et
plus je me rends compte que tout ce que possède Renji, c'est
son travail. Je ne dois surtout pas le laisser tout seul juste au
moment où il déprime à cause d'un
problème rencontré dans ce métier qui lui tient
tant à coeur !!"
Wataru achève finalement son tour des studios sans avoir découvert la moindre trace de Renji. A bout de souffle, il s'assoit sur le trottoir et décide en désespoir de cause d'appeler directement chez son ami au cas où celui-ci serait déjà rentré. Mais là non plus, personne, un répondeur le redirige vers un télécopieur. "A présent.... Il ne me reste plus.... qu'à faire le tour des bars.... et des cabarets.... Seulement je n'ai plus un sou en poche.... Il va falloir que j'aille en chercher au distributeur d'une supérette, je n'ai même plus de quoi rentrer à la maison." A cet instant, Wataru revoit l'image de Renji qui le veillait en potassant un script ce fameux jour où il avait pris froid par la faute de son ami d'enfance, et soudain, pour Wataru, c'est l'illumination. "La maison.... Il ne serait quand même pas chez moi !?" se demande-t-il en se relevant d'un bond. Mais quand il revoit l'instant suivant l'expression du visage de Renji quand il lui avait la nuit dernière parlé de phellation, Wataru se laisse retomber avec lassitude contre la porte du studio, persuadé qu'il fait sans doute erreur. "Non.... Je dois me tromper. Ce n'est pas parce qu'il ne se refuse pas à moi qu'il m'aime.... En plus je n'ai fait qu'alourdir inutilement son fardeau physique alors qu'il ne se sentait déjà pas bien. Qui songerait à venir à la rencontre d'un type qui vous a fait ça ?.... MAIS QUAND MÊME !!" Dans le bénéfice du doute, Wataru se relève et entâme une course folle jusqu'à son domicile. "L'endroit où Renji désire être.... pense-t-il à bout de souffle une fois parvenu au bas de l'escalier extérieur. S'il n'est pas ici, je saurais qu'espérer une telle chose n'était que pure vanité de ma part, mais pour l'instant, peu importe. En tout cas, pourvu qu'il y soit...!! Renji, je t'en prie...."
Pas
à pas, Wataru monte lentement l'escalier, peu pressé de
voir ses espoirs s'envoler ou non. Mais parvenu en haut des marches,
c'est avec une stupeur sans nom qu'il découvre Renji assoupi
assis devant la porte de son appartement - stupeur qui laisse
bientôt place au soulagement puis à la colère.
"RENJI !!" appelle-t-il avec force en faisant claquer bruyamment sa
sandale sur le carrelage du palier. "....Tu arrives bien tard....
Wataru...." répond Renji d'une voix ensommeillée.
Penché sur lui, son ami arbore une expression furieuse, mais
il ne s'attendait pas à la gifle que lui assène Wataru
! "Je t'avais pourtant bien dit de ne pas me mettre à
l'épreuve !! clame ce dernier. Ça t'amuse de me faire
ainsi courir dans toute la ville ?!!" Tirant violemment Renji par le
bras, Wataru l'oblige à se relever pour le suivre. "Viens...!
ordonne-t-il. Je te raccompagne !! Tu dois déjà savoir
que je suis incapable de me contenir quand je me trouve dans la
même pièce que toi. Et puis comment feras-tu si tu viens
en plus à prendre froid, à rester assis dans un endroit
pareil ?"
Néanmoins Renji se dégage vivement. "Je ne comprends rien à ce que tu me chantes.... prononce-t-il la tête basse. Qu'est-ce que ça veut dire, te mettre à l'épreuve ?... J'ai seulement pensé que si je te disais ça, tu rentrerais immédiatement à la maison...! Ou alors essayes-tu de me dire que même toi, tu n'as plus besoin de moi...?!!" A ces mots, Renji relève la tête, et quelle n'est pas la surprise de Wataru d'apercevoir une larme rouler le long de sa joue. Sur le coup, durant quelques instants il se retrouve incapable de réagir. Quand il ouvre enfin la bouche, c'est pour protester, incrédule: "Attends un peu.... Pourquoi dis-tu de telles choses ? Si vraiment je n'avais plus besoin de toi, crois-tu que je t'aurai cherché jusqu'à une heure pareille ?!! Si tu étais chez moi, il aurait été beaucoup plus simple de me demander de rentrer immédiatement, non !? Si tu ne me le disais pas, comment voulais-tu que je devine que tu te trouvais ici !!" - "Si tu ne pouvais pas le deviner, rétorque furieusement Renji après avoir essuyé ses larmes d'un geste rageur, comment ça se fait que tu te trouves ici maintenant !! Ou alors je dois en déduire que tu en as eu assez de me chercher et que tu es finalement rentré chez toi ?!!" - "Cesse donc de chercher midi à quatorze heure !! Je suis rentré en pariant sur le mince espoir que tu serais peut-être là !!" - "Et en effet j'y suis. Alors qu'est-ce qui ne va pas ? Quel besoin as-tu de te mettre en colère !!" - "Tu oses me demander pourquoi...!! Te rends-tu compte de l'inquiétude que...!?"
Les deux comédiens auraient pu continuer à se disputer encore longtemps, mais l'apparition dans l'encadrure d'une porte d'une voisine importunée par leurs éclats de voix à une heure si tardive met cependant fin à la querelle. "C'est le milieu de la nuit et on dérange les voisins, profère Wataru en ramassant le sac à dos de Renji. Entre chez moi. Tu sais comme nos voix ont de la résonnance." - "....Non, ne m'as-tu pas dit toi-même de ne pas pénétrer chez toi ? Je rentre. Car si j'entre chez toi, ça se terminera à nouveau par une partie de jambe-en-l'air, pas vrai ?" Tout d'abord surpris de ce refus, Wataru contemple quelques instants son ami qui s'éloigne déjà de quelques pas, puis finit par répondre: "Alors, rentre. ....Tu pensais sans doute que j'allais tout faire pour t'arrêter.... ajoute-il en voyant Renji se retourner brusquement vers lui. Car normalement, on ne laisse pas son petit ami s'en aller après une dispute. Lancer des propos déroutants pour son partenaire, afin de voir si ce dernier va céder ou non.... C'est cela, ce qu'on appelle "mettre quelqu'un à l'épreuve"." A cette affirmation, Renji sursaute, sidéré: ainsi, sans même le savoir, plusieurs fois déjà il s'est involontairement appliqué à tester Wataru comme celui-ci est en train de le lui reprocher ?
Dérouté par son propre manque
de jugement, Renji accepte finalement de pénétrer chez
son ami; mais à peine parvenu dans l'entrée, il
s'arrête pour prononcer, blême et tremblant: "....Moi....
Je n'ai pas accumulé comme toi.... toutes sortes
d'expériences.... Alors, j'ignore complètement ce que
je dois faire.... Je n'ai pas été
régulièrement à l'école.... Et jamais je
n'ai tissé des liens si profonds avec quelqu'un.... Même
si je n'en ai pas l'air.... je m'efforce le plus possible de faire ce
que tu attends de moi.... J'étais si content.... que tu me
désires.... J'avais le sentiment que si je me refusais
à toi, tu finirais par me dire que tu ne voulais plus de
moi...." Serrant les poings, Renji se montre bientôt incapable
de refouler plus longtemps les larmes qui lui montent aux yeux.
"....Je ne connais que cette façon d'agir, poursuit-il d'une
voix brisée. Voilà pourquoi même dans le domaine
du travail, je voulais accepter tous les rôles que l'on me
proposait. Pourquoi.... Pourquoi
faut-il que je sois limité par des contraintes
physiques et temporelles.... Je le sais, pourtant.... Que c'est moi
qui m'applique à tenter l'impossible alors que personne ne me
le demande.... Que même si ce n'est pas moi qui tient un
rôle, cela n'empêchera pas le studio de fonctionner....
Mais je voulais que quelqu'un me dise que je suis
irremplaçable.... Particulièrement aujourd'hui....
J'avais le sentiment que toi, tu me le dirais peut-être....
C'est sans doute pourquoi je suis venu jusqu'ici...."
Après avoir écouté son ami en silence, Wataru comprend plusieurs choses. La première est que, comme le lui avaient laissé entendre la veille les paroles désabusées de Yaogi, l'inquiétude pesante ressentie quant à sa carrière de comédien de doublage ne disparaît pas même lorsqu'on a atteint le "sommet"; au contraire, changeant rapidement de forme, cette sourde crainte ne fait que vous oppresser davantage. Deuxièmement, Wataru réalise que Renji est bien plus pur et innocent qu'il ne l'imaginait. Il est encore comme un enfant, ainsi on ne peut décemment s'adonner à des joutes verbales avec lui, trop dénué d'expérience qu'il est pour saisir encore les finesses d'une relation amoureuse. C'est la raison pour laquelle, se rapprochant de Renji qui continue de pleurer en silence, Wataru abandonne toute idée de poursuivre leur querelle et le prend dans ses bras. "....Ne pleure pas avec un visage aussi triste.... supplie-t-il en caressant les cheveux de son ami. Pardonne-moi.... Je t'ai fait prononcer des mots pénibles.... Mais je t'assure que je ne désire personne d'autre que toi. C'est bien normal, non ? Si mes paroles suffisaient à faire disparaître ton inquiétude, je te les répèterai autant que tu le voudrai. Mais pardonne-moi tout de même.... je ne peux rien te répondre en ce qui concerne le travail.... Car ce n'est pas nous, les acteurs, qui jugeons de notre valeur." - "....Espèce de bon à rien !! peste Renji, le visage toujours enfoui au creux de l'épaule de Wataru. Même si c'est en disant flatteries et mensonges, tu pourrais au moins tenter de me consoler...!!" - "Pas question...! tranche Wataru catégorique. Je ne veux pas me montrer malhonnête envers toi. Je peux juste te répéter.... ce que Kurokawa-san m'a dit hier.... Qu'il est nécessaire "d'avoir le courage de refuser".... Si tu en arrives à bâcler un à un tes rôles à force d'être uniquement préoccupé par leur quantité, ton travail n'a plus aucun sens. Et si en plus tu en viens à te ruiner la santé, pour moi, c'est la fin de tout. Kurokawa-san.... et même certainement Hosaka-san, ont été au moins une fois dans leur vie confrontés à ce qui te tourmente à présent. Je pense que c'est pour cela que Kurokawa-san m'a dit ces paroles."
S'écartant un peu de Renji, Wataru prend son menton délicat entre ses doigts pour l'obliger à lever la tête vers lui. "Côté boulot, je ne suis pas en mesure de te prodiguer des conseils comme Kurokawa-san et les autres vétérans, déclare-t-il. Voilà pourquoi, côté vie privée, je m'en vais t'enseigner combien tu es quelqu'un d'attirant, jusqu'à ce que toi-même n'en puisse plus...." - "Qu'est-ce que tu racontes, souffle Renji écarlate, désemparé par l'air aussi sérieux que déterminé de son ami. Toi qui passe ton temps à te mettre en colère en me répétant de ne pas te tester...." - "C'est parce que tu es inquiet de savoir si je te désire vraiment ou non que tu as envie de me mettre à l'épreuve, pas vrai ? rétorque l'autre jeune homme, appuyant son front contre celui de Renji. Alors si je te montre que j'ai sans cesse envie de toi, tu ne seras plus inquiet, je me trompe ?"
Ne
sachant sur le coup que répondre, Renji baisse la tête,
qu'il relève après avoir réfléchi
quelques instants pour lancer à Wataru un regard
appuyé. "Qu'est-ce qu'il y a ?..." demande ce dernier
intrigué - tout en notant à part lui que son ami est
vraiment mignon quand il le dévisage comme ça. Mais
sans répondre, Renji baisse à nouveau la tête,
avant de toiser une nouvelle fois Wataru d'un air oscillant entre
timidité et admiration. "Trooop miiiimiiiiiiii ! finit par
s'exclamer Wataru en cédant à l'impulsion de saisir son
ami par le cou pour le serrer très fort. Allez, dis-moi ce
qu'il y a ? Tant que tu ne me l'auras pas dit, je te préviens
que je ne te lâcherai pas !?" - "J'ai compris ! Je vais parler
!" capitule Renji. Détournant la tête en rougissant, il
avoue pudiquement, d'une voix hésitante: "Il s'agit de mon....
manque d'expérience.... Je pense que gâce à ta
fréquentation, je vais beaucoup apprendre...." Face à
un aveu auquel il ne s'attendait guère, c'est au tour de
Wataru d'avoir le feu qui monte aux joues. Resserrant son
étreinte autour du cou de son ami, criant son prénom,
il ne peut se retenir de l'embrasser fougueusement. "Ce n'est pas
cela que je veux apprendre !! proteste Renji en se dégageant.
Pourquoi faut-il toujours que tu tombes immédiatement dans
l'érotisme !" Mais ignorant ses récriminations, Wataru
reprend ses baisers avec un regain de passion, si bien que se
laissant glisser le long de la cloison, les deux jeunes gens
finissent par se retrouvés enlacés à genoux sur
le sol de l'entrée. "Je sais.... se décide à
répondre Wataru dans un souffle. Mais permets-moi au moins de
t'embrasser.... Pour le sexe, je patienterai jusqu'au mois
prochain.... C'est la toute première fois que tu
évoques franchement notre relation, alors c'est normal que je
sois excité...."
Cependant Wataru n'a pas le temps d'achever sa phrase qu'il pousse un cri de surprise pour avoir senti les doigts de Renji efffleurer son entrejambe à travers son pantalon. "Qu'est-ce qu'il y a ?... demande ce dernier en fronçant les sourcils, étonné par cette réaction. Hier.... N'est-ce pas toi qui m'a demandé de te faire l'amour avec la bouche quand on ne pourrait pas faire autrement ?" - "Je ne t'ai pas "demandé" de le faire. Je voulais juste savoir si tu n'aurais rien contre...." - "Prétendre que je n'ai rien contre serait mentir.... avoue Renji tout en commençant à dénouer les vêtements de son ami. Mais enfin, ça ne me répugne pas tant que ça.... Je ne suis pas comme toi doué dans le domaine sexuel.... alors hier, j'hésitais à accepter.... parce que je ne voulais pas avoir l'air idiot...." - "Il n'y avait aucune raison pour que je me moque de toi...." assure Wataru. Mais tandis que Renji porte à sa bouche son sexe enfin libéré, une vague de plaisir vient le submerger, l'empêchant bientôt de penser à autre chose que ces doigts et ces lèvres rivés à lui.... "Ah... Renji...!!"
Une
semaine plus tard, alors que Jôichirô s'apprète
à quitter le studio sa journée de travail
achevée, à sa grande surprise Wataru se jette sur lui
et l'attrape par le bras. "HOSAKA-SAN !! SI VOUS N'AVEZ RIEN D'AUTRE
DE PRÉVU CE SOIR, JE VOUS PRIE DE ME LAISSER VOUS INVITER
À DÎNER !!" Le ton employé par le jeune doubleur
est si impérieux, son visage si pressant tandis qu'il enserre
son bras que Jôichirô n'a visiblement pas d'autre choix
que d'accepter l'invitation. Tous deux se retrouvent donc quelques
minutes plus tard attablés au comptoir d'un restaurant de
ramen (nouilles chinoises), où Wataru explique enfin à
son aîné qu'il l'a invité à dîner ce
soir afin de lui montrer sa reconnaissance. "Ta reconnaissance ? J'ai
fait quelque chose pour toi ?" s'étonne Hosaka en ôtant
ses éternelles lunettes de soleil. - "La semaine
dernière, comme vous me l'aviez conseillé, je suis
allé remonter le moral à Renji, raconte Wataru. Comme
s'il était prononcé par un débutant comme toi
mon discours aurait manqué de force de persuasion, j'ai
cité vos noms à Kurokawa-san et à
vous...."
A cet aveu, Jôichirô fait remarquer que dans ce cas, ce n'est pas à Wataru de le remercier mais plutôt à Renji. Néanmoins le jeune homme ne veut rien entendre, expliquant que grâce aux paroles prononcées par son aîné, lui-même s'était senti grandement ragaillardi. "Quoi qu'il en soit, insiste Wataru avec force en se penchant soudain vers son compagnon, moi, grâce à vous, j'ai passé un moment inoubliable, voilà pourquoi je vous remercie du fond du coeur !!" Son interlocuteur ignorant bien sûr ce qui s'est passé entre les deux jeunes doubleurs le jour auquel Wataru fait allusion, il va sans dire que plus ce dernier tente de s'expliquer et plus Jôichirô nage dans le brouillard. Mais sans chercher à en apprendre davantage, celui-ci finit par déclarer simplement: "Je n'y comprends rien à rien, mais peu importe. De toute façon je souhaitais avoir un de ces quatre l'occasion de parler tranquillement avec toi. Au fait, ajoute Hosaka avec un air entendu, comment ça se passe avec ta fameuse petite amie ?" - "Ma petite amie...? répète Wataru sans comprendre. Ah ! Ah oui ! se reprend-il vivement, saisissant soudain de quoi il en retourne. Tout me semble aller pour le mieux. On dirait bien qu'elle est enfin décidée à croire que je suis quelqu'un de sérieux." - "Oh, souffle Hosaka. Mais comment ça, elle croit en toi maintenant...? Est-ce que vous ne sortiez pas déjà ensemble ?" - "De mon point de vue à moi, nous sortons ensemble.... précise Wataru. Néanmoins qu'en est-il pour elle ? Rien que de me le demander, je perds ma confiance en moi.... En ce moment, elle est impossible comme ce n'est pas concevable. Elle me traite comme si je n'étais qu'un beau-parleur doublé d'un tombeur. Il faut dire que j'ai mal agi quand j'ai fait ma déclaration. A peine j'ai réalisé que je l'aimais que l'instant suivant je lui sautais dessus sur une impulsion. J'ai beau m'efforcer de regagner sa confiance, dès que je vois son visage, je me dis qu'elle est trop mignonne et le sang finit par me monter à la tête. Alors je recommence, c'est un cercle vicieux. ....Mais assez avec mes histoires !! se reprend brusquement Wataru, craignant de lasser son interlocuteur avec le déballage de sa vie amoureuse. Et vous, Hosaka-san, comment ça marche pour vous ?"
Après avoir écouté avec une patience
et une attention toutes fraternelles le discours de son compagnon,
Jôichirô qui piétine toujours avec Yumi fait part
à Wataru de ses suggestions: "Est-ce que ce n'est pas bien
comme ça ? interroge-t-il. C'est important, les impulsions. Ce
n'est pas bon de ne jamais laisser jaillir sa passion, on finit par
devenir lâche. En ce qui me concerne, je suis tout à
fait dans ce cas. A force de nous fréquenter depuis
très longtemps avec tiédeur, cela a fini par dresser
une sorte de thermomètre entre nous. A chaque fois que nous
sommes sur le point d'entrer dans la zone brûlante, ou au
contraire que nos sentiments sont sur le point de refroidir, nous
avons pris la manie de faire un pas en arrière." - "....Mais
c'est parce que l'un et l'autre vous vous préoccupez des
sentiments de votre partenaire.... fait remarquer Wataru. Moi, je
n'ai fait que m'imposer et la forcer.... Alors qu'elle ne souhaitait
pas bâtir une telle relation avec moi."
A cet instant, Jôichirô entend soudain vibrer son portable posé sur le comptoir. Il s'agit d'un message de Yumi l'invitant à venir sur-le-champ prendre un verre avec lui dans le quartier de Shinjuku, tout en précisant que cette fois encore ils seront accompagnés de nombreux chaperons. En même temps qu'il rédige une réponse pour son ami, Hosaka poursuit sa discussion avec Wataru: "Ne m'as-tu pas dit que ça s'annonçait bien entre vous à présent ? Une fille impossible n'adopte jamais un comportement positif envers un homme qu'elle déteste." - "Vous croyez ?... Espérons-le," s'interroge Wataru pensivement. - "A l'inverse, les filles impossibles, il convient de les dresser correctement." Et sur ces mots prononcés davantage pour lui-même que pour son compagnon, le visage grave et déterminé, Hosaka referme son portable d'un coup sec une fois envoyée sa réponse à Yumi.
Au même moment, alors qu'il chemine
en compagnie d'une troupe de collègues de travail dans les
rues de Shinjuku, Hideyumi Kurokawa reçoit la réponse
de son ami à son invitation: "Je suis en plein rendez-vous
alors pour aujourd'hui, c'est non." C'est la première fois que
Jôichirô refuse de venir le rejoindre pour un motif
pareil, si bien que Yumi peine à dissimuler son
étonnement. Pourtant, quand il avertit les autres du motif
pour lequel Hosaka ne viendra pas, ceux-ci ne se montrent pas surpris
outre mesure: méritée ou pas ? - le beau
ténébreux traîne
depuis longtemps une réputation de playboy, ainsi nul doute
qu'il doit être en ce moment-même en train de
dévorer sa dernière proie. Mais si cette idée
semble amuser beaucoup ses camarades, étrangement, elle
provoque chez Yumi un sombre mécontentement. "....Pourquoi
est-ce que je ressens une telle irritation...." se demande-t-il tout
bas à lui-même en cessant soudain d'avancer,
étonné de sa propre réaction.
Quant à Wataru, sitôt après avoir dîné avec Jôichirô, il n'a pas manqué de se rendre chez Renji , où il s'installe sur un canapé pour visionner sur le magnétoscope de son ami des extraits du prochain dessin-animé qu'il doit doubler. Tout en acceptant que Wataru squatterise ainsi son logis et son matériel, Renji ne manque cependant pas de s'étonner: "Ton agence t'a enfin fourni un magnétoscope, et même un lecteur DVD. Pour travailler, va donc plutôt chez toi." - "Pas question, répond l'autre jeune homme gaiement. Je veux rester auprès de toi aussi longtemps que le temps me le permet. C'est ça, un coeur aimant." Car Wataru déplore que parmi tous les nouveaux contrats qu'il a déccrochés récemment, pas un ne lui offre la possibilité de travailler avec son petit ami comme il l'espérait. Alors qu'il feuillète le script qu'il s'apprète à potasser, une exclamation monte soudain aux lèvres du jeune homme tandis qu'il avise la page présentant le casting: ce nouveau dessin-animé est une comédie sentimentale se déroulant dans un lycée, et c'est avec stupeur qu'il découvre qu'il est le seul rôle masculin. Inquiet, Wataru n'a pas le temps de se demander ce qu'il va devenir, seul garçon parmi toute cette bande de filles, qu'il pousse une seconde exclamation de stupeur. Car en parcourant le nom des actrices, il a l'horreur de découvrir qu'il se partage le premier rôle avec Miyuki Nagasawa, qui interprètera dans la fiction la fille dont le héros est amoureux. Lui qui désirait tant jouer avec son actuel petit ami, voilà Wataru forcé de jouer avec son ex, avec laquelle il vient juste de rompre !
Le
lendemain, quand Jôichirô Hosaka et Hideyumi Kurokawa se
retrouvent au studio, c'est à peine s'ils s'adressent un salut
du bout des lèvres, Yumi pour sa part sans même lever
les yeux de son script pour regarder son ami. Arrivé
après lui, Jôichirô s'assoit à l'autre bout
du petit salon d'attente, ce qui ne manque pas d'attirer l'attention
de Yumi. "Alors qu'aussi peu sociable que soit Hosaka, d'habitude il
s'assoit toujours auprès de moi.... Comme je m'en doutais,
quelque chose a provoqué chez lui un changement d'état
d'esprit...." note le comédien à part lui. Le contenu
du message reçu de son ami la veille ne s'est toujours pas
effacé de sa mémoire: "Je
suis en plein rendez-vous alors pour aujourd'hui, c'est
non." "Je sais qu'il plaît
beaucoup, songe Yumi sans quitter Jôichirô des yeux
tandis que celui-ci, lui tournant presque le dos, commence à
jouer. Lui-même le reconnaît volontiers. Il a beau ne pas
en parler, je suis sûr qu'il s'est fait une montagne de filles.
Sans doute a-t-il enfin perdu cette "inclination" qu'il a pour moi.
Mais dans ce cas, pourquoi ne pas continuer à nous
fréquenter comme nous l'avons fait jusqu'à maintenant ?
Ce revirement est-il une raison de me faire aussi ouvertement la
gueule ?"
Au même moment, dans un autre studio,
une scène pratiquement identique se déroule tandis que
Miyuki vient s'assoir dans le salon d'attente où se trouve
déjà Wataru. Assis l'un près de l'autre, les
deux anciens amants ne s'adressent ni salut, ni regard, se contentant
de regarder droit devant eux, raides comme des piquets. Wataru est le
premier à rompre ce silence pesant, pour proférer
gravement à mi-voix: "Je sais que ça doit t'être
désagréable d'interpréter le rôle de la
petite amie de l'homme avec qui tu viens de rompre, mais comme nous
sommes tous deux des pros, tâchons de prendre sur nous et de ne
rien laisser transparaître." - "Inutile de me le dire, c'est ce
que je comptais
faire,
répond froidement Miyuki sans cesser de regarder droit devant
elle. En outre, j'ai déjà un autre petit ami. Alors ne
te préoccupe pas inutilement." A cette déclaration,
loin de se vexer comme la jeune fille l'escomptait sûrement,
Wataru change soudain d'attitude. "C'est vrai ?... Pardon. Je me suis
trop monté la tête," lance-t-il en exhalant un discret
soupir de soulagement. Face à ce revirement auquel elle ne
s'attendait guère, Miyuki ne peut s'empêcher de se
tourner enfin vers le jeune homme, pour découvrir
sidérée que celui-ci lui adresse un sourire rayonnant
!...
Dans le studio où viennent de jouer Jôichirô et Yumi, leurs collègues de travail n'ont pas manqué de s'apercevoir que quelque chose n'allait pas entre eux. Restés seuls dans la salle d'enregistrement, alors que les deux jeunes gens rangent leurs affaires, Yumi mécontent est le premier à parler: "Hosaka. Il faut que je te parle. Peux-tu m'accorder quelques instants ?" - "Impossible, répond laconiquement Jôichirô sans même regarder son ami. A plus." - "HOSAKA !!" Mais sur ce refus catégorique, Jôichirô s'en va sans demander son reste, indifférent aux appels de Yumi. "Pourquoi...!! enrage ce dernier en son for intérieur. Pourquoi faut-il qu'il adopte à mon égard un tel comportement !!" Nullement décidé à en rester là, Hideyumi se lance à la poursuite d'Hosaka, qui continue pourtant de l'ignorer, demeurant sourd à ses appels. "HOSAKA ! MAIS ATTENDS UN PEU !!" A la fin, sur le point d'exploser de colère, Yumi attrape carrément son ami par le bras pour l'obliger à s'arrêter et se tourner enfin vers lui. "Je t'ai pourtant demandé d'attendre ! Mais qu'est-ce qui te prends !! Tu t'es lassé de moi ? Tu es tombé amoureux de quelqu'un d'autre ? J'ignore ce qui se passe chez toi, mais nous avons toujours été de bons collègues de travail !! Ou alors, parce que j'ai repoussé tes avances, tu ne souhaites plus maintenir de bonnes relations avec moi ?!!" - "Puisque tu évoques le sujet, se décide finalement à répondre Jôichirô, n'est-ce pas plutôt toi ? Quand je t'ai salué, tu ne m'as même pas regardé. Et qu'est-ce que tu entends par "de bons collègues de travail" ? A moi seul de tout faire pour ne pas froisser ton humeur, c'est ça que tu appelles de bonnes relations ? Impossible qu'il en soit ainsi, alors je te prierais de me dire clairement pourquoi tu es de si mauvaise humeur. Et après seulement, tu pourras parler si tu as des reproches à me faire."
Hideyumi ne s'attendait certainement pas à une telle réplique, sur le coup le voilà bien embarrassé pour répondre. Craignant de se ridiculiser en invoquant des motifs puérils, il préfère finalement tenter d'en rester là. "....C'est.... mon problème...! Si je t'ai vexé, excuse-moi...!" Et sur ces mots, Yumi commence à battre en retraite, quand soudain une question posée par Jôichirô le cloue sur place: "Cela te déplaît tant que ça que j'aie refusé ton invitation ?" - "Jamais je n'ai laissé entendre un truc aussi puéril, que je sache !!" proteste Yumi en se retournant vivement. - "Alors quoi ? D'après ce que je peux en déduire du contenu de cette conversation, il s'agit de mon mail, n'est-ce pas ?" Vaincu par la perspicacité de son ami, Yumi se résoud à ne pas nier davantage et à avouer enfin ce qu'il a sur le coeur: "Ce que je vais te dire, je sais bien qu'en réalité je n'ai aucun droit de le faire. ....Si tu n'éprouves plus aucun sentiment amoureux pour moi, j'ai pensé que ça aurait été tout de même plus honnête de me le dire. Me répéter sans arrêt que tu m'aimes alors que tu sors en même temps avec quelqu'un d'autre, pas étonnant que je me sente inutilement trahi...."
"Avoue qu'il y a de quoi être
surpris," lance Hosaka une fois que son ami a terminé son
explication, sans cependant paraître s'émouvoir de cet
aveu. "Surtout de la part de quelqu'un qui m'a repoussé si
souvent." - "Je sais ! reconnaît Yumi. Et merde ! C'est bien
pour ça que je ne voulais rien te dire, je sais très
bien que je n'ai aucun droit de parler comme ça !" - "....En
effet, acquiesce Jôichirô après quelques instants
de silence. Tes reproches n'ont aucune raison d'être." Si
Hideyumi est sur le point
de
prendre la mouche, vexé du ton catégorique
employé par son compagnon, sa colère laisse vite place
à la stupeur tandis que Jôichirô va au bout de sa
pensée: "Je ne suis pas tombé amoureux de quelqu'un
d'autre que toi. En outre, je n'ai eu de rendez-vous galant avec
personne. Ce jour auquel tu fais allusion, je suis allé manger
des ramens avec Wataru au restaurant Yotsuya." - "Hein ?" La bouche
ouverte tel un petit poisson, Yumi peine à saisir le sens de
ce qu'il vient d'entendre. "Eh.... Attends un peu. Alors serais-tu en
train de me dire que ce mail était une plaisanterie ?" - "Bah,
si l'on considère que Wataru et moi ne sommes pas intimes au
point de sortir ensemble, on peut voir les choses ainsi." - "Eh....
Ah.... C'était donc ça. Mais il faut dire que ce mail
paraissait si sérieux...."
Chez Yumi l'ahurissement laisse bientôt place à un visible soulagement; alors que son visage exprime avec éloquence ce qu'il éprouve à cette nouvelle, il ne se rend pas compte que Hosaka épie et analyse la moindre de ses réactions. Et c'est ainsi que lorsque Yumi lui demande la raison pour laquelle dans ce cas il avait l'air si distant aujourd'hui, le beau ténébreux lui répond d'un air grave: "Tu es tombé dans mon piège, Yumi." - "Comment ?" - "Je t'ai testé, car je voulais connaître la nature de tes sentiments pour moi. Si après avoir vu mon mail tu t'étais réjoui que j'aie renoncé à toi, alors je me serai fait une raison que vraiment je n'avais aucune chance avec toi. Jamais autant qu'aujourd'hui je ne me suis réjoui du fait d'être un acteur. Sinon j'aurais été incapable de m'empêcher de sourire de bonheur avant même d'entendre la vérité sortir de ta bouche."
"Ce n'est pas du jeu, Hosaka !!" s'exclame
Yumi effrayé par le tour que prent la situation, reculant
tandis que son ami commence à s'avancer vers lui. - "Mais quoi
de mieux qu'enfreindre les règles pour détruire enfin
ce thermomètre régissant nos relations.... A
présent que je suis sûr de tes sentiments.... je ne me
retiendrais plus.... Je vais pénétrer dans ton
territoire...." Et comme pour illustrer ces mots,
Jôichirô se rapproche irrésistiblement de Yumi,
lui coupant bientôt toute retraite alors que le mur du jardin
d'un pavillon l'empêche de reculer davantage. "Un moment !?
s'écrie Yumi qui sent la panique monter en lui. Hosaka !?
Qu'as-tu l'intention de faire !? Là-bas c'est le studio !! Et
ici nous sommes en plein devant chez quelqu'un !!" Mais il en
faudrait davantage pour arrêter les élans de
Jôichirô ! "Yumi...." murmure-t-il langoureusement en se
penchant sur son ami devenu livide, déjà prêt
à lui voler un baiser. Acculé contre le mur,
emprisonné entre deux bras vigoureux, Yumi ne voit aucune
retraite possible. Alors que Jôichirô s'apprète
à s'emparer de ses lèvres, sa seule ressource est de
brandir ses mains devant son visage comme pour se protéger de
coups.
"ATTENDS, HOSAKA
!! crie-t-il, cédant à la panique. VRAIMENT, JE T'EN
PRIE, PAS ICI !!" Et contre toute attente, à cette
requête Hosaka accède aussitôt. "Très bien.
Tu as dit "pas ici", pas vrai ? Alors si on allait chez moi
?"
A cette question posée sur un ton léger, désemparé, Yumi comprend alors qu'il vient une nouvelle fois de se faire avoir. Stupéfait par les paroles sorties de sa propre bouche, il réalise qu'il ne contrôle plus du tout la situation ! "....Yumi, tu es vraiment trop facile à piéger," marmonne Jôichirô. Et sur ces mots, se tournant vers son ami, le rusé jeune homme le gratifie de son sourire le plus malicieux. "AH....! CET HOMME...!!" peste Yumi intérieurement, consterné par l'audace d'Hosaka. - "Yumi, tu l'as dit, hein ? Tu l'as dit !? susurre quant à lui Jôichirô d'une voix suave, sans se départir de son sourire enjôleur. Alors, tu dois tenir ta promesse...."
Au même moment, dans un autre coin de la ville, Miyuki se trouve en compagnie de son nouveau petit ami. Durant son temps libre, elle aimerait bien aller quelque part en voyage avec le jeune homme, aux sources d'eau chaude par exemple, seulement leurs jours de repos ne correspondent pour ainsi dire jamais. Si les relations semblent au beau fixe entre le couple nouvellement formé, Miyuki ne peut cependant s'empêcher d'avoir des doutes, ainsi elle prend subitement la décision de faire passer une sorte de test à son compagnon. L'air de rien, tout en continuant de feuilleter un magazine, elle lui raconte donc comment ce jour-là elle a été forcée pour les besoins d'un rôle d'interpréter un couple d'amoureux avec son ancien petit ami. "Je pensais que ce serait hyper difficile, achève la jeune fille, mais finalement ça n'a pas été du tout le cas." Si elle espérait en disant cela rendre son petit ami jaloux, Miyuki essuye un cuisant échec. Laissant échapper un ricanement de mépris, c'est tout juste si le jeune homme émet un commentaire sur l'ambiance tendue qui règne dans ce genre de situation à laquelle lui aussi a déjà été confronté, sans même lever les yeux du message qu'il vient de recevoir sur son portable. Déçue, Miyuki préfère s'en aller. "Quelle chieuse.... grommelle le jeune homme - qui n'est autre que Yaogi - une fois la comédienne partie. Si tu veux quelqu'un de jaloux, cherche-toi un autre mec." Quant à Miyuki, cette expérience lui a donné à réfléchir: "Wataru.... était gentil et tendre.... regrette-elle. Si en fin de compte il a fini par me tromper, jusqu'à ce moment il avait toujours pris grand soin de moi.... Quand nous avons rompu parce qu'il était tombé amoureux de quelqu'un d'autre, j'étais si en colère que j'ai accepté cette séparation facilement, néanmoins.... Je me demande s'il sort encore avec cette personne...." Miyuki commence enfin à reconnaître la vraie valeur de Wataru, bien que trop tard hélas....
Pendant ce temps, ignorant les regrets qui troublent sa rivale, Renji se trouve dans la station de Shibuya quand soudain il reçoit un appel de son ami: bien que Renji l'avertisse que surchargé ce soir de travail, il ne sera libre que bien après minuit, Wataru tient absolument à le rencontrer, car il y a quelque chose qu'il souhaiterait lui annoncer au plus vite. Intrigué, Renji déclare finalement qu'il passera lui-même chez Wataru une fois ses enregistrements achevés, pour la plus grande joie de son ami. Mais alors qu'il est ainsi occupé à téléphoner, une boutique de la gare attire tout à coup son attention....
La nuit s'est déjà
installée sur la ville quand, contraint et forcé,
Hideyumi pénètre dans le vaste appartement de son ami
Jôichirô. Passée l'entrée, prenant son
courage à deux mains, le comédien s'avance lentement
pour se diriger vers la confortable salle de séjour -
jusqu'à ce que Hosaka lui signifie qu'il se trompe et lui
désigne ouvertement la chambre à coucher. Si Yumi se
doutait bien que c'est là que son compagnon voulait
l'entraîner, cela ne l'empêche pas d'essayer une maigre
tentative pour le raisonner: "Hosaka.... Tu ferais mieux
d'arrêter...." Mais sourd à ces protestations peu
convaincantes, Jôichirô saisit Yumi par les deux bras
pour le pousser devant lui dans la chambre, avant de
l'entraîner de force vers le lit. Pris de panique face à
l'inéluctable, en désespoir de cause Yumi se met
à crier: "Réfléchis bien !! L'homme que tu
t'apprètes à étreindre est un vieux de
près de quarante ans !! Ce ne sera certainement pas bon !!" Si
le comédien est le premier consterné de s'être
lui-même traité de "vieux", sa tirade semble d'abord
avoir eu quelque effet sur Jôichirô car celui-ci
s'arrête
net, en proie
à une intense réflexion. Mais sans lâcher Yumi,
le jeune homme finit néanmoins par déclarer gravement:
"Yumi.... Moi, en tant qu'homme, je pense avoir dévoré
tout ce qu'il y avait de meilleur plus qu'à mon tour.
Même si quand j'étais plus jeune j'ai fait mon
régal des corps les plus délicieux, il arrive un moment
dans la vie où il devient soudain sans importance que le corps
qu'on étreigne soit jeune ou desséché. Car la
"forme" a beau être plus ou moins différente, en fin de
compte c'est toujours la même chose que l'on fait au lit.
....La seule différence qui puisse exister concerne les
sentiments, à savoir si l'on aime ou non la personne que l'on
étreint...." Et sur ces mots, ôtant ses lunettes et
celles de Yumi, Jôichirô s'empare de ses lèvres
pour leur tout premier baiser.
Emprisonné entre les bras robustes de son ami, ce n'est qu'au bout de suprêmes efforts que Hideyumi parvient à se libérer. Une main appuyée contre ses lèvres, écarlate, il darde sur Hosaka un regard reflétant la peur et l'incrédulité. "C'est toi que j'aime le plus au monde, Yumi, déclare Jôichirô toujours aussi résolu à ne plus reculer. Par conséquent, il n'existe pas de meilleur festin que ton corps pour moi." - "....Merci du compliment, répond l'autre comédien avec cynisme. On dirait bien que cette fois tu ne plaisantes pas. Alors je vais te parler franchement. Il est vrai que tes avances assidues m'ont donné plus ou moins envie d'y céder, je le reconnais. S'il ne s'agit que de simple curiosité, ça m'est même égal de coucher avec toi ! Mais le problème, c'est ce qui se passera ensuite. Je ne pense pas pouvoir éprouver un sentiment amoureux pour quelqu'un qui est mon ami depuis plus d'une dizaine d'années, et un homme de surcroît ! Je n'arrive même pas à l'imaginer ! Voilà pourquoi je ne peux pas répondre à tes attentes !!"
Mais Yumi a beau exposer ses raisons avec force, Jôichirô demeure inflexible. "Dans ce cas, force-toi à l'imaginer," rétorque-t-il tranchant. Toi qui rejetait complètement mes sentiments il n'y a pas si longtemps, maintenant tu peux te représenter en train de coucher avec moi, n'est-ce pas ? Et moi non plus, jusqu'à hier à peine, jamais je n'aurais pu t'imaginer en train de me dire que tu m'aimes. Mais aujourd'hui.... parce que je me suis résolu à franchir le pas quitte à me prendre une gamelle monumentale, je peux à présent me représenter cette scène." Tout en discourant, Hosaka s'avance lentement mais irrésistiblement vers Yumi. Posant ses mains sur ses épaules, il l'attire doucement à lui. "Si l'on prend la peine de franchir le pas.... on finit par voir d'un autre oeil même les rêves qui nous paraissaient irréalisables. Je te veux, absolument. Il est donc absolument hors de question que je fasse marche arrière. Je conçois que tu puisses avoir peur de l'étreinte d'un homme. ....Ça ne me dérange pas que, la première fois, tu ne te laisses faire que par simple curiosité.... Essaye-moi.... achève Jôichirô dans un murmure. Unir nos corps changera peut-être quelque chose entre nous.... Ce qui va changer ? Je l'ignore.... Et n'est-ce pas de cette ignorance que proviennent nos peurs ?" Tandis que son ami susurre ces mots à son oreille, Yumi ne peut réprimer un langoureux frisson....
Ailleurs en ville, c'est d'un pas bondissant que Renji se
rue hors du studio une fois son dernier enregistrement achevé.
"Bonsoir ! lance-t-il gaiement à sa manager et aux deux autres
personnes se trouvant derrière la porte. Je m'en vais,
à plus tard !" Et après avoir salué les trois
personnes à la cantonnade tout en les gratifiant d'un sourire
radieux, le jeune homme file en courant comme s'il avait le diable
aux trousses, sans même laisser le temps à sa manager de
lui remettre son prochain script. "....Et moi qui l'ait attendu
jusqu'à une heure pareille spécialement pour lui
remettre ce document...." déplore la jeune femme
dépitée. Mais à ses côtés, ses deux
collègues ne cachent pas leur ébahissement.
"Holà !... Kazama un sourire aux lèvres qui rentre chez
lui en courant ? Voilà un spectacle plutôt rare...."
souffle le premier estomaqué. - "C'est déjà un
miracle de le voir sourire, mais c'est bien la première fois
qu'il me salue en me regardant dans les yeux," renchérit
l'autre agent. - "Vraiment, excusez-le ! sourit la manager, exhalant
un soupir. J'ignore pourquoi, mais depuis quelque temps il est
toujours de bonne humeur. Alors qu'il y a peu de temps encore, il
était incroyablement instable et soupe-au-lait, on dirait bien
qu'il a enfin retrouvé la paix."
Quant à Wataru qui, lui, a déjà en mains le fameux script que la manager devait remettre à Renji, allongé sur son lit il ne cesse de fixer la page de présentation du staff, où est inscrit son nom juste sous celui de son ami. "Oh oh oh ! Je vais travailler avec Renji," chantonne-t-il tout guilleret tant cette perspective le réjouit. Mais j'ai beau être content, il faudra tout de même que je reste calme afin de ne pas gêner la concentration de Renji. Et si je peux éviter de lui dire que j'enregistre avec Miyuki, je préfèrerais.... Quoi que je ne veux pas non plus qu'il nourrissent des soupçons infondés à mon égard si je garde ça secret et qu'il vient à l'apprendre. Si je lui dis que Miyuki elle-même a déjà complètement tourné la page, j'arriverai sans doute à convaincre Renji." Tandis que Wataru se fait ces réflexions, il entend soudain sonner à la porte de son appartement. Serait-ce déjà Renji !? Il avait pourtant prévenu qu'il ne pourrait pas venir avant plus de minuit, et il est seulement 11H03 comme Wataru peut le constater par un coup d'oeil à sa pendule. Mais qu'importe, c'est avec empressement que le jeune homme se lève pour aller ouvrir la porte. "Tu as fait vite, Ren... Hein !?" Le ton enjoué de Wataru laisse cependant place à l'ébahissement alors qu'il découvre sur le palier un visiteur auquel il ne s'attendait guère....
Au
même moment, dans un autre coin de la ville,
Jôichirô qui vient d'achever de se laver revient dans sa
chambre à coucher, une serviette nouée autour des
hanches pour tout vêtement, s'excusant auprès de son ami
de l'avoir fait attendre. Mais à peine le jeune homme a-t-il
franchi la porte qu'il s'arrête net, étonné de la
scène qui s'offre à ses yeux: assis sur le lit dans la
même tenue que son ami, tendu au possible, Yumi attend la mine
grave que survienne ce à quoi il ne pourra se soustraire. Loin
d'attirer sa compassion, cette attitude de condamné à
mort ne fait qu'amuser Jôichirô. "Yumi. De nos jours,
même les gamins d'une dizaine d'années n'attendent pas
de passer à l'acte avec une telle appréhension, tu
sais," ne peut-il s'empêcher de railler gentiment.
Quand, croyant accueillir Renji, Wataru ouvre la porte à son visiteur nocturne, c'est avec stupeur qu'il découvre qu'il s'agit en fait de son ancienne petite amie Miyuki. "Pardonne-moi de venir ainsi à l'improviste, profère la jeune fille, peu sûre d'elle et réellement embarrassée. Quand j'ai vu que tu vivais encore à cet endroit.... j'étais si contente.... que je n'ai pas pu m'empêcher d'appuyer sur la sonnette...." Mais loin de l'émouvoir, la gêne de Miyuki ne fait que provoquer de l'irritation chez Wataru, lui qui pendant longtemps a supporté l'humeur changeante et les caprices de son amie et la trouve plutôt culotée d'oser débarquer ainsi. "....Dis. Aujourd'hui au boulot, nous venons juste de nous confirmer l'un à l'autre que tout était bien finit entre nous," remarque-t-il, bougon. - "Fini.... répète tristement Miyuki. Mais nous pouvons quand même nous parler en tant qu'amis, n'est-ce pas !? J'avais envie de te voir." - "Pardonne-moi, mais rentre immédiatement chez toi ! répond Wataru abruptement. Car quelqu'un ne va pas tarder à arriver !! Il faut en finir, oublie-moi. Ce n'est pas parce que tu as envie de me voir que tu peux débarquer comme ça chez moi à l'improviste, ne te crois pas tout permis." - "C'est justement à propos de notre rupture que je suis là ! proteste la jeune fille. Je t'ai dit que j'avais un nouveau petit ami ! Il y a quelque chose qui me préoccupe à son sujet...! En tant qu' "ancien petit ami", je souhaiterais avoir ton avis ! Je suis venue en pensant que toi, tu serais de bon conseil...." - "Mais quand même, tu n'en fais qu'à ta tête !? renchérit Wataru, prêt à s'arracher les cheveux devant l'insistance de sa compagne. Pense donc un peu aux autres. Je te l'ai dit pourtant tout à l'heure, quelqu'un ne va pas tarder à arriver. Si l'on nous voit ensemble, ça craint pour moi !" - "Ta petite amie va venir ? demande Miyuki les lèvres tremblantes, prête à fondre en larmes. Tu es bien prévenant envers elle." - "En effet, acquiesce Wataru. La personne que j'aime le plus au monde vient me rendre visite. C'est pourtant normal que je fasse passer ses sentiments en priorité plutôt que les tiens !?"
Quelques secondes plus tard, c'est donc la mort dans l'âme que cruellement rejetée par Wataru, Miyuki se résoud à rentrer chez elle. Tandis qu'en pleurs elle arrive à un carrefour, elle croise soudain un garçon qui vient de tourner au pas de course le coin de la rue. Les deux jeunes gens s'arrêtent net et se retournent l'un vers l'autre, surpris en se reconnaissant mutuellement. "Kazama-san...? s'étonne la première Miyuki. Eh.... Vous habitez dans les environs ?" - "Non.... Je.... bredouille Renji embarrassé. J'avais un truc à remettre à Wataru, alors.... Et vous, que faites-vous ici...? demande-t-il bientôt, les larmes de la jeune fille ne lui ayant bien sûr pas échappé. Vous non plus, je suppose que vous n'habitez pas le coin."
Retour
à l'appartement de Jôichirô. Etendu dans le lit de
son ami, yeux clos, Hideyumi s'abandonne aux baisers qu'il lui
prodigue tandis que son corps emprisonné sous celui d'Hosaka
se réchauffe peu à peu. "Te voilà enfin
détendu, Yumi...." constate Jôichirô avec
satisfaction. Tu as un peu envie de moi, maintenant...?" -
"....N'importe qui aurait plus ou moins envie de faire l'amour
après avoir été embrassé durant si
longtemps.... répond Yumi, le regard embué de
fièvre. Mais dans un sens, c'est cruel.... J'aurais
préféré que tu en finisses au plus vite...." -
"Cela n'aurait aucun sens, rétorque Jôichirô en
promenant cette fois ses lèvres au creux du cou de son ami.
....Je veux que tu prennes bien conscience de ce qui est en train de
t'arriver.... Que c'est moi qui caresse ta peau.... prononce le jeune
homme, joignant le geste à la parole. Que si ton corps
s'enflamme, c'est parce que tu fais l'amour avec moi.... Et je veux
aussi qu'à partir de ce jour, chaque fois que tu verras mon
visage, tu te sentes aussitôt d'humeur lascive."
Supposant que Yumi est prêt désormais à supporter qu'il caresse d'autres endroits que sa bouche, Jôichirô commence à parcourir patiemment son corps de ses lèvres, laissant courir ses mains le long de ses hanches. Mis au supplice par ces gestes lents et calculés, tandis que son ami s'empare de son pénis, toute honte abandonne soudain Yumi qui laisse échapper soupirs et gémissements, secouant violemment la tête de droite et de gauche sous l'effet du plaisir. "Qu'est-ce que ça veut dire.... souffle Jôichirô, dégageant tendrement le visage du jeune homme de la mèche de cheveux qui le couvrait. Comme la première fois est cruciale, j'avais l'intention d'y aller avec patience, en y mettant tout le temps nécessaire.... Mais j'ai subitement envie de passer directement aux choses concrètes." Sur cette déclaration, Jôichirô glisse sa main entre les jambes de Yumi, mais alors qu'il fait pénétrer deux doigts dans l'ouverture étroite qu'il s'apprète à prendre d'assaut, il réalise avec stupeur que ces doigts s'y frayent un chemin beaucoup trop facilement. Tandis qu'il jette à son ami un regard interrogateur, rouge de honte, ce dernier tente de s'expliquer: quand Yumi s'est douché tout à l'heure, tout en se lavant, il s'est efforcé de préparer son corps à recevoir Jôichirô d'après les quelques connaissances dont il disposait sur l'acte amoureux entre hommes, bien qu'il avoue ignorer si ses "mesures" seront suffisantes pour permettre à son partenaire de pénétrer en lui. "Puisqu'on en est arrivé là, il fallait bien que je me fasse une raison.... prononce Yumi, détournant pudiquement les yeux de son compagnon. Seulement.... J'avais peur qu'après avoir couché ensemble, nos relations viennent à se dégrader, et c'est pourquoi j'étais aussi tendu. Davantage que ce qui allait m'arriver au moment de passer à l'acte.... j'étais préoccupé par ce que tu allais penser de moi...."
Quel
n'est pas l'ébahissement de Jôichirô d'entendre un
tel aveu dans la bouche de Yumi. Dévorant celui-ci des yeux,
il n'arrive pas à y croire ! "....Il mettait un temps fou
à sortir de la salle de bain.... Moi qui pensait qu'il devait
être debout là-dedans en train de se morfondre tant cela
lui répugnait de coucher avec moi.... jamais je n'aurais
imaginé qu'en fait il était en train de se
préparer à me recevoir en lui...." Si Hosaka avait
maintes fois imaginé leur première étreinte,
c'était avec un Yumi récalcitrant, alors pas
étonnant que trouver son ami si docile et disposé
à se donner à lui quoi qu'il lui en coûte fasse
monter sa température en flèche ! "Ah.... soupire-t-il.
Faire grimper ainsi ma tension.... Ne va pas te plaindre ensuite si
tu ne peux même plus te traîner au boulot...." Et sur cet
avertissement, Jôichirô se jette sur Hideyumi et le
saisit dans ses bras. Alors qu'il lui écarte brutalement les
jambes, pris de panique, Yumi lui crie de se calmer, mais peine
perdue: Hosaka a déjà perdu toute emprise sur
lui-même. Il pénètre donc en ce lieu encore
inviolé, arrachant à son partenaire grimage et
gémissement de douleur.
"J'ai.... mal.... Hosaka, idiot...!" prononce
Yumi faiblement, tout juste capable de parler. - "Tu l'as bien
cherché, rétorque Jôichirô en baisant
tendrement ses lèvres. Comprends-tu le sens de ce que tu viens
de me dire ? Avouer avoir appréter ton corps par désir
que j'en retire ne serait-ce qu'un peu de plaisir.... Ce n'est pas le
genre de propos qu'on est censé tenir quand pas plus tard que
tout à l'heure, tu refusais encore que je te fasse l'amour. Si
après avoir couché ensemble notre relation doit
changer, c'est sans conteste dans le sens que je souhaitais. Et tu
verras, je te ferais avouer que tu es amoureux de moi - tu peux en
être sûr ! Mais en attendant, aujourd'hui je me
contenterais de t'infliger un châtiment bien
mérité pour m'avoir ainsi fait patienter pendant plus
de dix ans." Et sur cette sentence, prenant les bras de son ami pour
les passer autour de son cou, Jôichirô entâme sans
ménagement ses coups de boutoir....
Au milieu de la nuit, alors que Renji qui a renoncé à rendre visite à son amant réintègre son appartement, le moral au plus bas après sa rencontre fortuite avec Miyuki, il entend soudain vibrer son portable. Sans même allumer la lumière, le jeune homme jette un coup d'oeil au message reçu, qui comme il s'en doutait provient de Wataru: "Qu'est-ce qui se passe ? Si c'est trop difficile pour toi de passer aujourd'hui, ne tente pas l'impossible, hein ? C'est pas la peine. Je te recontacterai bientôt. Jôchi Wataru." Abattu, Renji se laisse glisser le long du mur de sa chambre contre lequel il s'était appuyé, pour finir assis sur le parquet, où il demeure prostré. "Je croyais.... que je l'aimais.... sanglote-il. ....Mais ce n'était pas aussi fort que je le pensais...."
Le
lendemain matin, quand Jôichirô s'éveille, c'est
en vain qu'il cherche à tâtons son ami auprès de
lui, dans le lit la place de Yumi est vide. Alors que le jeune homme
se demande où ce dernier a bien pu passer, il a la surprise de
découvrir une feuille de papier posée sur l'oreiller.
"A Hosaka. Bonjour. Comme je ne sais pas quelle tête faire au
réveil, j'aime mieux rentrer dès maintenant. On se
reverra au boulot. A plus. Kurokawa." Souriant à la lecture de
ce mot, Hosaka se laisse retomber mollement sur ses oreillers.
"Partir en laissant un billet.... Comme c'est désuet....
remarque-t-il, amusé et heureux. Tu es vraiment le meilleur,
Yumi...."
Quant à l'intéressé, c'est d'un pas traînant qu'il entreprend de regagner ses pénates, gêné pour marcher par la douleur lancinante qu'il ressent dans un endroit inavouable de son postérieur. "....Il y a un problème.... rumine-t-il, maussade. ....C'est que je n'ai pas du tout détesté cela.... Alors qu'il n'y a pas de raison pour que quoi que ce soit ait changé en moi.... Est-ce que ça signifie qu'il y a déjà longtemps que je contemplais Hosaka comme un objet d'amour ? Mais dans ce cas.... s'interroge Yumi, de quoi avais-je donc si peur ?..."
Au
même moment, Renji qui s'est finalement décidé
à se rendre chez Wataru arrive chez ce dernier. Contrairement
à ce qu'il prévoyait, le jeune homme n'est pas du tout
étonné de le voir sonner à sa porte de si bon
matin; Wataru avoue même qu'il se doutait bien que son ami
reporterait sa visite de la veille suite à la venue impromptue
de Miyuki. "....Tu as vu qu'elle était passée, n'est-ce
pas ? s'enquiert-il dans un sourire. Comme tu ne répondais pas
à mon mail, je m'en suis aussitôt douté."
Néanmoins Wataru sait qu'il n'a rien à se reprocher,
c'est pourquoi il demeure serein et confiant, persuadé que le
bon sens de Renji l'empêchera de nourir des soupçons qui
non pas lieu d'être. Pourtant, le sourire s'efface subitement
du visage du jeune homme quand son petit ami, après avoir
longtemps hésité, finit par formuler cette
requête: "Wataru.... Je souhaiterais redevenir un simple ami
pour toi." Une expression consternée vient se peindre sur les
traits de Wataru. "....Si c'est de la jalousie, c'est risible....
Jamais je n'aurais pensé que tu nourrirais sérieusement
des soupçons au sujet de Miyuki, ça me coupe le
souffle." - "TU TE TROMPES, ÇA N'A RIEN À VOIR !!
proteste aussitôt Renji avec véhémence. Bon, il
est vrai que.... prétendre que je n'ai pas eu un instant de
doute quand j'ai rencontré Mlle Nagasawa qui revenait de chez
toi serait mentir.... Mais mes soupçons se sont
immédiatement envolés."
Renji répète alors à son ami ce que la jeune fille lui avait dit la veille au soir: "Moi aussi je suis venue rendre visite à Wataru, mais il ne veut pas voir de fille chez lui. Il m'a chassé parce que sa petite amie ne va pas tarder à arriver. Vous avez de la chance, Kazama-san. En tant qu'ami masculin, vous pouvez rendre visite à Wataru autant que vous le voulez, sa petite amie ne sera pas jalouse." Quelle n'avait pas été l'effroi de Renji à cette affirmation ! "Mlle Nagasawa n'a pas eu la présence d'esprit d'approndir sa réflexion pour déterminer la vraie nature du lien qui pouvait nous unir, c'est tout. Mais il s'en est fallu de peu pour qu'elle découvre notre liaison. Pour parler franchement, j'en ai eu la chair de poule. Je n'y avais pas beaucoup songé jusqu'à maintenant, mais nous avons agi de manière très imprudente. Impossible d'affirmer que tôt ou tard notre liaison ne viendra pas à être connue.... conclut donc Renji péniblement. Des bruits vont courir sur nous.... Et cela rejaillira inévitablement sur notre travail.... Voilà pourquoi...."
Tandis qu'au bord des larmes le jeune homme
s'efforce tant bien que mal d'exprimer ses peurs, Wataru assis sur
son lit lève vers lui un visage douloureux où se peint
néanmoins la compréhension. "Si c'est ainsi que tu vois
les choses, prononce-t-il, baissant la tête, je n'ai plus mon
mot à dire. Car tout a commencé à cause de mes
sentiments." - "Non, ne rejette pas la faute sur toi seul. Je pouvais
te repousser et je ne l'ai pas fait...! Et même pire: pour ne
pas que tu t'éloignes de moi, je me suis mis à faire
tes quatre volontés ! Je me sentais tellement bien dès
que tu te trouvais à mes côtés. Voilà
pourquoi j'ai adopté jusqu'à maintenant un comportement
te laissant croire à mes sentiments !! Mais cela ne signifie
pas que je t'aime toi en particulier. J'aime seulement la personne
qui m'aime moi. Tu m'étais simplement utile en tant
qu'être humain prêt à me soutenir et à me
redonner confiance en moi ! Tu n'as pas cessé de
répéter comme je suis mignon, mais pardonne-moi....
achève Renji en se cachant piteusement le visage dans
les mains. Voilà quel genre
d'individu je suis en réalité. Tu es surpris, je m'en
doute." Mais contre toute attente, Renji a beau avouer avec force son
égoïsme, cela ne semble pas le moins du monde
ébranler Wataru. "....Je le savais," finit même par
déclarer le jeune homme, arborant un visage si serein que
Renji sursaute, sidéré. "Comment...." bredouille-t-il,
peinant à articuler tant son incrédulité est
grande. - "....Je sais, répète Wataru. N'oublie pas que
je suis exactement comme l'un de tes fans ?"
(à suivre dans le volume 3)
Chapitre hors-série: "Boku no Koé - My Changeable Voice", page 161: Ce vieux chapitre paru en novembre 2000 dans le recueil Be Boy Zips n°23 "Les Pauvres" est en quelque sorte le pilote qui a inspiré Youka Nitta pour créer la série actuelle. On y reconnaît bien le style maladroit de ses débuts, avec ses fameux crânes et cheveux plats. Si Renji Kazama et Wataru Jôchi sont absents de l'histoire, on y retrouve Jôichirô Hosaka, Hideyumi Kurokawa et Tôma Kokubu en triangle amoureux, Jôichirô et Yumi étant eux-mêmes inspirés de deux comédiens de doublage bien réels et très connus au Japon, Shinichirô Miki et Toshiyuki Morikawa, qui prêtent - entre autres - leurs voix à Yôji Katô et Kyôsuké Iwaki.
Dans un studio spécialisé dans l'enregistrement de CD dramas, films dont on n'entendrait que la bande sonore, trois comédiens sont en train de jouer. L'histoire qu'ils interprètent est un récit de Boys Love mettant en scène deux garçons amoureux d'un troisième, et qui s'achève inévitablement par une scène de lit des plus chaude. Pour ce CD, le casting a été particulièrement soigné, avec la participation des deux célèbres vétérans Jôichirô Hosaka et Hideyumi Kurokawa, dont la réputation n'est plus à faire, ainsi que celle de Tôma Kokubu, plus jeune mais déjà doubleur confirmé. Il est rare de voir ces trois-là, surtout spécialisés dans les dessins-animés et les jeux vidéo à succès, réquisitionnés pour un simple CD de Boys Love. Et encore plus rare de voir Kurokawa interpréter un rôle passif, lui qui dans les quelques titres qu'il a enregistré avec Kokubu voyait leurs rôles inversés.
Quand
les trois comédiens quittent enfin le studio d'enregistrement,
il est tard et ils ont une faim de loup, surtout Yumi dont le ventre
n'a cessé de gargouiller durant les prises, bruit incongru que
les membres du staff attribuaient à tort à Kokubu !
Néanmoins, avant d'avoir le loisir d'aller enfin se sustenter,
les acteurs doivent encore répondre à une interview.
Celle-ci a pour sujet la symbiose qui peut exister entre un
comédien et le personnage auquel il prête sa voix. Dans
le cas comme aujourd'hui d'une histoire de Boys Love, par
identification à leurs rôles, les comédiens ne
risquent-ils pas de finir par éprouver une attirance les uns
pour les autres dans la vie réelle ? A cette question
posée par la journaliste, Kokubu est le premier à
répondre avec franchise que dans son cas, c'est
déjà fait: car c'est par adoration pour Hideyumi
Kurokawa qu'il a décidé de faire ce métier, et
rien ne l'enchante tant que d'entendre son idole gémir d'une
voix lascive au micro ! Tandis que l'intéressé proteste
aussitôt que c'est plutôt lui qui dans la
réalité ferait gémir un "gamin" comme Kokubu,
les deux jeunes gens se mettent à chahuter, ce qui n'est pas
du tout du goût de Jôichirô Hosaka. Il
répond alors froidement que dans son cas, il n'y a aucun
risque que la fiction l'emporte sur le réel, il ne fait que
son travail, un point c'est tout. Pressentant que le beau
ténébreux a dit cela uniquement pour s'opposer à
lui, cette fois c'est au tour de Kokubu de prendre la mouche: si
Hosaka est si indifférent qu'il le prétend à ses
personnages, comment se fait-il que parmi tous les rôles qu'il
cumule, c'est dans ceux qu'il interprète en compagnie de Yumi
qu'il déploie la pleine mesure de son talent ? La querelle
menaçant de s'envenimer en pleine interview, Hideyumi se voit
obligé de rappeler lui-même ses camarades à
l'ordre. Remarquant au passage que tout se passe exactement comme
dans l'histoire qu'ils viennent de jouer: qu'ils l'admettent ou non,
ses deux collègues sont bel et bien en train de se disputer
pour sa personne !
L'interview achevée sans autre
incident, acteurs et membres du staff se retrouvent ensuite au
restaurant pour un copieux dîner offert par la
société ayant produit le CD. Affamé, Yumi
dévore tous les plats qui passent à sa portée,
allant même jusqu'à s'octroyer avec son consentement
ceux de son voisin de table Hosaka, à la grande surprise de ce
dernier: à voir Hideyumi si maigre, comment pourrait-on se
douter qu'il est en réalité un aussi grand mangeur ?
"Je fais des réserves !" répond Yumi quand
Jôichirô lui fait cette remarque, ajoutant qu'il ne vit
que des buffets gratuits durant lesquels il profite pour se remplir
la panse. Déclaration faite sur un ton ironique que l'autre
jeune homme prend pour une plaisanterie. "Pas possible,
réplique-t-il en pouffant de rire. Quelle raison aurait un
acteur aussi célèbre que vous de faire une chose
pareille ?" Tandis qu'il prononce ces mots tourné vers son
collègue, le visage de Jôichirô s'éclaire
d'un sourire, et cette expression qu'il ne lui a encore jamais vue
laisse Hideyumi pantois. "C'est bien la première fois que je
te vois sourire, lance Yumi à son camarade, surpris qu'il le
dévisage ainsi. D'ordinaire tu ne te dépares
jamais de ton expression
sérieuse. Au boulot, quand tu ris près de moi en
interprétant un rôle, comme nous sommes tous les deux
forcés de regarder le mur ou l'écran face à
nous, je ne vois jamais ton visage." - "....Pourtant, moi aussi il
m'arrive de sourire," répond timidement Jôichirô,
avant de s'empresser de remettre ses éternelles lunettes de
soleil afin de dissimuler son trouble. Embarras qui ne fait
qu'empirer lorsque Yumi lui avoue que même s'il ne lui serait
pas désagréable de voir son collègue sourire
plus souvent, c'est paré de son air stoïque et distant
qu'il le trouve le plus séduisant.
Hideyumi n'a pas plus tôt lancé ce compliment avec sa franchise insouciante que Jôichirô se lève soudain de table, annonçant qu'il rentre chez lui. Yumi pense un moment qu'il l'a involontairement froissé, avant de se rappeler que le lendemain matin de bonne heure, tous deux doivent enregistrer les dialogues d'un dessin-animé. Jôichirô commence donc à s'éloigner en direction de la sortie, cependant à peine a-t-il fait quelques pas qu'il s'arrête pour demander à l'autre comédien d'une voix hésitante si cela ne l'ennuierait pas de rentrer avec lui. Intrigué par cette requête inhabituelle, Yumi jette un oeil plein d'envie vers son repas qu'il n'a pas eu le temps d'achever, mais se résoud finalement à accepter l'invitation. Après tout, ce n'est pas tous les jours que le réfrigérant Hosaka vous confie à faire la route en sa compagnie. S'excusant auprès de ses autres collègues, Hideyumi quitte donc la table, déclenchant aussitôt un tonnerre de protestations de la part d'un Tôma Kokubu déjà passablement émêché. "QUÔA !! VOUS RENTREZ !? ET POURQUOI AVEC HOSAKA ? IL VA SE JETER SUR VOUS ET VOUS VIOLER !!" crie le jeune homme en pleurnichant, déclenchant l'hilarité générale. - "Idiot ! Tu me fais honte !! le reprend Yumi fermement. Sors-toi donc enfin ces histoires de Boys Love de la tête ! En plus toi aussi tu es censé travailler avec nous demain matin. Tu ne crois pas qu'il serait temps de te montrer raisonnable et de rentrer de bonne heure toi aussi !?"
Quelques minutes plus tard, Hosaka et Hideyumi se retrouvent donc assis côte à côte dans un taxi roulant dans la nuit. "Je suis confus, dit Yumi à son voisin peu bavard. Me faire ainsi raccompagner chez moi...." - "Mais non, répond Jôichirô sans même tourner la tête. De toute façon, c'est sur mon chemin." - "Hein ? Comment le sais-tu ? s'étonne Yumi. Tu sais déjà où j'habite ?" - "Pas du tout ! s'empresse de nier l'autre jeune homme, pris d'une soudaine panique qui lui fait perdre d'un coup sa raideur. J'ai seulement entendu dire que vous habitiez pas très loin de chez moi !!" La confusion d'Hosaka aurait suffit à mettre la puce à l'oreille de n'importe qui, mais pas de Yumi, qui gobe son explication sans s'interroger davantage. Mais si Hosaka connaissait l'adresse de son collègue, il n'avait visiblement aucune idée de quel endroit il s'agissait, ainsi grande est sa stupeur lorsque Yumi fait arrêter le taxi dans un quartier composé de résidences populaires et de maisons à logements bons marchés peu reluisantes. Amusé de l'ébahissement de son compagnon face à la modestie de sa demeure, Yumi l'invite à y monter, pour la plus grande joie d'Hosaka qui n'en espérait pas tant. Il ne tarde pas à découvrir que bien que propre et ordonné, l'intérieur de l'appartement frappe lui aussi par son dénuement. Alors, bien que conscient de se montrer impoli en faisant ces remarques, Jôichirô ne peut s'empêcher d'exprimer son étonnement: pourquoi Hideyumi habite-il dans un endroit pareil alors que le salaire d'un comédien aussi renommé que lui devrait lui permettre de s'offrir une vie de luxe ?
Nullement vexé par la stupeur du jeune homme qu'il
trouve légitime, Hideyumi se met en devoir de lui expliquer sa
situation: après avoir divorcé deux ans plus tôt,
il doit verser chaque mois une pension alimentaire à son
ex-épouse pour l'éducation de leur enfant, ce qui lui
coûte beaucoup d'argent. Même si son travail de
comédien de doublage lui permet actuellement de gagner
grassement sa vie, Yumi reste conscient qu'il s'agit d'un
métier précaire qui voit parfois chuter du jour au
lendemain les acteurs les plus renommés. Ainsi, il a
décidé de se montrer prudent et de vivre le plus
modestement possible afin de mettre de l'argent de côté.
Hosaka comprend à présent pourquoi Yumi est si maigre,
de même qu'il ne plaisantait pas en prétendant profiter
des buffets organisés par leurs employeurs pour manger
à sa faim. Mais s'il comprend les raisons qui poussent le
jeune père de famille à agir ainsi, ce n'est pas pour
autant qu'il approuve sa résolution de vivre dans une telle
pauvreté. "C'est tout de même dangereux pour vous
d'habiter ici, le met-il donc en garde. Il serait tellement facile
pour l'une de vos fans de s'introduire dans un logement aussi mal
protégé...." - "L'une de mes fans ?
répète Yumi, dont le visage se durcit soudain. ....J'en
ai plus qu'assez de ces filles.... Mon épouse elle aussi
était à l'origine l'une des groupies qui me
poursuivaient.... Et moi, j'étais encore jeune. Je ne voyais
pas pourquoi il était tellement déconseillé
d'avoir une aventure avec l'une de ses fans. C'est ainsi que tout a
débuté entre nous. Elle était amoureuse de moi,
seulement, j'ignorais qu'elle superposait à mon image celle
d'un personnage de dessin-animé que j'interprétais
alors. Et après notre mariage, quand toute gêne a
disparu entre nous, c'est probablement là qu'elle à
commencé à me voir "moi", tel que j'étais
réellement. A force de l'entendre me répéter que
mon "image" était différente de celle du personnage de
mon rôle, j'ai fini par ne plus pouvoir le supporter, alors
j'ai demandé le divorce. Toi aussi, Hosaka, prends bien garde
à ne jamais toucher l'une de tes fans, hein ? recommande Yumi
une fois son histoire achevée. Ah ! Mais toi, tu ne serais
certainement pas vaincu par un vulgaire personnage de
dessin-animé !"
Agenouillé face à son hôte sur le
tatami de la pièce servant à la fois de chambre et de
salle de séjour, Jôichirô peine à contenir
sa rage après avoir entendu de telles
révélations. "Votre épouse a tous les torts !
s'exclame-t-il avec force. Fonder son amour sur un concept aussi
dépourvu de réalité...!! Et à cause de
celà.... perdre de vue comme vous êtes quelqu'un de
bien. Alors que vous valez.... largement.... bien mieux qu'elle...!"
Et tout en prononçant cette tirade enflammée sous le
regard désemparé de Yumi, Hosaka se penche lentement
sur le comédien, jusqu'à ce que leurs lèvres se
touchent et qu'il lui vole un baiser. "Qu'est-ce que tu fous....
Hosaka.... Arrête...!" proteste Yumi en se démenant pour
se libérer des bras qui l'enserrent. Il y parvient finalement
en assenant à son assaillant une gifle bien appliquée,
qui envoit voler dans un coin de la pièce les lunettes de
soleil d'Hosaka. "MAIS À QUOI PENSES-TU !! rugit le
comédien hors de lui. Toi aussi, comme Kokubu, tu te laisses
influencer par ces histoires que l'on joue pour le boulot ?!! DANS CE
CAS TU NE VAUX PAS MIEUX QUE MON ÉPOUSE !! TU NE VOIS DE MOI
QU'UNE IMAGE EMBELLIE AU GRÉ DE TA FANTASIE ET CONFORME
À TES FANTASMES !! CE QUI ÉQUIVAUT À NIER
COMPLÈTEMENT MA PERSONNALITÉ !! À ne pas.... me
regarder....!!"
A ce
reproche une expression amère vient se peindre sur le visage
d'Hosaka. "Vous vous trompez.... assure-t-il. N'oubliez pas.... que
je suis l'un de vos collègues de travail...? Moi aussi j'ai
souffert des problèmes que vous avez évoqué...!!
Seulement comme je ne suis pas aussi naïf que vous, j'ai
réussi à m'en sortir indemne.... Mais à force
d'envisager les choses de manière pessimiste, j'ai fini par ne
plus savoir m'extérioriser.... En dehors des rôles que
j'interprète, j'ai honte de laisser voir sur mon visage les
sentiments que j'éprouve. J'aimerais tellement être un
abruti vulgaire capable d'exprimer en paroles tout ce que je pense
comme Kokubu ! Moi aussi, je voudrais vous dire comme il l'a fait que
j'ai toujours été l'un de vos fans ! Mais ça, ce
n'est vraiment pas mon truc !! CE N'EST PAS MON GENRE DE POUVOIR
AVOUER QU'À FORCE DE TRAVAILLER À VOS
CÔTÉS, J'EN SUIS VENU À VOUS AIMER ENCORE
DAVANTAGE ! ET POURTANT À CHAQUE FOIS QUE JE VOUS REGARDE, JE
ME SENS APAISÉ ! JE VOUS AIME !!"
Tête basse, Hosaka a prononcé sa tirade d'un trait, sans laisser le temps à son compagnon d'émettre la moindre parole. Hideyumi en aurait d'ailleurs été bien incapable, se contentant de fixer le jeune homme d'un visage où se mêlent stupeur et incrédulité. Mais ce qui surprend ainsi le comédien, ce n'est pas tant le contenu de l'aveu de Jôichirô que de le voir enfin craquer et vider son sac. "On dirait bien que tu viens de lancer d'un coup tout ce que tu avais sur le coeur," remarque Yumi en exhalant un soupir. Mais nullement fâché, il sourit à Jôichirô. "Pourtant je n'irais pas jusqu'à te dire que tu fais une erreur en étant persuadé d'être amoureux de moi. En fait, moi aussi je faisais partie de ces gens qui ne voient de toi que ton côté cool et poseur. Mais si tu désires réellement changer, si je peux t'être utile, alors entâmons ensemble une rééducation sociale. Et bientôt, notre entourage nous jugera enfin à notre juste valeur." - "....Vos propos sont vraiment durs. Alors ça signifie qu'à partir de maintenant je peux crier à tue-tête que je vous aime ?" demande Hosaka plein d'espoir. - "Bah, comme nous sommes tous deux doubleurs, quoi que l'on fasse nos voix résonnent toujours hautes et claires. Quant à savoir si je vais ou non accepter tes sentiments, c'est une autre affaire, mais ça ne me gêne pas que tu me proclames ton amour. Seulement, s'empresse d'ajouter Yumi en jetant un oeil vers le mur de sa chambre, il vaudrait mieux que tu ne le fasses pas ici. Les cloisons sont minces."
Le lendemain matin, en se rendant au studio, Hideyumi est accueilli par Kokubu, qui attendait sa venue avec impatience et anxiété, suite au départ la veille de son sempaï en compagnie d'Hosaka. "Kurokawa-san, est-ce que hier tout s'est bien passé !? Hosaka-san ne vous a rien fait, n'est-ce pas ? Car il a beau ne pas en avoir l'air, mine de rien c'est un sacré pervers ! Voilà pourquoi je vous assure que vous devez impérativement faire attention à lui !?" Kokubu n'a pas plus tôt lancé cet avertissement peu flatteur que Jôichirô arrive à son tour. Et à peine l'a-t-il aperçu que Kokubu devient subitement blanc comme un linge. "....Hosaka.... Vous portez les même vêtements qu'hier.... articule-t-il péniblement. Et en plus comment se fait-il que vous arriviez en même temps que Kurokawa-san.... Hosaka-san.... Vous.... Ne me dites pas que...!!"
Kokubu
ne termine pas sa phrase, trop horrifié pour poursuivre.
Néanmoins sa jalousie est si palpable que Jôichirô
ne peut réprimer un sourire malicieux. "D'après le
scénario du CD drama de hier, déclare-t-il en entourant
de son bras l'épaule de Yumi, c'est le premier à passer
le pas qui l'emporte. Pas vrai, Yumi ?" Et sur ces mots, Hosaka
dépose un baiser sonore sur la joue de son ami qui n'en
mène pas large, gêné d'être ainsi l'objet
d'une querelle entre deux prétendants. Mais à ce geste
d'une familiarité qui en dit long, Kokubu laisse exploser sa
rage et son dépit. "Pour.... Pour...!! GYAAAH !!! POURQUOI
A-T-IL FALLU QU'UNE TELLE CHOSE SE PRODUISE ?!?" Quant à Yumi,
exaspéré, il préfère encore ne rien dire.
Lui qui pensait que ce que l'on raconte dans les
dessins-animés et les CD dramas n'a aucune chance d'arriver
dans la réalité, vient d'apprendre à ses
dépends qu'il s'est bien trompé !....
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